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vendredi 16 janvier 2015

Hard power, soft power

S’il y a maintes manières de s’imaginer machiavélien, il n’y en a qu’une d’en prendre le risque déclaré et de justifier ce choix, tant l’œuvre du Florentin pousse à la perfection l’art du paradoxe : montrer d’abord qu’on a éventé les sophismes et les masques discrets dont se couvrent ses raisonnements d’expert, qu’on a compris leur utilité, prévu leurs usages possibles. Car le prestige inusable de Machiavel n’alimente les controverses qu’à raison de sa manière inimitable de séduire l’intelligence, en levant les arcana imperii, les arcanes du pouvoir : dominer, dit-il, se faire obéir en sachant rassurer (commander parce qu’on protège), cette interaction relève d’un art, et cette virtuosité, d’une technique – susceptible d’un apprentissage, d’un enseignement méthodique.
Comment ce pouvoir machiavélien de séduction a-t-il donc pu se maintenir, voire briller en tradition libérale davantage encore qu’en culture baroque puisque, pour tous les théoriciens des pouvoirs contractuels, le Prince ne détient d’autorité qu’à titre de délégué mandé par la volonté collective ? Il ne suffit pas de souligner qu’en rendant l’art de la domination aussi intelligible qu’une technique Machiavel le mettait à la portée du commun des mortels, refusant d’y voir le privilège exclusif d’une caste nobiliaire, guerrière ou cléricale. Il a beau initier le profane à l’exercice de l’autorité qui conjugue la liberté et la sécurité, lui apprendre à lire comme dans un Miroir des princes, il n’en enseigne pas moins ce que de nos jours le sens commun redoute le plus : l’empire de la dissimulation et de la manipulation, l’art de s’emparer des âmes et des passions, de « caresser les hommes » avant de devoir s’en faire craindre ou de les tyranniser, le pouvoir comme science occulte. On ne voit pas, de fait, de compatibilité possible entre cette perspective de dompteur habile et celle du principe démocratique, qui présuppose une opinion de plus en plus instruite, un suffrage de plus en plus éclairé, une maturité toujours perfectible de la conscience civique. On n’en comprend que mieux, cependant, pourquoi Machiavel a toujours trouvé des adeptes et des admirateurs dans les familles politiques les plus opposées, les libérales et les autoritaires, les élitaires et les multitudinaires, les technocratiques et les romantiques : il a fondé une école de la domination légitime qui peut se passer des corps traditionnels ou professionnels, et s’ouvrir à des aventuriers, à des autodidactes, les condottieri et les bâtards de son époque, les déclassés et les parvenus de la nôtre – pourvu qu’ils méritent, dit Machiavel, qu’on les tienne pour des « hommes d’exception ». Ni héritier ni boursier, l’« homme d’exception » prévient la faveur, en montrant comment le self made man déjoue les hiérarchies sociales. Aussi lucide qu’un grand inspiré, il ne se replie pas dans une secte, un ordre ou une société secrète, mais divulgue, enseigne, s’expose. De ce prince et prestidigitateur sans secrets, de ce comploteur à ciel ouvert, Machiavel ne cesse de détailler les particularités psychologiques, de retoucher le portrait-robot. Il a ses modèles antiques, et leurs répliques dans l’Italie de son temps.
Nous avons les siennes dans sa postérité américaine, celle qui attribue le leadership impérial des États-Unis à leur art de combiner soft et hard power. Mais les machiavéliens d’aujourd’hui et de là-bas, Robert Kagan ou Joseph Nye, modulent ainsi les harmoniques d’un registre plus ancien : en France, Raymond Aron avait créé la formule de « république impériale » pour dénoter la position et la fonction géopolitiques choisies par les États-Unis quand ils entrèrent en guerre à la suite de Pearl Harbor et répudièrent ainsi leur premier évangile, la doctrine Monroe. Or cette formule ramène à une figure première et à son premier penseur incontesté : Machiavel – « aujourd’hui a des petits-fils qui savent le prix de ses leçons. On me croit bien vieux, et tous les jours je rajeunis sur terre », lui fait dire avec drôlerie Maurice Joly, dans son Dialogue aux Enfers de Machiavel et Montesquieu. L’alternative du soft et du hard power (Nye), ou le couple de Mars et Vénus (Kagan) ont trouvé chez le diplomate de la Renaissance leur premier blason, leur emblème originel : le Prince a pour idéal de conduite le courage hard du lion et l’habileté soft du renard – allégorie du pouvoir souverain que l’on retrouvera un siècle plus tard chez La Fontaine, élevée à ses sommets d’efficacité poétique.
Encore faut-il comprendre pourquoi et comment, pour cette école du politique, seule cette aptitude aux deux techniques combinées, la martiale et la séductrice, la guerrière et l’enjôleuse, commande le pouvoir de se faire obéir et en fait la norme d’une légitimité non pas usurpée ou factice, mais justifiée (source d’une légalité) et raisonnable (apte à se réformer sans se contredire). D’où vient au juste, chez Machiavel, la conviction massive que sans cette double technique de lion (le courage) et de renard (la ruse) aucun Prince, aurait-il séduit ses sujets, ne durera assez pour les dominer, de même que celui qui force leur servitude en les médusant ne conservera pas longtemps son autorité ? Son pouvoir ne se confond pas avec les sentiments qu’ils lui portent puisqu’ils se contredisent (s’y mêlent la crainte et le respect), et la pensée de ce pouvoir ne se confond donc pas avec une psychologie, si subtile soit-elle. Elle ne nie pas le moment psychologique de la relation d’autorité, ni la labilité des sentiments hétérogènes qui l’animent : elle vise à décrire comment, en dépit de ces équivoques, l’autorité peut orienter l’action collective et en dessiner l’horizon d’attente en levant les perplexités de la vie sensible : en l’élevant à la hauteur de la vie durable, de l’historicité qui transforme une foule en une société. L’art machiavélien de la décision souveraine présuppose une décision, une cosa mentale : un tri, l’art typologique du discernement, la distinction claire de la psychologie et de la pragmatique, ces deux moments spécifiques de la relation interactive nommée « autorité », ou « domination », ou « hégémonie », ou « emprise » (Cl. Lefort).
La double technique machiavélienne du pouvoir s’appuie d’ailleurs en toutes lettres sur l’humour d’un modèle mythologique et historique. Le Prince de Machiavel, en bon lettré de la Renaissance, a lu les Vies parallèles : il se fait l’émule d’Achille, élevé par un centaure (Chiron, encore un hybride, un corps composé, un homme cheval précepteur d’un renard lion). Le Prince, avant d’être un technicien de la domination experte, s’avère un guerrier : « Un prince ne doit donc avoir d’autre objet, d’autre pensée, d’autre art que celui de la guerre et des préparatifs la concernant. Car c’est le seul art convenant à celui qui commande ; et il possède en lui tant de vertu que non seulement il préserve le trône d’un prince héréditaire, mais bien souvent élève à ce rang les hommes de simple condition. Inversement, on voit perdre leur État les princes qui s’étaient adonnés aux plaisirs plus qu’aux armes. La première cause susceptible de te détrôner est donc l’ignorance de cet art, comme la cause qui te permettra l’ascension au pouvoir est sa connaissance approfondie » (chap. 14, traduction Anglade). Notre séducteur exerce un métier : celui de Pyrrhus, le fils d’Achille, celui de stratège. Cette discipline enseigne la complexité, civilise le guerrier (qu’elle distingue du