dimanche 10 novembre 2013

Errata mea, culpa nostra


« Les Vingt-Sept », ai-je écrit dans le billet d’avant-hier, oubliant la République de Croatie qui, entrée dans l’Union européenne le 1er juillet dernier, en devenait ainsi le vingt-huitième membre actif.

Méditant sur les raisons possibles de cette inattention et sur les moyens d’en prévenir d’autres du même acabit, ou même de moins vénielles, il me vient que l’injuste soustraction ainsi commise coïncide avec une injuste addition. La nuit dernière, après un bref suspense, les négociations sur le nucléaire iranien ont à nouveau achoppé. Rendez-vous fut pris pour le mois de décembre.

Parcourant les manchettes de la presse qui se juge autorisée à évaluer en connaissance de cause l’attitude de la diplomatie française – plus « dure » que de raison, répètent les fiers échotiers –, je remarque l’événement à demi-caché dans le non-événement de la suspension des tractations qui durent depuis dix ans : font partie des puissances en palabres et la République française, représentée par Laurent Fabius, et l’Union européenne, représentée par Catherine Ashton.

Je ne suis donc pas le seul à cafouiller, et les transitions que nous traversons mettent la logique, le langage et le monde à épreuve de plus en plus plus rude : face à la République islamique d’Iran, chaque État européen ne compte donc pas pour un, mais pour 1 + 1/28, tandis que la République fédérale des États-Unis (51 États) ou la fédération de Russie valent chacune une voix et une seule. À moins que je me trompe et qu’en fait la fraction vaille multiplication : qu’il faille ajouter au solde positif de l’Union européenne les 28 voix des 28 membres du club, et que madame Ashton ne s’imagine parler au nom de 29 unités politiques ? 1 point pour l’Union + 28 points, si du moins l’on raisonne comme certains des amis d’Alice au pays des merveilles, ou comme le Vatican, dont le chef, élu par quelques dizaines de cardinaux, parle, dit-on, au nom d’un milliard de chrétiens.

Seulement, l’anomalie du 1/28 – ou celle du 29 = 1 – ne relève ni du régime des erreurs ni de celui des fautes, mais de celui des symptômes éloquents. Elle signale sans équivoque l’état des lieux : l’inconsistance juridique où s’enferme un corps politique – l’Union européenne – qui se comprend encore comme la somme de chacune de ses parties, mais comme une somme… partielle, aussi… partielle que le transfert ou le partage de souveraineté effectif mais non consommé en quoi consiste le régime hybride de l’Union depuis la signature du Traité de Lisbonne. (« Hybride » ? oui, donc incohérent et paralysant.) Somme par conséquent bancale, bancroche, somme malheureuse, somme encombrée de son reste insoluble, somme bègue, triste handicap.

Le 1/28 de légalité absurde ainsi mis en scène pèse sans aucun doute plus lourd que mes bévues de publiciste. Que mes  lecteurs – et ceux de Croatie d’abord – ne m’en excusent pas moins. Quant à ceux d'Iran, ils savent le sérieux de l'affaire : l'arithmétique de l'identité européenne leur rappelle sans doute la géométrie des négociations de paix menées à Paris entre le FNL vietnamien et les diplomates de Kissinger – elles n'avaient pu commencer qu'une fois admise l'exigence des Vietnamiens de substituer une table ronde à celle rectangulaire d'abord proposée aux deux délégations. Sens des nuances venu en droite ligne de la haute école; grand style, auquel la vieille institutrice Europe devrait la première rendre un hommage aussi vibrant que sincère.

J.-L. Evard, 10 novembre 2013

vendredi 8 novembre 2013

Sinistre jubilé


Méconnaissable, il l’est devenu en peu de temps, le président. Ce ton de jovialité permanente qui tranchait aussi bien par son affectation de désinvolture, par l’exception louable de cet effort de légèreté au sein d’une classe politique plus portée vers le masque toujours exaspéré de Poutine que vers celui toujours hilare de Tony Blair ; cet œil toujours au bord du pétillement, invitant à la détente, au bon mot, au verre pris sur le zinc ; ce ton de pince-sans-rire apte à la gouaille : cette silhouette de notable bon enfant a disparu. Celle qui lui succède ne laisse pas d’intriguer : après la bonne franquette, le blues, la berne, la bile. Les rumeurs de commères des journalistes qui commentent les habits neufs du président Hollande – le nouveau look du pouvoir, sa plainte discrète mais insistante – invoquent la catastrophe du leadership, les sondages. Soit ; mais il faut aussi parier que ce masque du pouvoir consterné ne représente pas seulement ses états d’âme de capitaine impopulaire, la passivité souffrante du mal-aimé de service, et qu’il en commente aussi les actes, l’activité calculée, les intentions perplexes. Comme sur la scène du théâtre nô, le Masque n’a pas tant pour fonction mélodramatique de cacher le visage du comédien que d’enseigner à temps au public, dès le début de l’intrigue, la série des actes plausibles de la part de qui incarne tel rôle, ou tel autre : le Preux, le Traître, le Fantôme, la Courtisane – toutes positions et professions constantes dans un récit rendu intelligible du fait que seules les péripéties en forment le moment de variation, d’inattendu, de pathétique. Les personnages, quant à eux, ne souffrent que de vivre dans un monde qui change : eux, le Masque le souligne, ne changent pas, ne changent jamais. Essence de la tragédie, grecque ou nippone. Raide et lent, ennuyeux, le Masque – brève et fluide, palpitante, la tragédie. Immobile, le caractère – électrique, l'anecdote.

L’acte commémoratif célébré hier au palais présidentiel – introduire cérémonieusement à l’anniversaire n° 100 de la Grande Guerre – fait certainement déjà partie des gestes les plus lourds de sens et les plus tragiques du quinquennat, et ce d’autant plus qu’il porte en lui, et avec quelle éloquence ! l’épais silence des nations en guerre – en guerre totale – il y a cent ans. Sauf erreur de ma part, elles étaient vingt-sept en 1918 (six en 1914 : les trois de la Triplice et les trois de l’Entente cordiale augmentée de la Russie des czars). Seul un romancier de talent aurait pu imaginer et oser la coïncidence numérique : que l’une d’entre elles, toute seule, et de sa seule et solitaire initiative, se détacherait de la communauté des Vingt-Sept – l’actuelle Union européenne – pour inviter à cet anniversaire comme on invite chez soi à l’occasion de quelque circonstance festive, privée ou privative.

