dimanche 25 août 2013

De l'audace


Si elle se confirme, l’information militaire publiée le vendredi 23 août dernier, en première page, par le quotidien français Le Figaro aura rendu public ce que l’interminable agonie des transactions israélo-palestiniennes fait pressentir depuis… – depuis la sécession du Hamas à Gaza. (À vrai dire, elle le faisait pressentir depuis longtemps, mais en compliquait ou en retardait l’articulation, tant le contentieux israélo-arabe est infesté de non-dits, menaçant la dignité des protagonistes s’ils commencent d’en convenir à haute voix, alors même que leur identité est impossible sans préalable bienveillance réciproque.)

De quoi y va-t-il désormais ? La poussée récente de l’Armée Syrienne Libre dans les faubourgs de Damas s’expliquerait par la présence de troupes de choc aguerries sur ce front, et ce facteur lui-même, par l’encadrement de ces formations : des instructeurs américains à l'arrière, des commandos israéliens et jordaniens en première ligne.

Ce que le quotidien énonce au conditionnel présent, jaugeons-en donc la portée, et élucidons-en les conséquences de longue durée – à l’indicatif, et au futur simple. Mon propos ne vise pas la logique militaire en cause (l’ASL avait cessé de progresser sur le terrain en même temps que les défections de hauts gradés dans l’armée de Bachar El Assad), mais le bouleversement géopolitique qui transparaît dans la reprise de l’avantage par l’ASL nouvelle manière, au cœur du territoire, aux portes de la capitale.

Depuis des mois, Maghreb excepté, il est peu de pays arabes qui ne se soient militairement ingérés dans la guerre syrienne, de même que l’Iran, de son côté (sur le mode actif), ou que la Turquie (sur le mode passif). La Jordanie hachémite vient quant à elle de faire bien plus, elle vient de casser un tabou, le tabou structurel du géopolitique proche-oriental : marcher comme les sunnites et les wahhabites du Golfe, contre les alaouites alliés aux chiites ; mais en fraternité d’armes avec Israël – du jamais vu, pour le dire a minima.

Du jamais vu, mais pas de l’inouï si l’on s’avise que la guerre syrienne met pour la première fois le monde arabe devant l’évidence existentielle dont la dénégation alimente l'imaginaire politique depuis juin 1948, le jour où Israël se proclame souverain : elle plonge le monde arabe dans un conflit pour le moins dramatique, elle le soumet à des régressions de toutes sortes, et à toutes sortes de catastrophes de chair et d’esprit qui le mettent en cause lui, lui-même et non pas son sempiternel bouc émissaire – Israël que, bien au contraire, soucie chaque jour un peu plus l’autodestruction de son environnement arabo-islamique.

Dans ce contexte, la décision hachémite de coopérer ouvertement avec Tsahal dans une telle guerre arabo-arabe ne peut avoir qu’une signification, et une seule – signification non seulement immense, mais en elle-même facteur de paix à long terme : une fois le régime alaouite débouté par cette coalition sans précédent, et au moment de parler haut et fort au nom des vainqueurs parce que figurant parmi eux, la Jordanie proposera à Israël, à l’Autorité palestinienne et à l’opinion publique (y compris aux troupes et aux partisans du Hamas dans la bande de Gaza) d’ériger les actuels « territoires occupés » en province jordanienne, province éventuellement autonome ou fédérée rattachée à Amman où l’ensemble des Arabes palestiniens parqués aujourd’hui dans les camps de réfugiés fonderait la nation de leurs rêves, dirigée par les dirigeants de son choix. Ce coup diplomatique hardi n’aura que des avantages, et de poids :
- désarmer le double langage manipulateur et meurtrier des « colonisateurs » israéliens et des « révolutionnaires » palestiniens ; la monarchie hachémite, par une telle initiative digne de celle d’Anouar El Sadate en son temps, donnera au « camp de la paix » israélien toute l’autorité morale et politique qu’il a perdue depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin. L’objectif réel, sous cet angle, n’est pas tant d’agir de l’extérieur sur le pacifisme (d’ailleurs relatif, et exsangue) des dernières rares « colombes » israéliennes, ni non plus sur l’irrédentisme post-fedayin foyer de guerre sans fin, mais de construire le cadastre judéo-arabe de l’avenir : tracer une frontière substantielle, celle qui, du côté palestinien et arabe, pèsera dix fois plus lourd que toute verbeuse déclaration de reconnaissance en légitimité de l’État d’Israël ;
- dans l’esprit géopolitique « raisonnable » des accords d’Oslo, elle accélérera le « retour » aux frontières de 1967, lesquelles, sur le Jourdain, dessinaient à peu de chose près, les frontières premières de 1948 ; elle facilitera ainsi la grande conversion de l’État d’Israël sur soi-même, en lui donnant l’outil géopolitique le précieux, à savoir une frontière de nation, une frontière réciproquement convenue (car l’exception géopolitique d’Israël, État sans frontières depuis le premier jour, fait aussi son plus grand péril) ;
- la réparation symbolique des massacres de septembre 1970, qui, en faisant de la Jordanie le bourreau du Réfugié palestinien sur la frontière orientale d’Israël, ont par contrecoup donné à l’exigence (par ailleurs contre-productive) du « Retour » des Arabes sur leurs terres d’origine la valeur symbolique d’une revendication non négociable – et par conséquent impolitique.