chasseur), exclut les brutes, mate les féroces : complexité du maître, le centaure mi-homme mi-bête, complexité du disciple, le futur héros sachant à l’occasion se déguiser en vierge et trouver refuge, loin des camps, dans les gynécées, comme un samouraï fréquente la cérémonie du thé et apprécie l’ikebana, l’art des bouquets. Seulement, dans cette gamme de compétences, le guerrier dicte la tonalité, tient la dominante et le premier rôle : « Tous les prophètes armés furent vainqueurs, les prophètes sans armes déconfits » (chap. 6). Et Machiavel de citer d’un trait : Moïse, Romulus, Cyrus et Thésée. (À cette liste prestigieuse d’antiques, ajoutons, par égard moderne pour un machiavélien contemporain, Isaac Deutscher, le biographe de Trotski qui consacra au leader bolchevik une biographie en trois volumes au titre dûment réfléchi : Le prophète armé, Le prophète désarmé, Le prophète hors la loi. Et n’oublions pas l’admiration de Gramsci pour Machiavel, pas moindre que celle que lui vouait Mussolini préfaçant une réédition du Prince en 1924.) Les prophètes, des hommes d’exception, des chefs hors normes, des personnages « charismatiques » (M. Weber) ? Peut-être – mais cette exception ne vaut, chez Machiavel, qu’à la condition qu’ils maîtrisent le hard power, l’art de réunir des armées, de les conduire et, à leur tête, de conserver ou d’agrandir leur État. Et maîtrisent le soft power aussi : l’art du masque, de la parole mélodieuse, de la prodigalité, de l’hospitalité. Impossible de ne pas distinguer les deux modes, impossible de les dissocier. Machiavel et La Fontaine gardent raison contre Nye et les sentimentaux de la « gouvernance ». Nul besoin, du reste, de les citer quand on a compris leur leçon : « Il faut qu’un maître apparaisse indépendant en ses jugements, irrécusable, dans ses ordres, crédité par l’opinion, serviteur du seul État, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles […] chef faisant corps avec l’armée, dévoué à ceux qu’il commande, avide d’être responsable : homme assez fort pour s’imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande œuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique à qui la patrie devra l’économie prochaine de sa force » (Ch. de Gaulle, Vers l’armée de métier, 1934).
Hard power soft et magnanime. Le conserver ou l’agrandir ? C’est selon. Mais, observe Machiavel, on voit bien plus de princes capables de le conserver s’ils savent comment l’agrandir : « L’envie de conquérir est assurément chose très ordinaire et très naturelle ; et chaque fois que des hommes qui le peuvent s’y livreront, on les en louera, ou du moins ne les blâmera point » (Le Prince, chap. 2). Toutes choses, par ailleurs, allant à leur fin, celles qui s’augmentent peuvent retarder leur terme inéluctable : comme si beaucoup d’énergie bien employée pouvait compenser la loi de l’entropie, limiter le désordre de notre monde sublunaire. Raison de cosmologie pour laquelle le modèle universel (et sublime) de la domination, c’est la Rome antique, passée – les États-Unis d’Amérique aussi – de la condition de modeste cité de proscrits à celle de « république impériale ».
Rhétorique d’humaniste, dira-t-on peut-être à première lecture ; révérence obligée, chez un disciple de Pétrarque, au culte des origines – oui, mais surtout : torsion formidable et patente du raisonnement qui met à égalité, à l’intérieur de la cité, un régime constitutionnel (républicain : les magistratures, les collèges électoraux, la rotation des postes, les assemblées, les lois, le contre-pouvoir des tribuns du peuple) et, à l’extérieur, une domination factuelle, étendue à l’ensemble méditerranéen (les peuples soumis, conquis, tributaires ou exterminés) ; puisque, pour confondre ce de jure et ce de facto, le droit intra muros et l’hégémonie extra muros, il n’hésite pas à postuler l’indémontrable et à hasarder les constructions pseudo-téléologiques, les arguments ex quo ante (« s’il ne s’est jamais trouvé de république qui ait fait autant de conquêtes que Rome, il est reconnu que jamais État n’a été constitué pour en faire autant que celui-ci », Discours sur la première décade de Tite-Live, traduction Buchon, II, 1).
En langage moderne, on dira donc que, pour Machiavel, la domination du Prince sur ses sujets et l’hégémonie de la cité sur son empire, l’intérieur et l’extérieur relèvent de la même logique stratégique, obéissent à la même technique. La rigueur de l’axiome l’amène donc, loin que son admiration pour le modèle antique l’égare, à poser une alternative stricte et à en déduire les conduites à tenir dans l’un et dans l’autre cas : « Si quelqu’un voulait de nouveau fonder une république, il aurait à examiner s’il désire qu’elle accroisse ses conquêtes et sa puissance, ou bien qu’elle se renferme dans d’étroites limites. Dans le premier cas, il faudrait qu’elle prît Rome pour modèle, et laissât subsister et les troubles et les dissensions civiles avec le moins de danger possible pour son pays ; car, sans un grand nombre d’hommes bien armés, une république ne peut s’accroître, ou se maintenir si elle s’est accrue. Dans la seconde supposition, organisez-la comme Sparte et Venise ; mais comme les conquêtes sont la ruine des petites républiques, employez les moyens les plus efficaces pour empêcher de s’agrandir » (Discours sur la première décade…, I, 6). Traduisons l’alternative, qui transporte une proposition directe sans réciproque : tout empire, nécessairement, provient d’une république, toute république n’engendre pas nécessairement un empire. Le syllogisme ne dissimule pas de tautologie. Machiavel ne maîtrise pas moins la logique prédicative que la rhétorique.
On doit d’ailleurs enrichir cette évaluation du raisonnement « romain » de Machiavel en ajoutant que ce modèle est aussi grec : « empire », sous la plume de Thucydide et dans la bouche de Périclès l’Athénien, se dit archè. Or, le même mot désigne aussi, chez eux comme chez tous les Grecs, la constitution du pouvoir légal et légitime de toute cité : ni le Grec, ni le Romain ni Machiavel ne distinguaient l’intérieur et l’extérieur de la souveraineté. Des Antiques à Machiavel, on devra donc chercher encore ailleurs la différence substantielle. Un Grec répugne à l’extension impériale de sa république, il y perçoit un danger, une démesure, une contre-nature, il la subit plus qu’il ne la recherche car elle menace l’autarcie de la cité, comme le « barbare », Mède ou Scythe, qui rêve de sa conquête (« Ce prestige que notre cité doit à son empire, il est juste que vous le défendiez, puisque vous en tirez tous gloire. C’est une responsabilité à laquelle vous ne pouvez pas vous dérober, à moins de renoncer aussi aux honneurs qu’elle comporte. Ce qui est en jeu dans ce combat, ne l’oubliez pas, ce n’est pas seulement la question de savoir si nous resterons libres ou si nous deviendrons des esclaves […] Car vous régnez désormais à la façon de tyrans, qui passent pour injustes en prenant le pouvoir, mais qui ne peuvent plus abdiquer sans danger », déclare Périclès au peuple rassemblé à la veille de la Guerre du Péloponnèse, II, 2, 63, traduction Roussel). En langage moins balancé : en tant qu’empire dominant des cités vassales, nous, Athéniens citoyens libres d’une république souveraine, nous comportons en tyrans – en tyrans qui n’ont pas la liberté d’agir autrement. Machiavel ne raisonne pas autrement que Périclès : mais, en outre, en théoricien de la domination, il rationalise un état de fait, il cherche des causes (des choses constantes) là où il n’y a, à première vue, que des circonstances (des choses contingentes). Peut-on demander mieux à la philosophie du politique ? Non, si, du moins, on ne confond pas ses constructions avec celles des convictions de l’idéologie ou de l’utopie. Constructions fruits de l’éthique de responsabilité du stratège.