Nous avions déjà relevé, dans nos billets, de ces messages subliminaux délivrés au monde par la France quand, par exemple, elle vend des Airbus A320 comme s’ils étaient sa progéniture, sa créature, sa prouesse propres : le pouvoir, depuis qu’en Europe la « troïka » a succédé à l’entente franco-allemande, le pouvoir parle de nouveau un langage… national (même quand la juteuse marchandise placée avec habileté chez quelque pays émergent pressé d’acheter le dernier cri porte label européen, ou franco-allemand, comme c’est le cas des grosses machines EADS). Dans cette manière indirecte, pour les responsables européens, de déclarer d’eux-mêmes, mais à voix basse et peu fière, qu’ils ne veulent pas du grand projet européen et qu’ils traînent désormais comme le pire des boulets l’impuissance des institutions transnationales nées des Traités de Rome, Maastricht et Lisbonne, dans ce drame inglorieux la France ne fait pas exception (elle n’est pas la seule à pratiquer un inconsistant double langage national et à n’inventer aucun langage vraiment transnational, elle n’est pas la seule à faire comme si une puissance politique pouvait longtemps reculer pour mieux sauter – mais sans jamais… sauter). Seulement, hier, sur l’initiative de François Hollande et à propos de la Grande Guerre de 1914-1918, elle vient, à ce désenchantement morbide et massif,  de rajouter une énorme louche, une dose létale.

À cette inconduite européenne, à ce retour (mal) dissimulé du national dans le transnational, s’ajoute une seconde erreur, tout aussi fatale. Hier aussi, un proche du pouvoir, J.-P. Chevènement, le rappelait à des journalistes qui l’interrogeaient – en vrac – sur le sens du titre de son dernier livre en date (1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?) : pourquoi dire, aujourd’hui encore, « Première Guerre mondiale », en dépit de ce qu’enseigne la rétrospective d’un siècle écoulé, à savoir qu’en août 1914 c’est une seconde Guerre de Trente ans qui avait commencé ? L’idée n’est pas neuve : dès le début des années 1960, elle apparaît sous la plume de Raymond Aron (qui lui-même la devait à des intuitions de disciples allemands de Schelling), elle réapparaît sous la plume de Romain Gary (on connaît peu son Éducation européenne, un des plus grands livres nés des années atroces de la « Seconde Guerre mondiale »). Mais l’ironie parfois glaciale de l’histoire en décide autrement : c’est à la minuscule postérité de Jaurès internationaliste hugolien mort pour son utopie européenne, c’est à un socialiste français devenu chef d’État qu’il reviendra donc, cent ans après le début de la seconde Guerre de Trente Ans, de renationaliser ce conflit. Tout honnête homme, et depuis longtemps, aurait d’abord convoqué l’Europe entière à se souvenir collectivement – et à associer à ce travail de deuil les États d’Amérique, d’Asie, d’Afrique (les colonies françaises ! le sang des zouaves dans les cratères de Douaumont !) et d’Océanie entrés comme par un enchaînement fatal dans la Grande Guerre. La solennité aurait commencé dans l’enceinte du Parlement européen – non pas dans une capitale. Le collège des chefs d’État concernés l’aurait présidée – non pas l’un d’entre eux, profitant, qui plus est, de cette impudence historienne, pour suggérer aussi, au passage, dans quelles intempéries lui-même se débat.

Gâchis d’autant plus stupéfiant (au fond, qu’est-ce qui y oblige ? les anniversaires ne coûtent rien et ne demandent qu’un peu de cœur et de noblesse), instrumentation d’autant plus déplacée que cette renationalisation intempestive de la seconde Guerre de Trente Ans, près de vingt ans après l’échec européen autour de Sarajevo assiégée et des débuts de génocide sur le sol balkanique post-communiste, s’organise sur fond de retour de l’hypernationalisme dans les plus vieilles nations européennes où montent vers le pouvoir légal « populisme » (situation hongroise, néerlandaise) et « régionalisme » (situation catalane, flamande). Tous ces -ismes, réduisons-les plutôt à un seul, et qui a le franc avantage de désigner la double inconvenance de temps et d’espace de cette régression et de son orchestration : si le provincialisme se déchaîne aujourd’hui en Europe comme il le fait désormais sans plus aucune vergogne, c’est pour dire – à son insu ou à son corps défendant ? – que l’Europe devenue province du monde, non seulement s’y résigne (cela ne date pas d'hier), mais qu’en outre elle choisit les médecines douces et lâches qui lui permettront de survivre – mais sous anesthésie générale. (Il est vrai que, d'ici peu, l'euthanasie sera légalisée.)

Province, nous l’étions déjà dans l’espace – depuis l’entrée en lice des États-Unis (un avènement qui, produit en deux temps, avait duré un siècle : 1823, doctrine Monroe ; 1917 : entrée en guerre sur le sol européen). Nous voici désormais province dans le temps : nos princes commémorants ne consultent plus Clio la muse de l’histoire. Commémorer pour oublier : le devoir de mémoire arrive enfin à ses fins.

J.-L. Evard, 8 novembre 2013

jeudi 31 octobre 2013

Essorer pour penser


Dans Judaïsme au présent, paru en 1987 (la traduction française date de 1992), le rabbin Emil Fackenheim s’interroge, au chapitre 9, sur l’expérience de la prière – quand il s’agit de « choses graves », de situations extrêmes. Il s’appuie, entre autres, sur le cas de la guerre, du combattant s’exposant à la mort : « Durant la Première Guerre mondiale, les soldats allemands devaient choisir entre deux livres à prendre avec eux sur le champ de bataille : la Bible, ou l’œuvre de l’athée Nietzsche, Also sprach Zarathustra (Ainsi parlait Zarathoustra). Il est peu probable que le haut commandement militaire allemand s’intéressât aux états d’âme des soldats allemands ; il ne recherchait qu’une seule chose : les  motiver à se battre pour la patrie ; et dans leurs vues, ils pouvaient indifféremment sacrifier leur vie avec ou sans Dieu. »

Lignes des plus édifiantes ! Grâce à elles, nous pouvons comprendre ce qui nous désarme tellement, aujourd’hui, dans notre propre conjoncture, dite à la légère de « retour du religieux ». Car une simple anecdote nous enseigne d’un seul vif éclairage dans quelle obscurité patauge le « haut commandement ».