 Il va de soi que, vues d’aujourd’hui et dans le contexte de la guerre arabo-arabe en cours en Syrie, ces perspectives paraîtront démentes. En réalité, et nous y reviendrons ici bientôt point par point, elles balisent l’ensemble des lignes de faille du séisme permanent qu’est devenu le Proche-Orient depuis maintenant un siècle. Le père de l’actuel roi jordanien ne faisait pas mystère des vues de la dynastie hachémite sur Jérusalem (il avait financé la rénovation du dôme du Rocher, sur l’Esplanade qui surplombe le mur du Temple) : que son fils renonce solennellement au sanctuaire comme, de son côté, Israël renonçant aux territoires « occupés » – et le litige le plus empoisonné, celui qui a priori paralyse toute interaction géopolitique et théologico-politique dans la région, aura vécu.

Qui se souvient de la déclaration d’Obama devant la convention du Parti démocrate de 2007 qui allait le désigner comme son leader aux présidentielles de 2008 (« Je considère Jérusalem comme la capitale de l’État hébreu ») sait aussi comme un tel coup d’audace trouvera l’appui de Washington.

J.-L. Evard, 25 août 2013

jeudi 15 août 2013

L'impasse des surfaces


Sur les tableaux de David, nous voyons la Révolution française dans les habits de la Rome républicaine, les jacobins sous les traits de Brutus et de Caton. De même, Napoléon, l'oncle, se joue en majeur (et d’abord en consul à vie), ou, le neveu, en mineur (et en empereur bis) – comme les révolutions (anglaise, américaine, française, italienne) imaginent se tendre la main, diffuser parmi les nations le principe théologique de l’autorité de représentation théorisé par Richer, le janséniste gallican. Tout événement à visée fondatrice se présente sur la scène d’une répétition mythique : Rome et Troie, Washington et Rome, Moscou la « troisième Rome ». Toute légalisation d’un pouvoir légitime passe par une stratégie des simulacres.

Cette règle d’authentification du Nouveau par l’Ancien vaut aussi pour les contre-pouvoirs en armes : le partisan et franc-tireur, le maquisard ont pour ancêtre le guérillero espagnol qui défend une tradition de monarchie dynastique contre un envahisseur à visage d’usurpateur. Elle vaut donc aussi pour la mutation de puissance géopolitique que nous connaissons sous le double signe oraculaire de la « globalisation » (version anglo-saxonne) et de la « mondialisation » (version latine). D’où le trompe-l’œil : par alibi, elle parle diminution des surfaces (accélération des vitesses, réduction des distances), alors que son moment, son lieu, c’est une composition, une multiplication d’espace-temps (de corps, de volumes, de durées). Aucun concept de cette mutation ne pourra opérer sans cette distinction première de son lieu et de son alibi, sans cette distinction du site et du mythe, du réel et du simulacre.

En 1974, J.-F. Lyotard, dans son Économie libidinale, risque une analogie entre l’histoire de la mathématique (d’Euclide à Hilbert) et celle de l’Occident. L’occidentalisation du monde, dit-il, a toujours obéi au même principe invariant : délimitation géométrique d’un territoire, puis transgression de ce limes, les théories économiques, depuis Smith, assimilant ce modèle (en version hégélienne : « Tracer une frontière, c’est la franchir »), de manière à ce que les évaluations de l’utilité, traduites en valeurs d’échange, puissent constamment changer sans jamais s’immobiliser dans une quelconque utilité convenue ou normative. Ce changement est un change, l’échange dit marchand se fondant sur la circulation des valeurs dont le circuit même dit la spatialité de boucle. (De cette reconstitution du mouvement sans fin de la valeur dans l’espace clos des utilités, Lyotard espère tirer par contrecoup une théorie des « intensités libidinales » : comme les « flux » deleuziens, les « intensités » de Lyotard, telles les pulsions du dernier Freud, n’ont pas de fin assignable : elles électrisent les corps par pure jouissance équivoque d’elles-mêmes, non par efficacité au service d’une fonction telle ou telle.) Ces « déplacements sans fin » des imaginations mathématiques et des normes de l’utilité, « s’ils forment une histoire, c’est comme il y a une histoire de la nation, ou de l’Europe, ou de l’Occident : c’est une Bildung, c’est le mouvement de la conquête, le voyage accumulateur de soi, le périple d’apprentissage qui est aussi la phénoménologie de l’esprit. L’irréversibilité, toute secondaire, du temps de cette histoire, son “progrès”, est, comme Cavaillès le disait de celle des mathématiques précisément, l’essence même du corps de la science : elle n’est rien que la marque, dans son espace-temps propre, du processus de capitalisation des énoncés prononçables et de conquête d’énoncés d’abord mathématiquement barbares. Ce progrès est dans le temps ce qu’est dans l’espace de l’impérialisme le report des frontières de l’empire : déplacement d’une bordure (d’un abord) au-delà de laquelle il est convenu que c’est inaudible » (p. 300)

Trait remarquable de ces lignes : elles n’hésitent pas à calquer l’historicité des concepts sur l’extensivité du territoire démarqué par le limes et résultant de ces opérations de conquête et de colonisation. (Pour cette raison, d’ailleurs, elles traitent l’empire et l’impérialisme comme des synonymes – première approximation – et elles rabattent la spontanéité de l’imaginaire mathématique sur le schéma linéaire d’une progression continue – seconde approximation, qui fait fi, entre autres, de l’histoire mouvementée de la mathématique post-euclidienne). La durée de la pensée mathématique – dont chaque nouvelle invention transforme rétroactivement le passé et ses significations – est ici assimilée à l’extension simple d’une surface elle-même calculée comme la fonction d’une ligne (elle-même intersection de deux surfaces, ce qui rend cette géométrie redondante). On ne saurait mieux pratiquer ce qu’en son temps Bergson avait déjà déjoué in flagranti : le pouvoir de nos mécaniques sur l’intelligence nous conduit à spatialiser à notre insu les valeurs de durée et à rabattre le virtuel sur l’actuel.