La rationalisation de la forme empire ne remonte pas à l’Antiquité : elle ne commence qu’avec les Temps modernes, une fois seulement que la pensée politique cesse de poser en antagonisme l’intérieur et l’extérieur du nomos périphérie de la souveraineté. Du côté français, les prémisses de cette métamorphose se trouvent chez Bodin : le roi, empereur en son royaume, y détient souveraineté « absolue » – intensité indifférente aux lois machiavéliennes de l’équilibre instable entre des cités à souverainetés compensées. Quant à la crainte qu’inspire la nécessité de s’étendre hors des murs de la cité (et par conséquent, de s’en prendre aux cités voisines, proches ou lointaines), Machiavel montre assez qu’il a maintenu cet atavisme : « Car un prince doit nourrir deux craintes : l’une intérieure, à l’égard de ses sujets ; l’autre à l’égard des potentats étrangers » (Le Prince, chap. 19). Remarquable acte manqué, mémorable aveu ! Ses sujets sont au Prince, lisons-nous, comme ses possibles ennemis. Équation qui n’apparaît pas – et pour cause – dans la réception libérale et contractualiste de l’œuvre de Machiavel ; mais qui explique largement son caractère inclassable de pensée scandaleuse. Car elle met à égalité l’ennemi intérieur et l’autre, la guerre civile (stasis) et la guerre étrangère (polemos), l’état d’exception et l’état d’équilibre. Pour un Grec, un cauchemar et une virtualité. Pour un moderne, même pour un dictateur, un tabou ou une phobie. Machiavel fait charnière entre les deux époques : comme les Anciens, il pense que les deux conflictualités interagissent ; comme les Modernes, il tente de les déconnecter l’une de l’autre (le Prince peut prévenir le ressentiment de ses sujets, Machiavel énumère certains moyens de parvenir à cette fin : le soft power compense le hard power, « tout empire périra », mais certains empires plus vite et plus tôt que d’autres).
Lu de près, le texte de Machiavel s’entend donc toujours dans deux registres distincts, celui d’une rhétorique « romaine » (ou grecque) et celui, non moins constant, d’une analytique rigoureuse des conditions de l’action, de ses paramètres dynamiques. On comprend certes l’indignation suscitée, chez Simone Weil entre autres, par l’apologétique de la domination impériale, mais on regrettera que son emportement vertueux l’ait empêchée de goûter voire de comprendre la méthode austère cachée dans la prose cornélienne de Machiavel : il ne flatte pas la vanité de grandeur, il enseigne à calculer l’énergétique du pouvoir. On ne choisit pas le donné des conditions de l’action, on les réorganise, on les redistribue, on les réagence comme on déplace le point d’appui d’un levier, au sens précis et étymologique de toute stratégie, cet ars combinatoria. « Ainsi, attendu l’impossibilité d’établir parfaitement l’équilibre, ou de le maintenir au point fixe après l’avoir établi, il faut, en constituant une république, prendre le parti le plus honorable ; et si elle était jamais dans la nécessité de faire des conquêtes, la mettre en état du moins de conserver ce qu’elle aurait acquis. Pour revenir donc à notre premier raisonnement, je pense qu’il est nécessaire de prendre plutôt pour modèle Rome que les autres républiques » (Discours sur la première décade…, ibid.). « Premier raisonnement » s’oppose ici à l’autre option de l’alternative et introduit l’hypothèse originale de Machiavel : l’extension impériale de la république romaine résultait, dit-il, d’une contrainte, de la nécessité d’exporter ses divisions intestines, la concurrence (mortelle) des patriciens et des plébéiens, du sénat et du peuple. Contrainte et nécessité inconditionnelles, celles qui prédestinent l’agir à intervenir dans un monde en déséquilibre perpétuel pour y tenter les figures d’un équilibre instable : « Ainsi, attendu l’impossibilité d’établir parfaitement l’équilibre, ou de le maintenir au point fixe après l’avoir établi… » Or, c’est précisément de cet équilibre imparfait qu’il est question dans le syntagme aronien : « république impériale » conceptualise le moment charnière qui contraint les États-Unis d’Amérique à quitter l’époque de leur insularité atlantique et à entrer dans le non-système géopolitique des « relations internationales ». De même, avant la première intrusion française sur le sol italien, la péninsule avait-elle connu une longue période d’équilibre relatif : « Avant que Charles VIII, roi de France, ne descendît en Italie, ce pays était sous la domination du pape, des Vénitiens, du duc de Milan et des Florentins. Ces potentats devaient avoir deux soucis essentiels : l’un qu’un étranger ne fît point entrer ses troupes en Italie ; l’autre, que nul d’entre eux ne s’étendît » (Le Prince, 11). Ce sont de telles circonstances qui inclinent le théoricien de l’équilibre impossible à « prendre plutôt pour modèle Rome » : préférence raisonnée, argument d’expert, non pas emphase et hybris du pouvoir et des aigles, donnée inscrite dans la chose considérée en elle-même et prescrite par l’objectif qu’on vise, la régulation d’un déséquilibre définitif, celui de l’ordre des choses avant que s’y entremêle aussi l’incohérence des désirs humains, à jamais insatiables.
L’interrogation portera, même, sur la nature de la contrainte poussant les républiques à s’étendre au-delà de leur nomos (« Pour quelles raisons les peuples abandonnent-ils leur patrie pour se répandre dans des pays étrangers ? », Discours sur la première décade…, II, 8). Deux séries de nécessité entrent en jeu : « l’ambition des princes ou des républiques » (cas des Romains, à la suite d’Alexandre le Grand) ; la famine et les désastres de la guerre (cas des Gaulois de Lombardie à l’époque républicaine, des hordes barbares à la fin de l’Empire). Or la « nature » ici invoquée n’a rien de « naturel », rien de réglé, elle pâtit elle aussi du poids des choses, elle dessine elle aussi un domaine de déséquilibre permanent, réglable mais dans certaines proportions seulement : l’analytique de la transcroissance des républiques en empires se fonde elle aussi sur le calcul de la relation dynamique entre des sources d’énergie et des sources d’entropie. Une « république impériale » s’imagine, si elle le préfère, reposer sur un contrat social passé librement entre des partenaires respectant l’équilibre des pouvoirs – cette construction juridique, hobbienne et libérale, ne supprime pas l’empire de la nécessité qui soumet la cité à des rapports de force en tout genre, en son sein comme dans ses environnements. Rien n’est plus étranger à cette énergétique et à cette pragmatique de l’emprise du stratège séducteur qu’une quelconque métaphysique du pouvoir. Car la domination n’est pas moins opaque pour le Prince que pour ses sujets. Un Prince doit-il ou non fortifier son royaume ? « Le Prince qui redoute plus ses peuples que les étrangers doit se fortifier ; mais celui qui craint davantage les étrangers doit faire le contraire » (Le Prince, 20). La grande inconnue du power hard et soft demeure entière, irréductible, insaisissable. Son nom : la peur. Pas d’autorité sans cette sincérité. Pas de technique de l’emprise sans conduite de l’âme. Pas de stratégie sans cette ascèse. Pas de légitimité de la relation d’autorité si elle ne réduit pas cette aliénation fondatrice du sujet politique.
J.-L. Evard