Le haut commandement militaire, d’abord, qui, indifféremment, alourdit la besace du fantassin, soit d’une Bible, soit du livre dont l’auteur avait lui-même prévu de l’intituler « Le Cinquième Évangile » et n’en passait pas moins pour « nihiliste », ou « libre-penseur » – mais, quoi qu’il en soit sur le fond, l’état-major juge indispensable de munir le soldat d’un bréviaire, d’un viatique pour la foi et la conscience, remis officiellement par l’État : le fantassin allemand, apprenons-nous, part aussi en guerre comme fantassin chrétien – ou, osons cette insolence : comme fantassin judéo-chrétien. (Et au Ciel où il apprend la nouvelle, Nietzsche, l’anti-Bismarck, s’est-il senti honoré ou ridiculisé ? Malin qui le dira.)

Le haut commandement théologique, ensuite, qui, en la personne d’un rabbin lettré plus que fin, ne juge pas utile de méditer l’évidence : si l’État harnache ses soldats d’un livre pieux (les Psaumes ou Zarathoustra, celui-là ou un autre, mais une lecture scripturaire obligatoirement), la guerre qu’ils mènent relève-t-elle alors de la politique religieuse de leur empire ? Ou bien mènent-ils, et même à leur insu, une guerre de religion ?

Passe encore que ni Moltke ni Ludendorff n’aient pris le temps de trancher la question. Ces stratèges s’en remettaient sans doute au jugement des experts (en août 1914, dans toute l’Europe et en Russie, les écrivains ne manquaient pas qui dissertèrent sur les motifs théologiques de la guerre des nations ou de l'apocalypse des empires). Qui se doutait alors que bien peu de temps après le grand ébranlement commencerait le siècle des « religions politiques », et que celles-ci, à commencer par le fascisme, se fonderaient d’abord sur le culte de la violence guerrière érigée en métal précieux des vertus civiques ? Culte d’autant plus tragique que la Grande Guerre avait justement annoncé la dépossession du guerrier sous l’effet peu héroïque de l’industrialisation de la guerre, laquelle rapprocha d’ailleurs l’ensemble des non-combattants aussi de la zone infernale des massacres mécaniques, balistiques et chimiques.

Qu’un demi-siècle plus tard l’équivoque ne soit pas dissipée chez ceux-là même auxquels s’imposent toutes les raisons les plus urgentes de faire la lumière sur le malentendu premier – voilà qui ne peut qu’intriguer. L’équivalence fabriquée à la louche par l’intelligence militaire et politique entre des littératures baptisées religieuses pour la même raison qui fait dire « musique » la chamade ou la diane des casernes, ce catalogage relève de la logique des ratons laveurs chers à Prévert – et du quotidien forcément expéditif des escadrons et de leurs subrécargues. L’historien profite de l’aubaine : il note qu’en 1914, et en terre luthérienne, la sécularisation est cause et chose encore si confuse que les plus hautes autorités ne voient pas malice au clair-obscur du sacré et du profane. Mais le philosophe en fait autant, et il note qu’un homme de foi, un rabbin né en Allemagne et rescapé de la Shoah, ne sourcille pas, lui non plus, quand, plus de soixante ans plus tard, il voit l’intelligence militaire allemande de 1914 mettre à égalité tant d’incompatibles. Un tel homme a toutes les raisons de se demander pourquoi, à défaut de la Bible, Nietzsche, en 1914, doit garnir le havresac d’un soldat (allemand) ; et de se demander, devant le fait en question : « Politique religieuse ou religion politique ? » Mais cet homme peut, faut-il croire, s’en passer.

Je ne m’attarde sur le cas d’Emil Fackenheim que pour une seule raison : sa parfaite valeur d’exemple dépourvu de toute fioriture. N’en sommes-nous pas, aujourd’hui, au même point d’ignorance, de perplexité et d’incertitude que lui ? (Un cas flagrant : celui d’un des spécialistes reconnus des « religions politiques », Emilio Gentile, dont l’ouvrage de 2001 traduit en français en 2005, Les Religions de la politique, ne distingue jamais entre lesdites « religions de la politique » et les « religions politiques ».) Et cette ignorance, cette perplexité et cette incertitude, égales à elles-mêmes de génération en génération, ne sont-elles pas la raison massive, voire unique, de nos pataugements sans fin dans les brouillards épais des nouvelles guerres… que, hélas, il faut dire, par défaut, « de religion » tant qu’une tête bien faite n’aura pas réduit l’équivoque ? épuré les concepts ? nettoyé le langage ?

Cela ne va-t-il donc pas de soi : quitte à devoir vivre en animal de conflit, ne serions-nous pas bien avisés de donner à nos conflits leur nom juste et leur juste nom ? de cesser de faire passer Nietzsche pour un athée, à la manière simpliste du père Henri de Lubac s. j. ? de les nommer, ces conflits, selon leur nature véritable, et d’accroître ainsi nos chances de les conduire en loyaux adversaires instruits plutôt qu’en fielleux ennemis ignares ?

J.-L. Evard, 31 octobre 2013

lundi 21 octobre 2013

Court-circuit


Un signe infaillible des hautes tensions affectant les États-Unis depuis le début du second mandat Obama mérite réflexion : le blocage possible du budget fédéral en janvier prochain et l’interminable prise en otage des services secrets américains par la nébuleuse Snowden & Cie  cristallisent des conflits pour le moment sans rapport l’un avec l’autre, à une exception près : les munitions utilisées par les adversaires, qui, pour se battre les uns intra muros (le tea party contre la Maison-Blanche), les autres à l’échelle planétaire des fuites organisées avec méthode par l’ancien agent secret devenu transfuge, ces munitions utilisent dans les deux cas la même substance immatérielle, à savoir la monnaie électronique. Discorde dans la cité, discorde dans l’empire : deux échelles de pouvoir, mais éprouvées par un désordre de même nature.