Second exemple : près de trente ans plus tard, partant des analyses de la « déterritorialisation » thématisée par G. Deleuze et F. Guattari, M. Hardt et T. Negri entreprennent d’énoncer une théorie de l’Empire (recomposé et métamorphosé, disent-ils, après le « siècle de l’impérialisme »). Trait le plus significatif de cet essai de réactualisation de la figure de la domination impériale : bien qu’il mette lui-même en rapport le vieux processus historique de la « mondialisation » au début des Temps modernes et le récent avènement de la « déterritorialisation » et bien que le lecteur  s’attende, par voie de conséquence directe, à une théorie de la « temporalisation » de l’autorité au moment où elle abandonne l’espace, il procède au contraire à une réaccentuation des valeurs d’espace de l’opérateur de la domination : « Le concept d’Empire est caractérisé fondamentalement par une absence de frontières : le gouvernement de l’Empire n’a pas de limites. Avant toute chose, donc, le concept d’Empire pose en principe un régime qui englobe la totalité de l’espace ou qui dirige effectivement le monde “civilisé” dans son entier. Aucune frontière territoriale ne borne son règne. Deuxièmement, le concept d’Empire se présente lui-même non comme un régime historique tirant son origine d’une conquête, mais plutôt comme un ordre qui suspend effectivement le cours de l’histoire et fixe par là même l’état présent des affaires pour l’éternité. Selon le point de vue de l’Empire, c’est la façon dont les choses seront toujours et la façon dont elles étaient pensées de toute éternité. En d’autres termes, l’Empire présente son pouvoir non comme un monument transitoire dans le flux de l’histoire, mais comme un régime sans frontières temporelles, donc en ce sens en dehors de l’histoire ou à la fin de celle-ci » (Empire, p. 19)

On ne saurait parler plus clair : l’Empire que Hardt et Negri définissent comme la technique de domination universelle appelée par l’époque du « biopouvoir » et des réseaux communicationnels se présente, comme sa forme antérieure, comme une modalité d’espace sans frontière : on avait déjà la fin de l’histoire, s’y ajoute la fin de la géographie, régime hyper-hégélien d’une post-histoire où il n’y a plus que de l’espace et d’où le donné temporel, la durée auparavant quantité déjà négligeable, s’est dissipé dans « l’éternité ». L’espace et le temps « sans frontières » de Hardt et Negri présentent plus d’une affinité spécifique avec les « bulles » de Peter Sloterdijk : la schématisation sphérique, typique des constructions allégoriques depuis l’Antiquité grecque, s’y reconnaît dans les deux cas – ce qu’il faut ici souligner pour rappeler que le genre allégorique et le genre analytique s’excluent l’un l’autre et ne peuvent composer ensemble de méthode « mixte ». Or, c’est le trait distinctif du raisonnement de Negri et Hardt : se réclamant (en philosophes) du genre « théorique » par opposition au genre « analogique » des historiens de l’Empire, ils construisent en réalité une allégorie – la figure de bulle d’un empire à la fois atopique (il est partout) et anhistorique (il s’institue comme éternel).

Non seulement nos auteurs pratiquent une géométrie et une géophysique allégoriques (leur sphère impériale correspond soit à un espace de simultanéité universelle, soit à un espace d’éternité elle aussi accomplie), mais encore leurs images du monde géopolitiques, loin de conserver l’opérateur d’espace-temps inhérent à la tradition romano-chrétienne qu’ils revendiquent, l’ignorent : chez Lyotard, par prédilection « néo-païenne »  pour l’espace  (pour l’espace d’émancipation, amorphe ou anarchique,  des intensités – chez Hardt et Negri, par historicisme bien compris : l’Empire ne peut succéder aux impérialismes qu’à la condition de montrer qu’il est le dernier empire possible : en lui, la fin des temps se consomme ainsi par avance et comme pour justifier l’érosion technologique et cosmopolitique des frontières d’espace). L’espace sphérique de nos géopoliticiens a pourtant bien un trait commun au moins avec l’empire de Charles Quint : s’il peut se passer des durées et transférer toutes les valeurs de temps sur le registre des valeurs d’espace, c’est que jamais le soleil ne cesse d’éclairer un territoire au moins de l’Empire vaste comme le globe terrestre. Ce qui, en effet, d’un point de vue non pas géopolitique, mais astropolitique, revient à dire que l’Empire ne connaît qu’un présent immédiatement perpétuel. Suprématie qui, jusqu’à maintenant, ne revenait qu’à la Cité de Dieu.

Ainsi parle l’allégorie de la « globalisation » : par sa fascinante ressemblance avec son mythe premier. Par la simulation de ses origines.