lundi 29 décembre 2014

Messages missiles

L’art de discerner les divers espaces-temps du conflit armé et de calculer leurs interactions fait la continuité de la pensée stratégique à travers les époques. L’onde du heurt à quoi aboutissent parfois les conflits politiques se répercute en effet, comme toute collision de volontés organisées en appareils militaires, de trois manières simultanées : sur une ligne (le front), sur le théâtre des opérations qu’elle traverse, dans le champ auquel appartient ce théâtre – trois espaces-temps dont les unités respectives (tactique, stratégique et politique) s’articulent, mais ne se confondent pas. La profondeur de champ recherchée par le stratège pour ses manœuvres s’étend ainsi de sa valeur minimale (profondeur nulle de la ligne) à sa valeur maximale (profondeur maximale du champ). Ces deux extrêmes varient : la ligne se déplace, se dédouble en deux, voire trois fronts, quand, de son côté, le champ stratégique dépend, entre autres, des effets politiques d’alliance ou de rupture d’alliance extérieurs au conflit. Jointe aux effets interactifs et rétroactifs des intensités du conflit à ses trois espaces-temps, la plasticité de ces extrêmes fait tout l’art du stratège. Il ne l’emporte que s’il maîtrise l’échelle des intensités d’espace-temps du conflit, y compris le potentiel d’intensités qu’on appelle la paix.
Dans l’histoire de la pensée stratégique, la pratique de la guerre de masse et de mouvement introduite par la Révolution française et systématisée sous le Premier empire marque une date césure, puisque la vitesse de déplacement des appareils de guerre apparaît alors comme l’outil essentiel de définition et de contrôle du théâtre des opérations. Le corps d’armées le plus rapide impose ainsi le tracé de la ligne d’affrontement et démontre qu’il maîtrise ses communications avec ses réserves et ses arrières, donc avec le champ le plus profond qui, à distance, inclut le théâtre des opérations. L’industrialisation de la guerre n’a fait ainsi que généraliser ce mouvement préliminaire, non sans augmenter la complexité des interactions entre les trois espaces-temps élémentaires du conflit armé quand apparaissent la guerre aérienne et la guerre sous-marine : le théâtre des opérations ne correspond plus à une surface terrestre ou maritime de mobilités concurrentes, mais à une interface de motricités et de balistiques multiples aux portées de plus en plus lointaines. L’horizon du théâtre de la guerre industrielle fragmente ou ignore la ligne de front, il tend vers sa valeur hyperbolique de limite floue du champ multiforme de la grande stratégie, où l’arrière et les civils rentrent dans la bataille et paient le prix le plus lourd, celui qui désormais sanctionne l’immobilité – y compris dans l’immobilité concentrée des camps de la mort où le politico-militaire en guerre totale enferme ses otages. Les accélérations industrielles du conflit armé mettent ainsi en pleine lumière et au devant de la pensée stratégique ce qui en avait toujours été le cœur : dans l’espace-temps du conflit armé à l’âge industriel et postindustriel, la vitesse rend les données d’espace-temps purement et simplement interchangeables, la relativité et la commutativité du temps et de l’espace se sont réalisées sans reste, et les règles spécifiques à la suasion et la dissuasion nucléaires réciproques concrètent cet aboutissement, non sans l’apparent double bind du deterrent qui rend la guerre nucléaire hautement improbable.
Le soin mis par les historiens de la stratégie à reconstituer les vitesses de déplacement des appareils de guerre des grands empires permet de bien saisir l’évolution, puis la mutation qui mènent de la guerre traditionnelle en surface aux guerres contemporaines en interface. « Avec des marches journalières de 8 heures à l’allure de 5 km/h, une infanterie sans bagages pouvait aller des côtes de la Manche à celles de la mer Noire en moins de 50 jours », note Edward N. Luttwak à propos des légions romaines (La Grande Stratégie de l’Empire romain, 1987, p. 123). Exemple instructif puisque cette vitesse de traversée du continent est encore celle, à l’automne 1805, des armées de l’Empire français en marche éclair du camp de Boulogne aux marais d’Austerlitz. Aux cinquante jours nécessaires aux deux César pour changer soudain de théâtre opérationnel et ouvrir un nouveau front s’ajoute la vitesse propre au champ stratégique qui les contient, l’ensemble du champ des transmissions entre tous les secteurs mobilisés par le conflit : « Avec ses relais pourvus de chevaux frais, des conditions de temps favorables sur un terrain facile et de bonnes routes, la poste officielle des Byzantins était en mesure de délivrer des messages à des vitesses allant jusqu’à 240 milles romains (soit 226 miles anglais ou 360 kilomètres) par 24 heures » (Edward N. Luttwak, La Grande Stratégie de l’Empire byzantin, 2010, p. 46). Les guerres de la Révolution, avec le télégraphe de Chappe, quadrupleront (au moins) cette vitesse de transmission des messages d’un bord à l’autre du théâtre et du champ stratégiques. Dès les débuts de la guerre sous-marine, les ondes radioélectriques feront le reste.
On notera donc qu’à l’articulation du théâtre des opérations et du champ du conflit la vitesse des transmissions entre les appareils de guerre et la capitale fait interface du temps déjà de la guerre en surface. L’industrialisation des modes de la guerre aura décuplé l’importance de cette interface : à l’âge électronique et numérique, elle commande désormais toutes les autres, car cette interface originaire du théâtre et du champ a désormais la valeur névralgique du réseau hertzien de télécommunications, soumettant a priori l’espace du conflit à la durée des transmissions (codage et décodage y compris). Les fonctions communicationnelles du champ stratégique, vaste et tierce espace-temps du conflit armé, ont fini par asservir les deux autres unités, l’unité locale ou régionale du théâtre et l’unité linéaire du front. Pour contraster cette mutation fonctionnelle des espaces-temps du conflit armé à l’âge électronique, Qiao Lang et Wang Xiangsui, les deux militaires chinois qui, au milieu des années 1990, l’ont thématisée parmi les premiers, parlent donc de guerre « hors limites » (Payot et Rivages, 2003). Ce « hors » limites désigne aussi bien un « sans limites » : de fait, la vitesse absolue des télécommunications semble avoir fait table rase de la hiérarchisation classique (ligne, théâtre, champ) et fondu en une seule nano-unité d’espace-temps l’ancienne triade d’espace-temps à radiales différentes. Leur traversée par les missiles-robots de la « cyberguerre » se calcule aujourd’hui en minutes ou en secondes. Le cas des drones télécommandés par une salle d’opérations contrôlant ses cibles à 15 000 km de distance illustre bien ce processus touchant en temps réel son terme ultime : l’inflexion et l’effondrement tendanciel de l’espace-temps sous l’effet dynamique de la vitesse du message-missile cybernétique.
Comment ne pas s’aviser des effets percutants de cette mutation sur l’ensemble des fondamentaux de la pensée stratégique ! Quand Luttwak note dans son récent livre : « L’effacement des distances a transformé en profondeur le commerce et bien d’autres aspects de la vie moderne. Il ne touche toutefois pas encore le domaine de la stratégie », (La Montée en puissance de la Chine et la Logique de la stratégie, 2012, p. 14), il s’écarte donc de sa propre thèse cardinale, ou en atténue – mais pourquoi ? – la portée et l’actualité, lui-même ayant décelé la logique inhérente aux restructurations successives de la pensée stratégique sous l’effet direct des transformations de ses trois espaces-temps traditionnels, soumis à accélération continue dès apparition organisée de la guerre de mouvement sur les théâtres de guerre européens (la non-bataille de Valmy, en 1792, servant d’emblème à cette nouveauté). Mieux vaut interroger les effets rétroactifs déjà visibles de la « guerre hors » et sans limites, à commencer par la haute intensité politique et stratégique prise soudain par la sphère des télétransmissions, en temps de guerre comme en temps de paix puisque, par la force des choses, leur différence fait partie des limites, c’est-à-dire des différentiels mécaniques que l’accélération illimitée de l’espace-temps hertzien et électronique aura abolis sans retour en leur substituant les « paquets » condensés d’impulsions électroniques. D’amplitude longue, les ondes de choc de l’affaire Snowden ne traduisent pas autre chose que ce processus typique d’implosion et d’arasement des fonctions d’espace-temps antérieures à la mise en réseau électronique de l’espace-temps humain : devient inutile et caduque toute fonction qui faisait des durées la coordonnée passive et résiduelle des systèmes serveurs de l’étendue, devient souveraine – et souveraine impitoyable – toute fonction de réduction des étendues à la durée nulle, à la simultanéité une et indivisible des télétransmissions optoélectroniques. Déflation généralisée et irréversible des valeurs d’étendue, réévaluation et condensation permanentes de la brièveté hyperbolique. Implosion de la « profondeur stratégique » où désormais la loi d’agrégation et de dispersion maximales des flux règle la distribution et la circulation des stocks.
La prophétie de Marinetti se vérifie : « Nous créons la nouvelle esthétique de la vitesse, nous avons presque détruit la notion d’espace et singulièrement diminué la notion de temps. Nous préparons ainsi l’ubiquité de l’homme multiplié. Nous aboutirons ainsi à l’abolition de l’année, du jour et de l’heure » (Le futurisme, 1911). À l’accélération hyperbolique de l’espace-temps inaugurée dans le conflit politique des volontés collectives il reste à se généraliser : à mettre hors limite tous les champs de l’existence, à les mettre en flottaison, à convertir les valeurs énergétiques et démocratiques de pluralité en valeurs post-démocratiques et entropiques de simultanéité. Commence sous nos yeux la plus haute époque de l’indécision, celle du débordement de l’espace par le temps, celle des stratèges border line.
J.-L. Evard

jeudi 25 décembre 2014

Méditation quantique (7)