Les crédits refusés au gouvernement de Washington par la droite républicaine valent emploi de l’outil monétaire comme arme politique – outil fiduciaire qui, depuis bientôt trente ans, a modifié son support matériel, puisqu’au papier-monnaie jusque-là seul médium des opérations bancaires s’est ajoutée leur écriture électronique, et qu’elle a pris le dessus – comme l’a confirmé le déroulement des crises boursières, bancaires et budgétaires de ces dernières années, partout dans le monde. Nixon avait émancipé le « billet vert » de toute couverture-or, la révolution électronique a fait le reste : le « billet vert » s’est noyé dans les tornades d’octets et de mégabits.

De son côté, la pression exercée par l’avalanche Snowden sur l’empire américain exprime crûment le potentiel politique véhiculé par les flux électroniques toujours plus intenses que la troisième révolution industrielle, leur matrice, fabriqua et généralisa, dès les années 1940-50. Après l’arme du coke, du fer, de l’or noir, voici venue l’arme électronique, par qui les scandales déboulent, déferlent et déciment. Ses pouvoirs de guerre au sens large du terme, elle les révèle avec fracas sur écran : écrans vides du Trésor fédéral américain menacé de faillite, écrans toxiques qui éventent les secrets et les arcanes de l’État. La monnaie comme flux électronique (en panne à Washington), et inversement : les flux électroniques comme flash et comme scoop, outing géopolitique universel, arme du chantage dans la guerre sale qui oppose civils et militaires, Atlantique et Pacifique, décideurs et quatrième pouvoir. À cette réversibilité des flux tantôt monétaires tantôt électriques, à ce court-circuit des deux fonctions du même dispositif, il n’y aura pas de Benjamin Franklin qui puisse opposer quelque paratonnerre. (Ou plutôt : Snwoden ne nous annonce-t-il pas le retour de Benjamin Franklin ? comme si, fâché, le parcimonieux bonhomme revenait débrancher son invention et châtier ceux qui ne surent pas en faire bon usage…)

Coke ou fer, pétrole ou kilowatts : solides, fluides ou électriques, ces substances nous résument l’histoire de l’hégémonie depuis le premier jour de la première révolution industrielle. Le coke permet à l’Amirauté britannique de motoriser la première toute la marine de guerre britannique déjà championne des mers ; le fer lorrain empoché par Bismarck en 1871 met l’Allemagne à égalité de puissance industrielle avec la Grande-Bretagne dès 1905, l’or noir texan et saoudien propulse les États-Unis à la tête des grandes puissances thermo-industrielles. Chacun comprend aisément que le règne de l’électronique promue en « matière première », en manne du nouvel ordre numérique ne prolonge pas cette généalogie, mais la réoriente (les flux électroniques ne relèvent pas du règne des matériaux, solides ou fluides), et que, pourtant, le potentiel et les fonctions politiques des flux électroniques relancent la problématique de l’armement de l’empire. Comment mieux élucider le continu et le discontinu de cet événement capital ?

Certes, en termes de physique, on doit d’abord reconnaître ce qui oppose des matières (des minerais, des huiles) à des énergies (des flux, des tensions : l’électricité, par nature, est un infini, indifférent à ses « réserves » puisque tout mouvement, à quelque échelle que ce soit, en produit et en dissipe, et que l’on peut en produire à volonté). Mais nous concerne moins la différence physique de ces substances entre elles que celle de notre rapport technique à elles : en réalité, l’électricité (et sa postérité électronique) couronne l’histoire de notre pouvoir sans cesse accru de transformation des matériaux – elle augmente donc, et de beaucoup, notre pouvoir de transformation des sources d’énergie en énergie (stockée, puis distribuée, puis dissipée). Poussons le raisonnement jusqu’à son terme : l’électricité a autant bouleversé notre relation matérielle au monde que, pour sa part, l’écriture alphabétique l’a fait de notre inscription symbolique en lui. Pour vingt-quatre lettres, une infinité de phrases écrites à la disposition d’une infinité d’hommes… Si l’alphabet opère comme la plus pure électricité de notre langage, alors l’électricité opère de son côté comme l’alphabet éminent de tous nos matériaux. Même condensation du dispersé, même fluidité, même alchimie : de Novalis à Raoul Dufy et Francis Ponge, les poètes ont su mettre l’électricité à sa place véritable – de servante royale. Quant aux ingénieurs aussi, ils comprirent la nouveauté – et lui donnèrent un nom : « cybernétique », qui signale ce rapprochement du gouvernement des hommes et du gouvernement des choses.

En matière de transformation de ces sources d’énergie, l’inégalité entre utilisateurs (les grandes puissances et les autres) est donc bien moindre de nos jours qu’autrefois puisqu’elle porte sur une ressource moins inégalement distribuée que les matières premières : l’armement électronique demande moins d’investissements en tout genre que la conquête de champs pétrolifères ou la production de turbines. L’électricité a amené avec son règne massification et « démocratisation » de l’énergie. La raison de cette modification considérable ? À la différence des autres sources de l’énergie, l’électricité est elle-même la source et l’énergie, l’alpha et l’oméga.

À cet argument de l’inégalité, de rendement faible (c’est un argument économique, donc épicier) s’ajoute un argument à densité haute, un fait technologique (donc stratégique) : il ne saurait y avoir de monopole des réseaux numériques comme il y eut un monopole du contrôle des voies terrestres (empire romain, empire chinois) ou des voies maritimes (Venise, Londres). (Admettons même, par souci de rigueur, l’hypothèse extrême et quasi extravagante selon laquelle les États-Unis disposeraient d’un quasi-monopole, du Réseau des réseaux : même dans ce cas de figure, cette position ne saurait durer – de par la nature même du réseau en cause, qui, comme tout réseau monétaire pour conserver sa performativité, présuppose la pluralité de ses émetteurs-récepteurs. Ce que rappelle chaque jour la guerre informatique qui se répand partout, entre États et entre pirates.)