J.-L. Evard, 15 août 2013


mardi 13 août 2013

Surfaces, interfaces


S’imaginer aux commandes du vivant relève des illusions auxquelles l’intelligence doit l’efficacité de son charme puissant et envié. Comment s’expliquerait-on autrement les prestiges du savoir et du clerc ? Des millénaires durant, nous avons vécu selon des cosmos, des physiques, des biologies qui, pour finir, ont connu le sort des Indes de Christophe Colomb. Une fois l’Amérique reconnue, identifiée à un objet nouveau et inconnu qu’il n’était jusqu’alors même pas venu à l’imagination d’envisager sinon comme extravagant, tout bascule. La difficulté change de signe, l’esprit souriant maintenant d’avoir pu seulement vivre en Huron ou en Persan. Qu'on se rassure, l’immodestie ne fait que son moindre défaut.

         Il en ira un jour du pathos de la « globalisation » comme de la géographie de Ptolémée. Le sens commun la perçoit en surface, alors qu’elle signale au contraire que le genre humain, après avoir longtemps vécu à la surface des terres et des mers, pénètre désormais l’époque des interfaces. Il continue donc de se représenter son monde avec les lunettes d’Euclide : selon le plan où se dessinent les figures plates et les intersections de lignes de la géométrie grecque. Il lui faudra encore un moment – quelques générations – avant de reconnaître dans l’espace-temps de la « globalisation » le site plastique, la situation dynamique où se prennent et se transforment des corps et des volumes. D’où ces guillemets : pour le sens commun, le globe de la « globalisation » ressemble à une surface en forme de sphère, à un plan en forme de boule, à l’image de la sphaira que tient dans la main la statue des derniers empereurs romano-byzantins maîtres du monde (méditerranéen). Il n’a pas encore assimilé la physique réticulaire de la connexion généralisée : les véhicules de la circulation continentale, océanique et stratosphérique, les corps des émissions hertziennes ne se déplacent pas comme des fourmis à la surface inerte d’une peau, ils décrivent des interfaces et ils ne cessent de les réarticuler. Les media sont des immedia : non seulement le message c’est le medium même, mais, au-delà du célèbre raccourci (the medium is the message), l’espace-temps de cette connexion, c’est celui de la commutativité organique et de l’auto-réticulation neuronale, où le port, le transport et le support ne forment plus qu’une seule et même interface illimitée. La figure paradoxale de la géométrie pascalienne n’est plus une fiction, le cercle dont le centre se trouve partout et la circonférence nulle part décrit aujourd’hui le principe cosmologique de cette reproduction exponentielle et acéphale des structures réticulaires communes au codage biologique (ADN et ARN) et au codage numérique (langages binaires). Il suffit de réaliser que le cercle pascalien n’en est pas un (de même que le couteau sans manche et qui n’a pas de lame n’est pas un couteau), mais qu’il se structure comme un fragment d’éponge ou de cristal, à l’image de nos bronches ou de nos cités-dortoirs (qui ne sont pas des « villes), pour mieux approcher la réalité de la « globalisation » – et en tout cas pour s’armer d’outils mentaux plus conformes aux arcanes de notre mode de vie.

À l’encontre de ses propres intentions propédeutiques, la vulgarisation expéditive de certains modèles mathématiques de date récente maintient cet écart entre nos pratiques acquises et nos coordonnées mentales et illustre à son insu, à son corps défendant, comment nous entrons à cloche-pied dans l’époque de la « globalisation » – de même que Colomb abordant l’Amérique. Dans l’essai qu’il consacre en 2011 aux formes nouvelles de l’hyperviolence politique, Frédéric Neyrat note à juste titre que la « globalisation change le rapport à l’espace-temps » (Le terrorisme. Un concept piégé, p. 172) – pour ajouter aussitôt que ledit espace-temps se présente comme « un ruban de Möbius », une « surface topologique que l’on nomme “unilatère”, où l’on passe sans cesse du dessus au dessous et du dessous au dessus ». Exemple type, cas d’école de la perception euclidienne et de son anachronisme spontané : du ruban de Möbius (utilisé par Lacan dès les années 1960 pour représenter l’amorphisme de l’inconscient freudien qui ne connaît ni le temps ni la négation), du célèbre ruban on peut tout dire – sauf à l’assimiler à une « surface », serait-elle « topologique ». Möbius l’avait imaginé dans l’intention expresse d’en finir avec les présupposés euclidiens : de libérer l’espace-temps de sa fonction première de mesure de la terre (d’opération géo-métrique), de le traduire en termes d’illimitation immanente, comme c’est le cas, et magistral, du fameux anneau « en huit » tordu qu’il dessine en conformité parfaite à sa signification post-euclidienne (il n’a ni avers ni revers, ni dedans ni dehors). Möbius nous initie ainsi avec une impeccable efficacité aux effets surprenants de notre découverte relativiste des corps en mouvement : alors que la géométrie (euclidienne, cartésienne, eulérienne) se représente les corps « dans » un système de référence abstrait, extérieur à leur surface et à leur volume (l’a priori fixe des coordonnées de la géométrie analytique), nous saisissons au contraire (avec la génération Poincaré) l’illusion projective de cette perception géométrique grecque (perception « superficielle », dans tous les sens du terme). Et nous apprenons à reconnaître les corps, non plus « dans » un système de coordonnées (en les coordonnant à un corps arbitraire et qui n’existe nulle part ailleurs que sur la feuille de calcul et dans l’imagination sans corps du géomètre), mais comme rapportant leurs mouvements les uns par rapport aux autres – dans l’espace-temps de leur relativité généralisée.