« Quantique », le mot choisi par les premiers physiciens explorant l’espace-temps à la vitesse de la lumière et de ses photons, marque, comme néologisme, la nouveauté de leur découverte, il y a bientôt cent ans. Nouveauté qui va durer longtemps encore, puisqu’elle nous éloigne chaque jour un peu plus de l’univers newtonien auquel nous nous étions acclimatés comme à l’ultime doctrine cosmologique possible ; puisque, aussi, elle nous pousse vers d’autres tâtonnements et vers d’autres expérimentations aux conséquences imprévisibles. Nouveauté d’un genre lui-même tout nouveau : dans l’esprit de Newton et du rationalisme expérimental, l’idée d’un achèvement des sciences de la nature aboutissant un jour prochain à leurs certitudes terminales ne soulevait aucune objection sérieuse, elle nourrissait même l’enthousiasme des savants et la sottise des idolâtres de la domination prométhéenne. Les chercheurs, désormais, vivent dans la conviction inverse : le mouvement des sciences les a projetés dans l’interminable, même leurs orientations échappent à la prévision de long terme, aucun Renan ne se risquerait à prédire quelque Avenir de la science. L’indécidable donne à l’époque quantique sa tonalité dominante, sa morale aléatoire, ses nuances de mélancolie. Même si les physiciens pouvaient envisager d’en finir avec l’inflation des particules élémentaires proliférant dans leurs accélérateurs, il leur faudrait compter avec un autre obstacle : l’expansion de l’univers décelée par Hubble implique que les relations et relativités d’espace-temps et d’énergie-matière n’ont de valeur que locale et provisoire. Le milieu du monde n’existe plus, son bord de même, le big-bang rejoindra bientôt le musée des contes et légendes pour grands enfants. À long terme, les sciences dites « dures » ne pourront pas éluder l’épreuve de vérité qui les attend, il leur faudra se situer face à l’Indécidable qu’elles-mêmes ont introduit dans leur propre univers déterministe, et qu’elles voient progresser tous les jours dans le monde qu’elles administrent comme on improvise au mieux dans l’impondérable. Elles se savent au pied de ce mur, au moins depuis que Popper l’a éclairé en publiant L’Univers irrésolu : plaidoyer pour l’indéterminisme.

Ce qui, malgré ce puissant motif de perplexité, réjouira la confiance des optimistes et tempérera le chagrin des pessimistes tient à une expérience plus ancienne de l’espace-temps, restée dans la mémoire collective et bien remémorée par un historien épris de démographie, Pierre Chaunu : « Il ne suffit plus de dire, comme je l’ai souvent fait, qu’au cap du doublement de l’information, en 2000 ans, succède, de 1434 à 1565, le rythme du doublement, pour commencer, séculaire. Par le doublement des surfaces parcourues et l’accélération de la circulation de l’information grâce à la feuille volante imprimée et bientôt le livre, tout est démultiplié effectivement à partir de 1550. Mais il faut tenir compte de ce qui est plus important peut-être, la déstabilisatrice intrusion d’un autre espace et surtout, d’un autre temps » (L’Axe du temps, 1994). Pourquoi ces « deux mille ans » calculés par Chaunu ? Il vient de commenter le livre XI de Cité de Dieu, ces pages où saint Augustin songe aux générations humaines dont la Genèse énumère les foules sans visage se succédant de la Création du monde et du Déluge à l’époque de la première génération nommée de l’histoire sainte : de saint Augustin aux Temps modernes des grandes découvertes et de l’imprimerie, puis de là à notre siècle, le compte, arrondi, donne ces deux millénaires. L’intuition de Chaunu se développe donc selon la figure limpide d’une hélice double, comme pour nous faciliter la tâche urgente qui consiste à repenser le lieu commun de l’accélération de notre histoire (il faut apprendre à se déprendre des apparences) : de saint Augustin qui noircit des parchemins à nos librairies, nos photocopieuses et nos écrans, il n’y eut pas simple extension des surfaces parcourues ni simple réduction des durées par accélération des transports et des transmissions, il eut « intrusion » d’un autre espace « et surtout, d’un autre temps ». Deux processus, donc : non pas la seule accélération (modèle cinétique), mais aussi une « intrusion » (modèle géologique ou zoologique)

Chaunu n’en dit pas plus – son propos ne concerne pas le nôtre. Il ne l’en rejoint pas moins, s’y aboute. Car sa relecture de saint Augustin vise bel et bien la question cosmologique dont notre physique quantique propose sa conception particulaire ou vibratoire : l’évêque et théologien romano-africain pris de vertige devant l’énigme de l’espace-temps hors espace-temps connaît les affres ordinaires de toute intelligence métaphysique qu’étreint la question insoluble de l’Origine. « Mon Dieu, qu’y avait-il avant toi ? » Ce que note Chaunu, et qui l’émeut, c’est le geste de l’écrivain s’emparant avec résolution des mythes de l’origine pour les rationaliser avec les moyens intellectuels et matériels de son temps : invention par saint Augustin du temps linéaire de la Révélation et de la Rédemption, projection raisonnée de son œcoumène romano-chrétien sur le peu de géographie rudimentaire du livre de la Genèse. Ce qu’ensuite calcule Chaunu, c’est la transformation, pour ne pas dire la refonte ou la métamorphose connue par cette cosmologie augustinienne au moment où les catégories en disparaissent, remplacées par d’autres, qu’induisent au XVe et au XVIe siècle la découverte du Nouveau Monde et celle du ciel copernicien et galiléen. Un espace-temps s’efface, un autre émerge : précaire et périlleux moment-pivot que l’époque de cet entre-deux ! « Intrusion », dit Chaunu, pour suggérer à la fois l’inattendu de l’événement et son impact, les résistances farouches qu’il provoque (et dans l’Église augustinienne au premier chef, où des esprits ouverts comme celui du cardinal Bellarmin font exception), et la portée de ses conséquences anthropologiques. « Intrusion », en tel cas, vaut et veut conversion : il faut désavouer des dieux, en professer d’autres – reconstruire leurs temples, réformer les clergés. Y a-t-il épreuve plus rude, plus sérieuse, plus définitive ? Copernic et Galilée ne provoquent pas simplement une accélération dans l’espace-temps augustinien : ils rendent cet espace-temps caduc, ils substituent au ciel des fixes l’horlogerie, le grand espace-temps mécanique que, peu après, Newton le magnifique amènera à son état de perfection.

Or notre époque quantique s’achemine vers cette épreuve, son inéluctable analogue. Elle se rassure en se disant que l’espace-temps quantique n’a pas périmé l’espace-temps mécanique (le retour écologique de la bicyclette lui propose cette peu coûteuse plus-value philosophique, précieuse à l’ouïe inquiète du sens commun). Elle ne le périme pas, parce qu’elle le noyaute, le parasite, le manipule – elle le colonise, et elle le colonise de l’intérieur, elle le branche (à l’image de ces cyclistes qui se perdraient dans leur canton ou leur banlieue sans leur connexion satellitaire). Nos mécaniques sont branchées sur nos dynamiques, elles-mêmes branchées sur nos quantiques – elles-mêmes construites sur de l’Indécidable : l’aléatoire des séries statistiques, la subdivision et l’affinité énigmatique des attractions (gravitationnelle, électrique, magnétique, nucléaire haute et basse…), la substitution accélérée du virtuel au réel, du spectral au charnel et du fluide au solide, du potentiel au numérique, de la métastase à la cellule – gigantesque conversion (ou inversion) de notre espace-temps newtonien en un espace-temps quantique dont le centre ubiquitaire n’a ni périphérie ni horizon (or cette formule pascalienne se renverse sans devenir fausse pour autant, puisque, en interaction quantique, les stocks comptent moins que les flux, les positions que les relations, et les relations moins que leur réversibilité, celle de l’espace en durée et celle de la durée en étendue).