De là la véritable nouveauté qui, depuis quelques mois, apparaît au grand jour, et aux dépens directs de la puissance américaine. La voici aux prises à l’intérieur comme à l’extérieur avec les effets épidémiques et mimétiques de l’armement même qui lui avait donné jusqu’à aujourd’hui un avantage incomparable dans le champ des hégémonies. Les secousses systémiques qui nous attendent ne seront ni financières, ni économiques, ni politiques, ni psychiques, ni théologiques. Jamais paisible, l’heure de la fusion et du court-circuit de toutes ces causalités jusqu’alors dispersées et cloisonnées,  l'heure de la cacophonie sans rime ni raison a déjà sonné.

Jean-Luc Evard, 21 octobre 2013


dimanche 13 octobre 2013

Evangile du temps réel


Pour s’expliquer à lui-même le sens de son œuvre, il vint un jour à Arnold Schönberg une formule baudelairienne : « Je suis un conservateur qu’on a obligé de devenir révolutionnaire. » À lire les pages de l’entretien donné en août dernier par le révérend père de la Compagnie de Jésus devenu pape François – la revue Études vient d’en publier quelques extraits – on peut vérifier comment cette équation chimique vaut aussi bien à rebours, les effets seuls en différant sans doute.

Pourquoi François serait-il un révolutionnaire qu’on oblige à devenir conservateur ? Avec bonne grâce, il nous le dit lui-même en toutes lettres, en citant et en commentant une des maximes favorites d’Ignace de Loyola : "J’ai toujours été frappé", déclare François dès les premières lignes, "par la maxime décrivant la vision d’Ignace : non coerceri a maximo, sed contineri a minimo divinum est (« ne pas être enfermé par le plus grand, mais être contenu par le plus petit, c’est cela qui est divin »). J’ai beaucoup réfléchi sur cette phrase pour l’exercice du gouvernement en tant que supérieur : ne pas être limité par l’espace le plus grand, mais être en mesure de demeurer dans l’espace le plus limité. Cette vertu du grand et du petit, c’est ce que j’appelle la magnanimité. À partir de l’espace où nous sommes, elle nous  fait toujours regarder l’horizon. C’est faire les petites choses de tous les jours avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. C’est valoriser les petites choses à l’intérieur de grands horizons, ceux du Royaume de Dieu."

À y regarder de près, rien n’oblige le lecteur de cette devise bien frappée à associer à l’espace le maximum et le minimum dont elle calcule la plus haute valeur de rendement éthique (la vie divine). Ce que dit Ignace de Loyola s’applique tout aussi bien au temps, à la durée et signifie alors : il se condense plus d’intensité dans l’instant le plus bref que dans l’éternité illimitée.

Non seulement cette application à la durée de la fonction d’intensité de l’infiniment petit ne trahit-elle pas la lettre du texte source, mais encore s’inscrit-elle d’elle-même dans des siècles d’expérience mystique, bien connus d’Ignace, qui en cacha quelques joyaux dans les Exercices spirituels auxquels le pape François doit le meilleur de son éducation. Les trésors de méditation qu’on entrevoit ici s’offrent sans détour à qui, clerc ou laïc, veut y goûter autant qu’il le peut – comme y goûtent, dans l’apparent détour de la poésie, les lecteurs de Borges ou d’Emily Dickinson, ces grands phares d’éternité discrète.

Ce fut néanmoins la grande décision d’Ignace de Loyola, celle à laquelle doit toute son histoire tumultueuse la milice du Christ qu’il fonde après avoir été rejeté, à Jérusalem, de la vie monastique : ce que l’expérience mystique, depuis maître Eckart (et sans aucun doute depuis moult siècles très anciens), vouait au temps, le petit noble basque déclassé Ignace de Loyola le vouera à l’espace. La Compagnie de Jésus, par ses Constitutions, ne relève que de Rome (et d’aucun épiscopat ni d’aucune couronne) et opère ainsi comme une Internationale avant la lettre : espace romain de centralité impériale, mandant ses émissaires, ses courriers, ses provinciaux au-delà des frontières de l’empire, évangélisant du Japon au Paraguay. L’opération géopolitique ignatienne, dès le premier jour, a donc aussi une signification théologique précise, qui n’a pas échappé à la chrétienté de l’époque (celle des Grandes Découvertes et de la soudaine irruption européenne à la surface de la planète entière) : qui parcourt ainsi l’espace œcuménique renouvelle certes le geste paulinien fondateur d’investissement de l’empire et du monde païen, mais non sans en transformer le sens premier. L’Église paulinienne et pétrinienne ne s’institua dans l’empire romain que dans l’attente eschatologique du Dernier Jour : elle s’offrait tel un havre provisoire, un refuge de fortune que le règne imminent du Rédempteur rendrait inutile.

Ignace de Loyola risque la décision inverse : investir l’espace terrestre, s’étendre, arpenter l’étendue des peuples et des cultures, universaliser l’Occident (lui-même disloqué par les schismes et les hérésies en tout genre !) revient à déclarer révolue l’opération paulinienne (ou ses variantes, comme la prophétie johannique du prédicateur de Fiore). Le Dernier Jour ne viendra plus, le Grand Soir est passé, il faudra vivre ici-bas, apprendre à s’en contenter, cultiver son jardin. L’humanisme dit tardif, celui, entre autres, pratiqué par les ignatiens, provient de cette conversion désabusée des adeptes de la durée eschatologique en architectes de l’étendue politique. La Révélation et la Promesse s’effacent, au profit de la Puissance et de la Gloire. La Réforme luthérienne et calviniste avait porté le premier coup de ce grand et fatal désenchantement de la foi, la Contre-Réforme achèvera le travail et en confirmera l’efficacité. Qu’importe le dogme ? Ne compte ici, et pour toujours, que le concret de la sécularisation, œuvre commune des différentes confessions chrétiennes admettant désormais la parité institutionnelle du spirituel et du temporel.