Le ruban de Möbius a connu les feux de la rampe et de la vulgarisation pour l’heureuse simplicité avec laquelle il nous a conduits de l’époque euclidienne des surfaces à l’époque einsteinienne et quantique des interfaces. Grâce à lui, nous ne vivons plus à la surface du globe, nous « voyons » que nous ne cessons de traverser nos propres trajectoires à n dimensions. Nous avons commencé de pouvoir calculer comment les mouvements de notre propre corps affecte celui des corps qu’il rencontre – et comment seul l’ensemble instable de ces mouvements définit leur commun système de coordonnées. Que cette découverte capitale de la physique autoréférentielle date de la construction en série du premier réseau « global » de télécommunications ne tient pas,  bien sûr, du hasard : à Henri Poincaré, l’intuition de la relativité restreinte vient au moment où il recherche l’explication des décalages de mesure de l’heure aux deux extrémités (l’européenne et l’américaine) des câbles télégraphiques sub-océaniques.

Il va de soi que l’entendement géopolitique mettra encore longtemps avant de congédier les surfaces et de s’initier aux interfaces. Aussi longtemps que possible, et avec la méchante énergie crispée de toutes les sciences anachroniques, il résistera à la puissance de l’espace-temps « relativiste » pour une raison en particulier : il a été élaboré comme un outil de la domination impériale, et d’abord pour rationaliser le fait politique par excellence (le tracé des frontières de la souveraineté) à l’horizon intempestif de la transgression des territoires par le transport accéléré et « global » des marchandises, des hommes et des messages. La géopolitique a longtemps passé pour un alibi impérialiste (et servi ainsi d’exutoire idéologique à la rivalité des derniers grands empires de l’époque de la colonisation). Ce procès exprimait en le déformant l’avènement des interfaces de la domination : la géopolitique, en justifiant l’usage de la transgression par un empire des frontières juridiques de l’État-nation, au nom du contrôle de ses frontières de puissance stratégique dite pour l’occasion « zone d’influence » (Mahan), ou « espace vital » (Ratzel) ou « nomos de la terre » (Carl Schmitt), signalait déjà, dans son langage propre, l’obsolescence de la surface et la prise du pouvoir par les interfaces.

L’époque des interfaces, la nôtre, adresse aux empires historiques, ceux qui vivent de l’hégémonie par transgression des frontières territoriales, un mene tekel phares sans ambiguïté, car ce sont, comme l’empire romain, des empires de la surface, aptes à la police de la sphaira byzantine, mais inaptes à la réticulation en ruban de Möbius. De là vient le danger : de l’illimité des interfaces et de leur relativité généralisée. De là aussi vient le salut.

J.-L. Evard, 13 août 2013

dimanche 11 août 2013

D'une pierre deux coups


Présentant sa traduction de L’Art de la guerre, l’ouvrage de Sun Tzu, il vient à Jean Lévi une formule lumineuse, aussi dense que la prose qu’il commente : « La stratégie suppose l’investissement du temps par l’espace ; la tactique, elle, se meut dans l’instant. »

De l’art subtil de faire d’une pierre deux coups : non content de pointer la raison précise pour laquelle Sun Tzu s’impose comme le premier des stratèges dans l’histoire de la discipline (et de montrer comment il la fonde), Jean Lévi suggère aussi, plus généralement, comment aborder au juste l’objet stratégique lui-même. Familier au sens commun s’il s’agit de la distinction triviale (durées brèves de la tactique, longues durées de la stratégie), cet objet lui échappe, en revanche, s’il s’agit de saisir, dans cette différence de rythme, l’unité d’une fonction. Qui dit rythme dit cadence ; qui dit temps dit espace puisque par cadence on entend l’incidence récurrente d’un événement sur un autre. Tout rythme désigne ainsi le pli selon lequel tout temps se plie en un espace, tout espace en un temps (dans Sun Tzu, on met ici, pourquoi pas, un peu de Leibniz).

Opposer le temps court de la tactique au temps long de la stratégie ne mène pas loin. Pour aller un peu plus loin que le sens commun il suffit habituellement de quelque réflexion. Ce qui se réfléchit dans la différence rythmique des deux périodes, la tactique et la stratégique, est aussi ce qui s’y cache : l’unité fractale de la fonction espace-temps.

Pour déceler cette fonction réversible de l’espace sur le temps (du temps sur l’espace) dans l’opposition d’un rythme bref et d’un rythme long, il suffit d’expliciter la figure concise ramassée dans la thèse de Sun Tzu et Jean Lévi : elle semble suggérer que l’instantanéité du moment tactique l’isole des contraintes imposées par l’espace au moment stratégique. Or c’est le tour donné par l’auteur à sa proposition qui crée cette asymétrie illusoire de la tactique et de la stratégie : ce que peuvent la rhétorique et l’esthétique – présenter le temps et l’espace par effet de parallèle à l’opposition de la tactique et de la stratégie –, voilà précisément le trompe-l’œil métaphorique dont l’esprit doit apprendre à éviter le prestige et la séduction. Le bon sens vient ici au secours du sens commun abusé par une fausse fenêtre : il sait que la différence du tactique et du stratégique corrèle et conceptualise des degrés de déformation réciproque de l’espace par le temps, du temps par l’espace. Tactique et stratégie correspondent donc à des valeurs différentes – au différentiel et aux variations d’une seule et même fonction espace-temps.