Faisons, vivons comme Chaunu et comme saint Augustin, souvenons-nous que nous avons déjà connu l’épreuve diluvienne de l’espace-temps, l’instance et l’instant de ses inversions et de nos conversions, gardons-nous de ses perversions. Gardons confiance : ce que nous cache la pesanteur du court terme, la grâce de la longue durée nous l’enseigne.

J.-L Evard

jeudi 11 décembre 2014

Méditation quantique (6)


En avant-garde bientôt triomphante, l’homme quantique, cousin germain de l’homo sapiens, ne fait plus bande à part, ni feu de tout bois, ce pionnier ne rêve que de s’établir à son compte, unique particule de son Nouveau Monde, la plus autonome. Il s’y apprête avec ardeur, piaffe, s’arme, s’outille, s’avitaille, guette le jour du grand départ qui ne s’improvise pas. Il n’aura pas d’amarres à larguer, pas de foc à tendre, pas de coque à calfeutrer, pas de vaisseaux à brûler : sans badge, homo quanticus prend déjà le large, croise en pirate, surfe en souverain furtif, dédaignant passes, ports, axes, havres et magistrats, narguant les terriens, les portiques, les banlieues, les libraires, toutes espèces de surface fixe et foncière promises à disparition. À son hardware de télé-conquérant bientôt vainqueur de tous empires à sa botte ingénieuse ne manque ni
l’écran
son jeu préféré, preux bouclier et nappe infaillible, paravent light et savant camouflage – bulle de verre, de plexiglas ou d’azote liquide, peau et film des clips caressés de lasers, rideau, panneau, appât des addictions, transparence des geôles du rêve téléchargé, nasse et filet, radar, faisceau, écho d’écho d’échos, casque et crâne d’internaute enfin soudés, armure à pointure d’ongle incarné, heaume de silicone plus beau qu’un genou de résine, capteur captif capteur subtil, piège loyal, filtre en gorge profonde, vitrail incolore des spectres insatiables, angle vitreux des focales et des panoptiques, inerte fond d’œil des vidéogrammes, cristal cran d’arrêt des crash, des flux, des flash
ni
l’antenne
son organe royal, sa crosse précieuse, sa quille vectrice, sceptre émetteur et récepteur, svelte agent double, colonne sympathique et cinquième, cheveu d’ange ou corde sans chanvre, clou de glu, môle des ondes, fil ou quartz ou palpe ou dague d’éther, tige ou archet des rumeurs qui fourmillent, mince cartilage impassible, planque ou torpille en affût, terne diadème s’effilant sans foudre, hordes et foules encordées, effusions sans transes ni pentecôte, radio-palabres des pipelets, canal où jacasser tout seul, nickel beuglant, mât d’urgence, cordon des naufrages, Save Our Souls, réticule magnétique, perchman irréfléchi, glaneur acoustique, neurone capital, dôme hertzien, fin filin enclouant tous radotages d’œil et d’ouïe, dard des bits, seuil des signes, tact des piles, vestige d’étoile demain morte
ni
le scan
page hors sol, livre informe, torve pupille, morne automate sous le ciel de Saturne, trace morte et vomie, universelle solarisation, ralenti d’irradiations soufflées par spasmes, silencieux crépitement des voyages lunaires, des lumières froides, des soleils noirs, des mausolées d’archives, des mémoires saturées, des cellules vitrifiées, des photons espions exténués qu’on assoiffe d’obscurité, ruse électronique, cruauté électrique, invasion des spectres de la chair et du verbe, hérésies de la lumière dépossédée de son ombre, de l’œil privé de sa paupière, de ma voix éperdue de silence, armes virales d’incendiaires numériques, flambeaux et réseaux de l’insanité connectique, peste souriante et transgénique du pixel, suaire et transfert entropique, pipe-line et peep-show intersidéral, cloaque, panique de la Communication incarcérée par ses élites enjôlées même
J.-L. Evard

samedi 29 novembre 2014

L'empire archipel




En décembre 1950, en pleine guerre de Corée, méditant la stratégie américaine que préoccupe son double engagement en Europe et en Asie, Raymond Aron note dans Le Figaro, à propos de l’adversaire soviétique : « À chaque point de la périphérie, l’Empire continental dispose de forces terrestres supérieures à celles que sont susceptibles d’engager les États-Unis qui, par rapport à la masse terrestre Europe-Asie, ont une position comparable à celle de la Grande-Bretagne naguère par rapport à l’Europe. » Projection géopolitique dont on reconnaît le principe et l’échelle ; Harold MacKinder les a portés le premier à ce degré de netteté doctrinale. Mais la différence politique et stratégique de la terre et de la mer a déjà une longue carrière, elle date des premiers temps de la monarchie universelle. L’idée sommeille chez les écrivains de l’Antiquité gréco-romaine, leurs collègues hébreux, bien placés eux aussi pour comprendre ce qu’« empire » veut dire, lui accordant au contraire la plus vive attention (le prophète Daniel, ou surtout, la tradition de Léviathan et Béhémoth qui thématise avec précision l’opposition de la terre et de la mer).

Elle connaît ses premiers développements systématiques au Moyen Âge, dans l’œuvre de Dante, en particulier dans le bref traité rédigé en latin entre 1310 et 1312, et qu’il a intitulé Monarchia. Guelfe partisan de l’autorité impériale – celle des Hohenstaufen passant les Alpes pour la recevoir consacrée par le pape et régner jusqu’en Sicile en successeur régulier des empereurs romains –, Dante a cherché à décliner les principes juridiques d’une telle constitution. Mais il a aussi vécu ce temps de fondation politique comme une exigence impérieuse de refondation, exigence sans doute obscure à ses propres yeux : il voit les cités italiennes se déchirer (la sienne l’exilera à vie), et, à l’horizon européen, l’autorité se disloquer entre son régime temporel et son régime spirituel. D’où son vif intérêt pour les conditions de possibilité matérielles, donc géographiques de la structure impériale qui le retient, démarche qu’il tente selon la recette de rigueur pour un homme du Moyen Âge : faire retour sur le modèle romain, le principat du « divin Monarque Auguste », la « Monarchie parfaite » (I, 17). Si « modèle » il y a, c’est d’abord dans la perspective d’une intégration des multiples pouvoirs locaux et rivaux dans une forme holistique : monarchique parce qu’unitaire et unifiant le genre humain, et impérial parce qu’instituant le monarque universel. Autorité monarchique parce qu’unitaire, impériale parce qu’universelle, universelle parce qu’étendue à la surface entière des terres habitées. « L’Empire consiste dans l’unité de la Monarchie universelle » (III, 10), et « seul l’Océan met une frontière à sa juridiction, alors que ce n’est point le cas des autres princes, dont les  territoires ont pour frontières des territoires étrangers » (I, 11). En toutes lettres, voici sous nos yeux l’acte de naissance du principe géopolitique et stratégique qui oriente tout empire.