L’héritage dont se réclame l’ignatien argentin devenu chef d’État et de l’Église peut-il servir à gouverner notre espace-temps, sujet, avec le nouvel ordre informatique et communicationnel, à une transformation aussi décisive et aussi irréversible qu’à l’âge des Grandes Découvertes ? La profession de foi des premiers jésuites (répudier la durée brève de l’attente eschatologique, se consacrer à l’exploitation de l’espace intercontinental), cette politique et cette théologie impériales ne pourront s’appliquer au monde qui vient qu’à la condition d’une seconde conversion : l’espace aussi, abandonner aussi l’espace (puisqu’il se ratatine sous la poigne électronique du temps réel et stratosphérique). Mais qu’est-ce qu’une religion de salut dépossédée de l’espace qu’elle avait investie après avoir perdu la maîtrise du Dernier Jour ?

Que le nouveau pape ignore cette urgence doit pour le moins nous paraître fort improbable. Qu’il juge devoir paraître ne pas s’en soucier doit nous intriguer.

Jean-Luc Evard, 13 octobre 2013

dimanche 6 octobre 2013

Filigrane de Spinoza


La Revue des livres de septembre-octobre 2013 publie deux textes d’un ton très vif, s’attachant l’un et l’autre à incriminer d’inconsistance et de perfidie l’essai de Jean-Claude Milner paru en mars dernier sous le titre Le Sage trompeur. Libres raisonnements sur Spinoza et les Juifs. Les arguments avancés s’additionnent, convergent, mais ne se confondent en aucun cas (même s’ils assignent l’entreprise herméneutique de Milner à son « conservatisme » politique et idéologique – hélas, un mot creux, une baudruche polémique qui grève la construction conceptuelle de nos deux critiques par ailleurs précis). Pour l’essentiel, le propos de Laurent Bove revient à exposer comment Milner torture le texte spinozien (le § 12 du chapitre III du Traité théologico-politique publié en 1670), et comment, pour ce détournement, il abuse outrageusement de l’autorité invoquée à titre méthodologique, celle de Leo Strauss. Quant à Ivan Segré, il s’insurge contre le surrationalisme, pour ainsi le dire, qui pousse Milner à faire de Spinoza l’adversaire intégral et emblématique de l’ensemble de la tradition religieuse juive.

La controverse qui se noue ainsi a certes des précédents (l’histoire de la philosophie contemporaine passe en partie par le mystère Spinoza), et Milner lui-même, dans les premières pages de son essai, en mentionne certaines au passage. Elle n’en présente pas moins, cette fois, un trait surprenant : bien que L. Bove et I. Segré raisonnent en partant de prémisses différentes (pour Bove, Milner opère en « faussaire » philologique ; pour Segré, il s’égare en terrain théologique, où il le dit incompétent), l’un et l’autre se gardent pourtant bien d’aborder, des deux arguments maîtres de Milner, le second – à savoir, le commentaire qu’il fait de la comparaison spinozienne des Juifs en diaspora avec les Chinois soumis à la domination mandchoue (« tartare », dit Spinoza). Les deux peuples – leur destin serait donc ici le même – ont été dépossédés de leur Etat et de leurs lois (les Juifs, en outre, de leur terre). Mais, pour « meubler » cette comparaison quelque peu inattendue, et peut-être grinçante, Spinoza rentre dans un détail – dans une apparence de détail.

Spinoza, en effet, et la chose paraît de fait étrange, vient à comparer le rite juif de la circoncision avec l’humiliation imposée par le conquérant mandchou au peuple chinois, le port d’une natte, en signe de servitude devant le vainqueur maître de l’empire (et lui, certes, abondamment chevelu). Et d’en induire qu’il y va là de la même technique de domination : « de même » que l’occupant « tartare » s’en prend symboliquement à la virilité des Chinois, « de même », avance Spinoza, les principes de la religion et le rabbinat hébraïques « amollissent » le cœur des Juifs en leur imposant un rite distinctif qui leur attire la « haine » des nations et les prive de toute puissance politique.

Dans ce très libre raisonnement de Spinoza, Milner veut reconnaître un raisonnement de Machiavel (« la religion affaiblit les républiques »). Il n’a pas tort, et son tort consiste pourtant à feindre de ne pas entendre que l’impuissance ici déplorée par Machiavel et Spinoza vaut en matière de politique, certes, mais par allusion (à peine voilée) à cette autre « puissance » qu’on appelle la virilité. Sur quoi Milner greffe ensuite son propre très libre raisonnement – dont nous traiterons une autre fois.

Mon propos du jour n’est en effet ni de rentrer à mon tour dans le détail du bien étrange argument de Spinoza ni dans l’argument au moins aussi étrange qu’en extrait de son côté Milner : je me demande bien plutôt pourquoi ni L. Bove ni I. Segré ne semblent avoir remarqué que réapparaît ici, à mots à peine couverts, un leitmotiv bien connu de l’obsession antisémite largement explorée dans La Recherche du temps perdu. Si «le» Juif et  «l'Homosexuel» y sont thématisés comme les deux cibles équivalentes de la même stigmatisation obsessionnelle, c’est que Proust aura poussé dans ses conséquences immédiates l’idée fixe plus ancienne du peuple juif « efféminé », telle justement qu’elle se formule en toutes lettres, ou presque, sous la plume de Spinoza. Au club des parias de l'histoire universelle, Juifs et homosexuels ont longtemps occupé la première place ex aequo : pas de nation pour les uns, pas de gender pour les autres – native, natale ou sexuelle, l'Europe victorienne les plaça avec ostentation à parité de tare, couronnant là une tradition plus ancienne. Il n'y a pas de judéophobie – y compris celle hitlérienne – qui ne campe le Juif en monstre sexuel, redoublant ainsi le grief de sa monstruosité théologique de peuple déicide.