L’histoire de la pensée stratégique exige ainsi une opération philosophique, un passage imaginaire par le laboratoire de la techno-science : comme en physique, elle consiste à évaluer le degré de plasticité de l’espace et du temps, plasticité que synthétise la fonction découverte par le stratège chinois. Au fil de l’histoire de l’empire, au fur et à mesure que le combat s’organise en guerre, la synergie de l’espace et du temps donne la clef de l’économie et de l’ergonomie du pouvoir impérial, celui qui apprend à s’accumuler en durée et en étendue, à se réserver plutôt que de se dépenser dans le duel, la razzia ou le brigandage. La violence politique peut alors relayer la violence primordiale : elle se dote des moyens matériels de contrôler la fonction espace-temps, au sens précis où, de Londres, l’Amirauté britannique contrôle les océans grâce à la technique du méridien et de l’horloge nautique, et réalise ainsi à l’échelle du globe l’opération d’adunation inaugurée à l’échelle nationale par les Lumières françaises. (L’adunation est le nom donné en 1791 par l’abbé Sieyès à la technique géographique et isonomique par laquelle les législateurs de la Révolution distribuent le territoire national en un damier de départements, la surface d’un département se calculant par rapport au temps moyen nécessaire à un électeur à cheval pour se rendre au lieu du suffrage le plus proche de son domicile.)

Sun Tzu découvre en son temps une vérité et une réalité physiques qui sont toujours les nôtres des siècles plus tard – la distinction première du tactique et du stratégique s’étant progressivement enrichie de distinctions secondes, résultats des transformations de l’espace-temps sous l’empire de la technique qui le mesure et qui le franchit (elle s’en affranchit, par exemple, par l’outil de l’accélération, qui par nature modifie les proportions et les coefficients respectifs de l’espace et du temps dans leur indivisible unité fonctionnelle). En matière militaire, la technologie donne un nom précis à ces distinctions secondes : à la différence première de la tactique et de la stratégie se sont récemment ajoutés le moment logistique (guerres napoléoniennes) et le moment opérationnel (guerre dite totale). Les historiens montreront un jour sans peine comment cette segmentation accrue des techniques de la conflictualité politique et militaire traduit les effets de la grande accélération universelle engendrée par la motorisation du transport et de la communication : accélérer, c’est subordonner les stocks aux flux – au risque, toutefois, de perdre la maîtrise du choc, la finalité même de toute pensée stratégique et politique.

Chez Sun Tzu, la maîtrise du choc sans laquelle le tumulte du combat interdirait l’art de la guerre devient possible grâce à la métaphore taoïste de l’eau : pratique la stratégie le combattant qui apprend à organiser la multitude des soldats en une société organisée comme la pluie de l’orage dévale la pente de la montagne (la phalange, la légion, l'escadron). Le choc de la guerre indique ainsi la valeur limite de la fonction espace-temps. Choc en retour, conflagration si dangereuse que Sun Tzu en déduit la règle éminente de la stratégie : s’imposer à l’ennemi sans livrer bataille, gagner la guerre en évitant le cataclysme de la bataille, sa déflagration à peine calculable. (Mais quel empire peut-il dominer la guerre sans s’y risquer ? Un général qui rêve de ne jamais devoir entrer en guerre est-il plus lucide qu'un pacifiste rêvant de la paix perpétuelle ?)

À cela même tient l’actualité de Sun Tzu le stratège taoïste : exposés à l’accélération numérique des flux, nous nous approchons de la valeur limite de notre espace-temps comme, de nuit, un navire désemparé en dérive vers des récifs affleurants. Grâce à lui, dans le danger, nous retrouvons la métaphore de toujours, le vaisseau de l’État : même à la vitesse de la lumière, gouverner, c’est piloter.

J.-L. Evard, 11 août 2013


samedi 27 juillet 2013

Question d'antennes


En 1984, on demanda à Primo Levi s’il tenait pour pensable que se répète un événement comparable à la destruction des Juifs d’Europe par le Reich hitlérien. « On ne peut l’exclure », répondit-il. « Il suffit de voir ce qui s’est passé en Argentine, il y a quelques années. Par chance, comme c’est un pays mal organisé, les victimes se sont comptées en dizaines de milliers, non en millions, mais s’il y avait eu, à la tête de l’Argentine, un personnage, disons, “chamanique”, comme Hitler, les victimes se seraient comptées en millions, et non pas en dizaines de milliers » (Conversations et Entretiens, 1998, p. 218).
      Venant d’un esprit aussi épris de véracité que Primo Levi, le mot choisi pour qualifier Hitler ne saurait tenir de l’approximation facile : « chamane » ne rappelle pas seulement Canetti et certaines des meilleures pages de Masse et Puissance (en particulier le chapitre du « survivant »), mais suggère aussi tout ce que l’historiographie la plus récente, de Peter Reichel à Ian Kershaw, résume sous le terme de « charisme », qu’elle hérite de Max Weber : « L’histoire nous montre que l’on rencontre des chefs charismatiques dans tous les domaines et à toutes les époques historiques. Ils ont cependant surgi sous l’aspect de deux figures essentielles, celle du magicien et du prophète d’une part et celle de chef de guerre élu, du chef de bande et condottiere de l’autre », expose Weber en 1919. L’image choisie par Primo Levi correspond à la première des quatre fonctions énumérées : chamane, donc magicien, « doué de charisme » parce que « capable de manipuler les esprits et, d’une manière générale, les essences invisibles » précise M. Cherkaoui commentant la thèse de Weber (Le Paradoxe des conséquences, 2006, p. 80).