         À première vue, Dante reprend ici l’argument utilisé par Virgile promu poète d’Auguste quand, après la victoire d’Actium, il célèbre la restauration de la paix jusqu’aux limites océaniques de l’empire (les Hespérides, au bord de l’Atlantique, et, vers l’Orient, les confins de la mer Noire et les contrées parthes). Et Virgile, à son tour, pour cause de propagande bien comprise, avait simplement ajouté valeur mythologique d’allégorie à un postulat stratégique bien plus ancien que lui, datant au moins de Polybe, le premier écrivain romain à voir dans la puissance romaine un système d’emprise sur une multitude de nations toutes reliées, par un port ou un fleuve, à la mer Méditerranée. La synthèse de Polybe – fin du IIIe siècle av. J.-C. – vint d’ailleurs à point pour sceller la victoire définitive de Rome sur Carthage, sa rivale maritime. Polybe expose, en préliminaire à son histoire romaine, la question génétique qui l’anime : reconstituer le processus qui mène à l’instance d’une hégémonie formalisée – SPQR, made in Rom – sur un vaste ensemble disparate d’ethnies jusque-là isolées les unes des autres. Le mare nostrum aiguise et cristallise déjà le conflit des stratèges. L’Océan, déjà, semble receler le point secret d’équilibre de ce « grand espace ».

Pourtant, de Polybe et Virgile à Dante, une modification décisive survient dans ce premier schéma géopolitique de la domination impériale. Ce que le poète florentin hérite du passé romain, c’est l’idée exclusive d’une étendue terrestre et maritime monopolisée – valeur toute spatiale, atteignant son maximum et son optimum quand l’étendue de ce pouvoir se confond avec celle de l’œcoumène, au bord de l’Océan, comme si l’empire universel était une île et ne s’accomplissait que sous cette forme géographique, révélation de son essence politique. Ce que Dante, quant à lui, ajoute à ce modèle virgilien, et qu’il tient de source chrétienne (augustinienne), c’est le rapport immanent de cet espace universel à une durée. La Monarchie universelle qu’est l’empire se distingue de la Cité de Dieu en ce qu’elle constitue une Monarchie « temporelle », « principat unique sur tous les êtres qui vivent dans le temps, ou bien parmi toutes choses et sur toutes choses que mesure le temps » (I, 2). La marque de fabrique chrétienne, et l’écart d’avec la source polybienne et virgilienne, se lit ici sans peine : ce que « mesure le temps » – la durée historique, donc – ne fait sens que par opposition à un au-delà de la durée, que désigne et dénote la figure de l’éternité (l’éternité augustinienne, qui doit un jour, au jour du Jugement, se substituer à la durée de l’existence historique – ou, peut-être, la prolonger, équivoque laissée en suspens par Augustin). Il n’est pas interdit, il est même prudent d’imaginer que Dante, à cet égard, joue sur le sens du « temporel » qu’il évoque : il l’entend, certes, dans le sens chrétien ordinaire du « siècle » domaine des choses profanes, mais il l’entend aussi, et c’est la nouveauté véritable de sa pensée, dans son sens physique de « durée », expérience du temps vivant et irréversible des générations humaines. Indice certain de ce détournement audacieux, de cette « sécularisation » des figures apocalyptiques du Jugement : l’empire idéal doit apporter bonheur et liberté ici-bas, il préfigure dès maintenant l’au-delà. Frère Campanella, dans sa Monarchie du Messie (elle aussi insulaire), ne raisonnera pas autrement – et croupira de longues années dans les geôles dominicaines.

De ce fait, les pouvoirs que Dante prévoit de réserver au Monarque universel maître de l’empire ne se limitent pas, comme chez son maître Virgile, à l’occupation de l’espace conquis ou colonisé (le modèle romain réel répétant d’ailleurs son propre modèle mythologique, la préhistoire troyenne de la Ville). L’empire idéal de Dante se fonde aussi et tout autant sur la maîtrise anticipée de la durée, fonction essentielle de l’autorité comme l’était, aux yeux de Virgile, la restauration augustéenne d’un « âge d’or ». La temporalité, dans la fonction espace-temps de l’empire, change ainsi de régime et de nature : fictive et mythologique chez Virgile, elle devient empirique et historique chez Dante. Le temps linéaire de la patristique et de ses lecteurs médiévaux a bel et bien transformé l’espace du pouvoir, et même dissocié le temporel du spirituel au-delà de leurs propres intentions puisque l’axe du temps, chez Dante (mais Machiavel mettra avec ardeur la leçon à profit), sert de légitimation explicite à un appareil de pouvoir séculier – les Hohenstaufen en Italie – détaché de l’Église, au risque lourd de l’excommunication durant toute la Querelle des investitures, et au risque de la révolution dès la révolution anglaise sœur jumelle de la Réformation germanique.

On ne force donc pas le sens du texte en y écoutant les préludes d’une question athéologique posée par Dante en langage théologique. À l’empereur, le monarque universel par lui institué responsable de la durée de l’existence humaine dans sa plénitude profane, il incombe d’y veiller comme à une valeur qui peut et doit se suffire à elle-même, hors le souci d’éternité puisqu’aucune durée humaine, suggère Dante, ne se mesurera jamais à l’aune de la fin des temps. Dans le langage théologique d’Augustin, c’est ainsi l’hypothèque eschatologique que Dante expulse sans ambiguïté hors de la pensée du politique. Dans le temps abstrait et toujours retardé de la fin des temps fait irruption la durée concrète du Maintenant, source vive d’une condition historique où les générations se découvrent solidaires. Solidaires d’un temps ouvert et créateur plutôt qu’héritières d’un temps répétitif et cyclique ou du péché originel. D’où les accents d’enthousiasme intempestif que Dante laisse percer à l’idée de ce renouvellement du monde, celle d’une « humanité entière ordonnée dans son innombrable multitude » (I, 2), voire celle du bonheur dû à notre liberté : « par lui nous sommes heureux ici-bas en tant qu’hommes et nous serons heureux là-haut comme des dieux » (I, 12 – texte qui va jusqu’au détournement fier et insolent du fameux sicut dei de la Genèse, Gn 3, 5).

D’où aussi la métamorphose que Dante fait subir à son modèle géopolitique premier. La « Monarchie parfaite » des origines régnait sur une île : sous l’empire qui réunit toutes les sociétés humaines, elle touchait aux eaux qui l‘enserrent de tous côtés (et imite la forme sphérique du monde qui l’entoure). Mais depuis la chute de cette Monarchie exemplaire : « Ô genre humain, par combien de tempêtes et de catastrophes, par combien de naufrages dois-tu être ballotté, tandis que, transformé en un monstre aux multiples têtes, tu déploies tes efforts stériles ! » (I, 16). Voici l’île bienheureuse devenue vaisseau en perdition, hydre, Bête. Comment ne pas penser à Ratzel ! En 1897, dans sa Géographie politique, lui aussi imagine l’île de l’empire échouée en épave : « L’Angleterre possède des milliers d’îles, et c’est à partir d’îles qu’elle domine de vastes étendues maritimes et continentales. Certaines, comme Sainte-Hélène et Ascension, peuvent être assimilées à des vaisseaux échoués. » D’une métaphore marine à l’autre, on pilote autrement, la durée a fait irruption, chassé l’âge d’or et l’éternité, libéré l’imprévisible, la Fortune, le jeu des volontés, l’énigme du désir. Naissance d’un espace-temps. Renaissance et blessure du politique.