Je n’évoque Proust qu’en passant et pour aller au cœur même du leitmotiv spinozien exploité par Milner mais occulté par ses deux critiques : du vivant de Proust mais en terre germanique, un autre écrivain, le Viennois Weininger, allait atteindre la célébrité en consacrant tout un chapitre de son ouvrage, Sexe et Caractère, à construire l’audacieuse équation des antisémites de salon : « Femme = Juif », « Juif = Femme ». De Spinoza à Weininger (en qui Freud reconnaissait un parfait représentant de la « haine de soi » juive), la différence tient à la nuance : de l’effémination suggérée par Spinoza, on passera, avec Weininger, à la féminité pure et simple. Qui veut s’en assurer peut lire Weininger dans le texte (la traduction française date de 1975), et le commentaire érudit qu’en a donné Jacques Le Rider en 1982 (Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme). Le rapprochement s’impose d’autant mieux que Weininger avait hérité du sens spinozien de la nuance délicate : « Sexe et Caractère a montré que l’émancipation féminine n’a aucune chance de jamais se réaliser ; mais il accorde aux Juifs une chance d’accéder à l’humanité supérieure », note avec humour Le Rider. Quant à la fonction cardinale de cette métaphore des deux puissances (la sexuelle et la politique) dans la genèse de l’antisémitisme européen (non pas seulement l’antisémitisme de salon, mais celui de masse), c’est encore en terre germanique qu’elle se confirmera, à travers les écrits du président Schreber. En tradition islamique, la stigmatisation va droit au but, sans longs attendus obliques comme ceux de Spinoza visitant le Grand Mogol : el yahoud kif el mra, « Un Juif est comme une femelle » – dicton tunisien de l'époque de la dhimmitude.

Restent à élucider deux questions. Pourquoi les deux critiques de Milner ont-ils jugé bon de ne pas aborder, ne serait-ce que par allusion, l’hypotexte sexuel placé en filigrane par Spinoza dans son texte théologico-politique (et ce bien que Milner lui-même commente longuement l’équivalence spinozienne des deux marquages, sexuels l’un et l’autre) ?

Je ne vois qu’une seule explication possible à cet étrange silence. Ils n’ont pas non plus remarqué, semble-t-il, l’usage que fait J.-Cl. Milner de la fameuse formule de Tacite exploitée par Spinoza : odium generis humani, « la haine du genre humain », écrit l’historien romain – formule que Spinoza s’approprie selon ses deux traductions compossibles, celui de la haine censée ressentie par les Juifs pour les nations et celui de la haine par eux endurée. On a rempli des bibliothèques entières de savantes dissertations consacrées à l’interprétation la plus juste à donner au texte de Tacite. Mais personne de sensé ne doute que, pour Spinoza, la lecture malveillante aux Juifs allait de soi (comme, très probablement, pour Tacite) : c’est elle qui oriente clairement l’ensemble du Traité théologico-politique et en dicte même toute la perspective explicite et implicite.

D’où ma question : pourquoi Jean-Claude Milner passe-t-il sous silence la judéophobie massive du texte de Tacite et le transfert de cet affect antijudaïque dans l’argumentation de Spinoza ? Car l’essai de Milner ne progresse dans sa propre argumentation, son « libre raisonnement », que d’admettre du tout au tout – oui, de valider et de faire jouer l’argument judéophobe de Tacite repris tel quel par Spinoza (« les Juifs sont haïs parce qu’ils ont haï »).

Après ces deux questions, une certitude, celle qui en découle. Milner vient d’atteindre, donc de franchir, une ligne de non-retour.

Jean-Luc Evard, 6 octobre 2013

samedi 28 septembre 2013

Pilier de la sagesse


Une des particularités remarquables de la guerre dite de mouvement tient à l’esprit de conséquence dans lequel sa théorie, une fois reconnue cette forme toute nouvelle du conflit armé, progressa et inspira par la suite toute la réflexion militaire et technologique. Cette observation ne concerne pas les seuls historiens de la guerre, ni même les seuls stratégistes, elle donne à entendre ce qui vient de soi-même à la conscience – donc à la pensée – chaque fois qu’elle apprend à s’ouvrir à l’espace-temps et à sa plasticité constitutive.

Pour mieux entendre encore, et d’abord moyennant exemple édifiant, la relation élémentaire et intime, la relation physique qui noue notre propre mobilité animale et technique à celle des mondes où nous vivons,  on s’instruit comme il convient en méditant quelques lignes de l’essai publié en 1920 par T. E. Lawrence et paru en traduction française sous le titre La Guérilla dans le désert (aux éditions Complexe, puis aux éditions Mille et Une Nuits). Lecture d’autant plus féconde qu’il ouvre d’une seule clef, ce texte remarquable, deux perspectives différentes en même temps : celle de la guerre de mouvement, d’une part, celle de la guerre irrégulière (ou guerre de partisans), d’autre part. Sous la plume de l’officier britannique en mission au Moyen-Orient dans les années 1915-1918, les conséquences tactiques et stratégiques de ces deux formes de guerre font pour la première fois l’objet d’une véritable synthèse. On les savait quasi jumelles (la guerre de mouvement résulte des mutations de la guerre survenues entre la bataille de Valmy et celle d’Austerlitz, la guerre de partisans apparaît en Espagne en 1808-1809) ; Lawrence, de plus, saisit le premier la raison organique de cette simultanéité : il élucide pour quelles raisons au juste ces deux formes de guerre s’apparentent et se dialectisent. Intuition qui lui donne, nota bene, trente ans d’avance sur Carl Schmitt dont la Théorie du partisan (parue en 1963) doit sa substance à la découverte de Lawrence.