De nos jours, il suffit à un champion de ping-pong de sourire et d’aimer les bêtes pour avoir droit au titre prestigieux de personnalité charismatique, à égalité avec un pape ou une pop’ star. Quoique les sciences sociales aient les premières banalisé cette figure de héros et de héraut charismatique – et que l’usage courant ait achevé de raboter le peu de relief qu’elles lui reconnaissaient après en avoir elles-mêmes émoussé l’acide théologique, jusqu’à faire de l’exception charismatique une règle ordinaire de la domination –, quoiqu’elles pensent avoir acclimaté l’anomalie du charisme, elles en laissent l’opacité intacte, l’énigme entière.

Par « acclimatation » sociologique de la domination charismatique, j’entends un phénomène bien précis : en revendiquant de communiquer sans intermédiaire et en personne avec les esprits, les magiciens se mettent d’eux-mêmes en dehors des institutions, qui voient en eux, et à juste titre,  le point le plus critique de la relation d’autorité qui leur échappe – mais autant ce danger est-il perçu comme normal, donc explicable, par les théologiens qui y veulent y voir les œuvres du Malin et se fient à l’institution des sacrements pour le neutraliser, autant reste-t-il opaque au rationalisme des sciences sociales pour qui, de nos jours, a priori et par principe, la manipulation des esprits relève, soit de l’imposture, soit de la pathologie. La relation charismatique semble donc avoir été reconnue et interprétée par la sociologie historique – en réalité, elle y rencontre un cas limite de ses modèles, un phénomène extrême qui lui donne du fil à retordre sans fin, le cas particulier de Hitler en fournissant l’indice le plus éclatant. L’hypothèse de l’imposture tombant d’elle-même (le chamane possède de fait la foule de ses adeptes, la croyance en son pouvoir a ainsi valeur de certitude collective, elle crée par là la réalité qu'elle accrédite en la rendant irréfutable), reste la voie de l’explication par la pathologie : le chef charismatique rendrait possible et instaurerait un « délire collectif », quelque chose comme une transe transformée en institution régulière (qui orchestrerait, mais comment ? des instruments de pouvoir, juridiques, idéologiques, techniques). Elle aussi, cette hypothèse ne mène nulle part : elle méconnaît l’énigme même, le fait que des sociétés thermo-industrielles avancées, et non des communautés paléolithiques, se soient confiées à des chamanes.

Le Führer un chamane ? En apparence, Primo Levi penchait pour cette vision des choses. On se gardera toutefois d’en rester à la lettre de sa réponse : un « chamane » à la tête d’une technocratie totalitaire disputant douze ans durant l’empire du monde au reste du monde – lui-même ingénieur émérite, donc rationaliste invétéré, Primo Levi n’a certes fait là que lancer une image, que par ailleurs il savait populaire, voire triviale (une image que, du reste, caressait Hitler lui-même, lecteur de Gustave Le Bon et de sa Psychologie des foules). À nous de compléter – en revenant sur le modèle de Weber, qui nous fournit une clef : ne séparons pas les quatre positions charismatiques possibles, ne les considérons pas une à une selon une logique d’exclusion et de sélection (ou chamane ou condottiere), admettons qu’elles puissent se composer selon une logique d’inclusion et de commutation : magicien chamane + prophète + chef de bande + condottiere. Il se trouve que la carrière de Hitler correspond très exactement à cette composition wébérienne (largement antérieure aux premiers commencements du national-socialisme), dont deux à deux les quatre éléments se sont agrégés selon des variantes et des proportions nombreuses. La position ultime choisie par A. H. ? Celle du prophète incompris, dont le testament paraphrase l' Évangile de Jean, comme l'a montré F. Bouthillon (Et le bunker était vide : une lecture du testament politique d'Adolf Hitler, 2007).

Quant aux états de transe qui habilitent le chamane auprès de ses fidèles, de récentes découvertes archivistiques ajoutent au portrait-robot wébérien du chef charismatique une touche supplémentaire de vraisemblance, et ouvrent même de nouvelles perspectives à l’intelligence des religions politiques à l’ère des communications de masse en temps réel.

En 1988, les éditions Alinéa publiaient la traduction française d’un récit allemand de forme romanesque autobiographique, Le Témoin oculaire, d’Ernst Weiss. Le texte résulte en réalité de la mise en forme littéraire des Journaux d’un certain Edmund Forster, psychiatre reconnu et médecin-major de la Marine impériale affecté, à la fin de la guerre de 1914-1918, à l’hôpital militaire de Pasewalk (Poméranie occidentale) qui accueille entre autres, fin octobre 1918, un certain caporal Adolf Hitler. Forster diagnostique sans hésitation : la perte de la vue déplorée par l’homme qu’il prend en traitement ne s’explique pas par l’ypérite qu’il incrimine (bien qu’il en ait réellement respiré), mais manifeste une puissante symptomatologie hystérique – cas non rare aux yeux des pathologistes formés sur le terrain de la guerre. Et Forster décide d’appliquer au caporal hystérique le traitement de choc par lui prévu en de tels cas de syndrome hystérique aggravé : l’hypnose. Nouveau rebondissement : le traitement hypnotique appliqué par le médecin-major (avec apparent succès immédiat) s’interrompt brusquement aux alentours du 9 novembre, pour cause d’abdication de l’empereur et de troubles séditieux dans les grandes villes allemandes. Forster, en effet, décampe de Pasewalk (à l’image de l’armée allemande en début de dislocation), laissant son malade en plan, au beau milieu d’une cure de séances d’hypnose à hautes doses…