J.-L. Evard


jeudi 27 novembre 2014

Méditation quantique (5)

On ne peut guère penser l’exploration de la sphère terrestre par les grands découvreurs sans celle des sphères célestes par les astronomes leurs contemporains. Les deux genres d’expédition, l’outre-mer et l’outre-ciel se complétaient, ce qui, en peu de temps, leur donne leur assiette : les Européens de la même génération s’assurèrent aussi bien de la forme de la Terre et du principe géographique de l’insularité des continents que de son orbite concentrique à celle d’autres planètes en révolution héliocentrique. En quelques dizaines d’années, ils avaient changé d’image du monde, mutation qui en déclenche d’autres tout aussi décisives, à commencer par l’essor soudain des sciences expérimentales de la nature et par l’autorité qui leur revient peu à peu, aux dépens de la tradition et de la transmission dogmatiques.
L’âge électrique et électronique où nous vivons depuis plus d’un siècle n’a pas moindre portée, ses conséquences non plus – mais nous commençons tout juste à les mesurer, à saisir leurs corrélations. Les deux grandes secousses, celle du XVIe et celle du XXe siècle, se ressemblent pourtant par un trait bien fait pour ne laisser personne en repos : elles soumettent notre existence à une instabilité grandissante. Avec la réforme copernicienne de l’espace-temps, qui permet la maîtrise des surfaces transocéaniques (compas et horloge nautique), nous ancrions la Terre à l’industrie du transport et nous commencions de l’habiter et de la coloniser tout autrement : il nous plut de la parcourir et sillonner autant que de nous y enraciner. Avec l’industrialisation de l’énergie électrique (onde qui sert d’interface et d’information aux solides et aux fluides du vivant, quelle qu’en soit l’échelle de grandeur), nous réaménageons notre biotope en un réseau de transmission.
Du néolithique d’où nous venons à l’électronique où nous allons, comment ne pas reconnaître la figure du mouvement d’ensemble, sa direction ? Parti d’une surface immense, sauvage, non mesurable, l’homo sapiens se reproduit désormais entre des interfaces d’espace-temps, où compte de moins en moins Gaia, la planète Terre des débuts, et de plus en plus le multivers amorphe, les horizons illimités et simulés découverts par la physique relativiste et quantique, cette science royale des pratiques et flux de la transmission qui détrône les sciences de l’habitat et celles du transport. Direction, dis-je – mais aussi : pulsion, compulsion – orientations faites de dérivations, réflexion faite d’inattention.
D’une mutation à l’autre, en dépit des discontinuités par elles introduites dans l’évolution anthropologique, des similitudes fortes autorisent donc à conjecturer, en rétrospective longue, une orientation – et, dans cette orientation corrigée par réorientations successives, une constante, repérable à partir de ses deux valeurs extrêmes : l’espace-temps néolithique, celui de l’habitat (village et sépulture), cultive l’immobilité avant tout autre genre de vie – tandis que l’espace-temps électronique, à l’inverse, investit toutes les possibilités de vie mobile (disons même « hyper-mobile », pour marquer combien la mobilité procurée par l’industrialisation du transport s’est renforcée et modifiée avec celle de la transmission). Et pourtant, la comparaison même invite à ne pas s’arrêter à ces apparences : la tendance unitaire qu’elle donne à voir en passe aussi, et tout autant, par une discontinuité. Le bon sens des physiciens commande ici de se demander en quoi se traduit toute l’inertie engendrée – Newton oblige – par les accélérations successives du transport et de la transmission. (Ou bien, hypothèse inverse, entropique : hors accélération et inertie, quelque chose d’incalculable se dissipe-t-il sans retour loin des surfaces du transport et des interfaces de la transmission ?)
Dans le cas de l’accélération du transport, on cherchera la réponse dans l’ensemble des techniques de massification apparues avec ces industries de la mobilisation permanente puis totale – et ce pour une raison élémentaire : si des masses commencent à se transporter plus vite sur des surfaces plus étendues, elles produisent des énergies centrifuges, inconnues puisque inapparentes dans l’univers centripète de la vie immobile. L’ensemble des techniques politiques de pondération de cette vitesse centrifuge frappe toutes les humanités : elle décentre l’homme de ses foyers traditionnels, et pas seulement l’homme noir africain déporté aux Amériques par le commerce triangulaire, mais aussi le paysan des campagnes anglaises, flamandes ou badoises jeté dans l’exode et l’exil par la misère qui assiège la glèbe toujours trop lente. Elle dessine le type pyramidal d’autorité et d’anarchie décrit, par exemple, par Bertrand de Jouvenel (Du pouvoir : histoire naturelle de sa croissance, paru en 1945). La croissance du pouvoir – genèse de l’État absolutiste, militarisation et bureaucratisation du travail d’échelle industrielle, gestion statistique de l’impôt, de la démographie, de la banque, de la mutualisation saint-simonienne des biens jugés utiles, hypertrophies du bien proche et tout prochain univers concentrationnaire –, cette intégrale caractérise en effet la réponse des pouvoirs aux nécessités toutes nouvelles du transport planétaire généralisé et de la déstabilisation fondamentale qu’il déclenche : l’art de l’administration statistique, autrement dit la science des probabilités, entend limiter l’instabilité générique d’un monde en déplacement moteur incessant. L’intelligence statistique du mouvement croissant des transports émerge en même temps que les masses, et comme moyen terme entre leur valeur autoritaire de peuple et leur valeur anarchique de foule : le principe statistique de la sécurité collective et de ses accidents (ferroviaires, par exemple) conceptualise le coût normal, « marginal », de cette institutionnalisation des grands appareils de pouvoir à l’époque de l’accélération des transports. Cette seconde érection pyramidale et occidentale du pouvoir dit absolu se produit à l’image de la première : le despotisme dit oriental avait déjà réussi à massifier et à asservir les foules au service de l’économie hydraulique qui industrialisait l’agriculture. Mais il les immobilisait, les cloîtrait, le long d’un fleuve ou au-dedans d’une grande Muraille. Au nom de l’émancipation, ou du progrès, notre puissance de massification statistique les a libérées : mobilisées, et maintenues telles, y compris quand elle déraille et délire dans la panique totalitaire.
Du moins jusqu’à l’’heure de la révolution électronique, qui relance l’accélération antérieure, mais dont les fins véritables ne se confondent pas, loin de là, avec celles, cinétiques, de la motricité propre à la révolution thermo-industrielle. Raisonnons un instant par exagération productive : transmettre des signaux à la vitesse dite absolue du flux de photons devrait, à la limite, dispenser de se transporter (et de charrier nos biens avec nous). Or l’inverse se produit sous nos yeux : bien que l’échange électronique de messages rende ou puisse rendre superflus le messager et ses parcours, la pulsion de transport, pour le dire ainsi, ne se tarit pas, l’homo viator de Gabriel Marcel a détrôné l’homme au viatique de naguère. Bien au contraire, sa frénésie semble stimulée par l’âge électronique – il suffit, pour s’en convaincre, de pratiquer la démographie qualitative des flux migratoires (contraints, touristiques ou scolaires) ou de fréquenter les urbanistes – qui ne modélisent plus des communautés urbaines, mais des terminaux : des interfaces provisoires entre des réseaux toujours en chantier. L’hyper-mobilité brownienne des simulations quantiques remonte désormais des laboratoires de physique, son premier foyer d’apparition élitaire, vers le monde visible et commun des « branchés » en addiction permanente au déracinement sublimé, divulgué et vulgaire.
Comment les appareils de pouvoir pyramidal de la première ou de la seconde génération pourraient-ils se convertir à cette nouvelle mutation ? Il leur faut décider face à un impondérable… massif : l’hyper-mobilité induite, dans un premier temps, par l’espace-temps du simultané électronique universel signifie-t-elle une accélération de plus ? et, ce cas échéant, comment se concrète la plus-value d’inertie qui fait, en bonne règle newtonienne, sa conséquence inéluctable ? La réponse change selon le métier qui la donne : les architectes et leurs maîtres fuient dans la verticale des tours géantes qui éloignent des surfaces d’entassement, l’industrie du loisir nous reconvertit à la jet society pour tous, qui n’habite plus nulle part puisque partout. Quant à l’État proprement dit, il se replie. Stato, état, l’État, to stay, stehen : comment résister quand on s’imagine fait pour tenir, se tenir, faire tenir ? L’empire de la simultanéité électronique généralisée appelle donc la mise à mort de l’État – à elle se résume le programme politique et théologique de la révolution électronique en cours. Politique, car il y faudra des arguments d’autorité de logique juridique – une légalité. Théologique, car le to stay et le stato de l’État indiquait son rapport intime avec l’éternité, celle de Pharaon ou celle des églises – une légitimité. Passant, avec l’électronique, de l’éternité à la simultanéité, nous ne pouvons pas ne pas changer de religion et de gnose.
J.-L. Evard