Le colonel Lawrence fait partie des grands écrivains de son siècle. Un des traits de son style le place en outre parmi les grands devenus des classiques (comme le souligne, pour un lecteur français, le fait significatif que son plus grand livre ait été traduit par un spécialiste de Racine, Charles Mauron) : la modestie, cette vertu qui consiste à toujours rechercher dans la tradition les précurseurs de la découverte « originale » qu’on communique à la postérité en briguant ainsi d’y faire plus tard peut-être autorité à son tour. Le lecteur de Lawrence admire donc le détachement – et l’ironie discrète – avec lequel cet érudit ne cite qu’un seul de ses contemporains stratèges – Foch – pour en détourner la doctrine et cite quantité d’auteurs anciens, voire très anciens (Maurice de Saxe, Xénophon) pour en arriver au corps même de sa propre découverte. Ce qui chez lui résulta d’une expérience (la guerre dans le désert) et d’une intuition (la mobilité du partisan l’emporte sur l’immobilité de l’empire turc), donnons-lui pour commencer forme nue, forme axiomatique, en partant de deux propositions thétiques. La première concerne la guerre de mouvement, ramenée à son essence : « La vitesse et le temps étaient nos atouts, plus que notre puissance de choc, ce qui nous conférait une force plus stratégique que tactique » (p. 49). La seconde dévoile la cinétique propre à la guerre de partisans : « Pour peu que nous soyons cinq fois plus mobiles que les Turcs, nous pouvions leur tenir tête avec un cinquième de leurs troupes » (p. 48).

Or, quelques lignes plus haut, la synergie de ces trois modes de puissance (vitesse, temps et mobilité – trois modes complémentaires de la même fonction espace-temps) venait de s’énoncer avec une concision exemplaire : « Notre objectif était d’en rechercher le maillon le plus faible [i. e. le talon d’Achille de l’armée turque], d’y exercer notre pression jusqu’à ce que le temps fît s’écrouler la masse entière » – objectif qui respecte à la lettre deux des maximes du premier stratège de l’histoire universelle, Sun Tseu, quand celui-ci recommande, d’une part,  comme idéal stratégique, de remporter la guerre si possible sans avoir livré bataille, d’autre part, comme idéal cinétique, de former son armée en torrent dévalant la ligne de plus grande pente et balayant tout ce qui est plus lent que lui. Les incursions éclairs des méhari de Lawrence contraignirent les divisions de l’empire ottoman à s’amasser et à s’immobiliser dans le désert (le long de la voie de chemin de fer joignant Médine à La Mecque), permettant ainsi aux Britanniques la prise, bien plus au nord, de Jérusalem moins bien gardée. Ce qui fait ici l’autorité de Lawrence le moderne, son coup de maître, c’est de retrouver, en matière de guerre irrégulière, les linéaments physiques de la doctrine élaborée par Sun Tseu le classique en matière de guerre régulière. L’armée turque contrôle infailliblement l’étendue moyen-orientale terrestre ? Lawrence décide de jouer le temps (mobiliser, razzier, accélérer) contre l’espace (investir, occuper, coloniser), il comprend que le théâtre de la guerre n’est que la forme politique et militaire statique de la puissance physique que nous appelons « espace-temps », il comprend que cette puissance est dynamique avant que d’être statique (flux avant que d’être capital), il comprend que l’équation grecque et pythagoricienne de l’espace-temps (1 unité-temps pour 3 unités-espaces) peut se recomposer et que la proportion traditionnelle de 1 à 3 n’a là qu’une de ses multiples valeurs possibles. La guerre de mouvement opère une de ces réévaluations : le temps comme accélération tend à y usurper la place majeure détenue par l’espace comme étendue inerte – produisant l’effet physique noté par Peirce quand il relève que deux corps immobiles l’un par rapport à l’autre tendent à en faire trois quand ils entrent en relation de mouvement ! (Ce qui vaut commentaire judicieux, même si timide, de la fonction newtonienne de la gravitation universelle.) Autrement dit, mouvement et immobilité ne constituent pas une simple couple d’opposés (figure duelle, ou binaire, de la relation antagoniste), mais ne prennent sens que mis par la pensée en relation avec un protagoniste tiers qu’ils présupposent : la stratégique du siècle de Lawrence, le siècle des guerres et des révolutions en chaîne, ne fait là, à partir de la physique newtonienne, que revenir à ses sources dialectiques les plus authentiques (à la fois orientales, chez Lao Tseu, et occidentales, chez les Présocratiques grecs). Se faire plus rapide, du côté britannique et arabe, ne signifiait pas simplement déstabiliser ou déjouer la logistique et le plan opérationnel turcs, mais provoquait surtout un renversement du champ entier au sein duquel s’inscrivait le théâtre de cette guerre. En ceci consiste la quintessence de l’intuition de Lawrence ; aussi étendu soit-il, le théâtre de la guerre (ici, l’Europe entière) n’est lui-même que le corps visible d’un invisible qui le contient, son champ – au sens où tout champ géographique n’est que l’actualité sensible et relativement stable d’un champ magnétique en effervescence perpétuelle.

Cette synthèse magistrale des doctrines de la guerre de mouvement et de la guerre de partisans nous permettra aussi de réussir bientôt une seconde synthèse, celle du discours géopolitique (qui, par nature, se réfère à la domination de l’espace) et de la stratégique (qui tente de rendre l’avantage au temps). Ce que Lawrence découvre et redécouvre – la possibilité et l’urgence d’étendre à la guerre irrégulière la thèse énoncée au XIXe siècle par le général allemand Willisen (1790-1879) pour la théorie de la « grande guerre », à savoir que la stratégie, c’est « l’étude des communications » (p. 60) –, il y parvient dans les conditions limites de la révolte des tribus arabes contre l’empire ottoman  (le désert, la dispersion, la précarité logistique). Ces conditions elles-mêmes permettent, un siècle après Lawrence, la conceptualisation féconde : appliquées à notre espace-temps ordinaire, celui des accélérations répétées imprimées à l’espace humain par les révolutions du transport et des transmissions, elles nous permettent de mieux faire face au grand désordre contemporain des formes si troubles de la guerre et de la paix. Ce désordre diminuera quand nous serons à même de mieux décliner la table des valeurs de la fonction physique espace-temps (laquelle, valant d’abord pour nous comme animal parlant dans son espace-temps, vaut aussi comme fonction anthropologique et écologique première). Objectif dont nous approchons au fur et à mesure que nous repérons comment la tradition la plus ancienne l’avait perçu, et à mesure que se dessine, à travers ses diverses variantes historiques (Sun Tseu, Maurice de Saxe, Edward N. Luttwak), une constante physique – donc, dans le danger, une ligne de conduite. La décrire et la préciser fera l’objet de nos prochaines réflexions.

J.-L. Evard, 28 septembre 2013