Weiss, l’auteur du Témoin oculaire, avait rencontré Forster et l’avait écouté lui raconter les faits, l’un et l’autre parfaitement conscients du danger mortel qu’ils couraient comme possesseurs du plus dangereux des secrets d’État, dont la Gestapo, dès février 1933, cherchera par tous les moyens à faire disparaître les traces écrites (à commencer par les archives de la Marine et de son département sanitaire). En juin 1933, à Berlin, Edmund Forster se suicide. En juin 1940, à Paris, Ernst Weiss se suicide. En 1943, les services de l’OSS américaine, désireux de disposer d’un psychogramme aussi précis que possible du chef suprême du Reich, détectent la présence en Islande d’un ancien assistant de Forster, réfugié en Islande, un certain Karl Kroner – qui dépose et qui, dans ses grands traits, dévoile l’histoire restée jusque-là pour le moins confidentielle. Elle demeurera néanmoins inexploitée, connue ou devinée d’une quantité infime d’ « initiés ».

Le reste sera affaire de recoupements judicieux dans les quelques documents dispersés ayant échappé à la vigilance de la Gestapo chargée de garantir l’image de mâle courage du caporal guerrier. Ce reste finira par donner le livre de Bernhard Horstmann, Hitler in Pasewalk (Düsseldorf, Droste Verlag, 2004) – que je viens de résumer. Le personnage « chamanique » imaginé par Primo Levi n’est ni simple improvisation intuitive de l’esprit de finesse, ni oiseuse spéculation psychiatrique, ni alibi socio-pathologique construit ex quo ante : il personnifie la dimension télépathique de la domination à l’époque où la médecine, y compris militaire, se tourne vers les techniques du transfert et du contre-transfert, autrement dit vers la talking cure dont Freud, de son côté, fera la psychanalyse. On s’en avisera bien assez tôt, quand l’hystérique incomplètement soigné du Dr Forster, une fois devenu chancelier d’Allemagne, changera de registre, laissera la télépathie aux ingénieurs des âmes et s’emparera des transmissions radio, chose d’ingénieur en communications, pour continuer de parler avec les esprits. Avec un micro, les transes portent plus loin. Au Rwanda, en 1994, sept ans après la mort de Primo Levi, elles passèrent par la Radio des Collines. Au micro, ajoutons l’écran de la télévision – où n’iraient-elles pas ?

J.-L. Evard, 27 juillet 2013

lundi 22 juillet 2013

Made in Snowden


Quant à sa version allemande, l’affaire Snowden s’avère conforme à nos prévisions du 30 juin ; d’abord rampante, devenue bruyante, elle ne fait que commencer. On gagne d’ailleurs à la considérer sous ses deux échelles, la locale et l’impériale.

Échelle locale (proposition directe) : « Germany made in Snowden ». De tous les pays européens dont les réseaux de communication sont passés sous le contrôle de la NSA du général américain Keith Alexander, la RFA paie sur la scène publique le tribut le plus lourd, qui commence même de jeter son ombre sur les élections législatives de l’automne prochain. Les raisons de ce privilège négatif ne surprendront personne : sur le sol européen, la RFA et la RDA (où l’actuelle chancelière, qui y est née, avait commencé sa carrière politique dans l’appareil communiste) avaient dû de voir le jour à leur fonction de laboratoires jumeaux et de théâtres avancés de la guerre froide. L’appareil d’État allemand, à l’ouest, ne surgit pas seulement, en 1949, de l’habileté tactique de l’équipe Adenauer négociant avec les Alliés la Loi fondamentale commune aux onze Länder et le réarmement de la République fédérale sous parapluie nord-atlantique – son personnel politique et administratif avait fait l’objet d’une sélection soigneuse de la part des sections politiques des services secrets américains, l’OSS, créée pendant la Seconde Guerre mondiale en amont de la « dénazification » prévue par la Maison Blanche après capitulation sans conditions de la Wehrmacht. Jusqu’au début des années 1980, la vie politique allemande se constellera donc de « scandales » en tout genre, dus tous au surpoids de l’administration américaine sur l’exécutif ouest-allemand (doctrine Hammerstein ou scandale des Starfighter en 1960-62, par exemple) et sur son utilité pour elle dans l’économie de la dissuasion nucléaire (jusqu’à la crise des missiles des années 1982-1986). Personne de sensé ne s’étonnera donc de bonne foi du profond marquage américain sur l’économie sécuritaire de l’actuelle RFA. On n’hésitera pas à le dire structurel, ou constitutif.

Échelle impériale (proposition réciproque) : « Snwoden made in Germany ». Depuis les premières révélations du transfuge américain réfugié en Russie poutinienne, il est de bon ton, chez les éditorialistes pressés, de citer Orwell et son 1984. Les « aspirateurs » de messageries et de téléphonie partout branchés par les plombiers infatigables de l’oncle Sam n’imposent-ils pas irrésistiblement le souvenir du cauchemar littéraire imaginé par le grand écrivain anglais rescapé de la guerre civile espagnole ? « Big Brother » : Orwell avait Staline en tête, mais le caractère systémique de la mise sur écoutes de la planète par la NSA autorise l’allusion (ou la facilite). Comme si Big Brother venait de changer d’empire, le voici yankee pour l’occasion, chargeant d’un péché de plus l’hyperpuissance déjà en mal d’image.

À cette échelle « macro », celle où la connaissance sérieuse des faits vérifiés et l’usage des hypothèses raisonnables demandent le plus d’effort, les terribles simplificateurs peuvent s’en donner à cœur joie – raison pour laquelle on voit à nouveau fleurir les homélies « anti-totalitaires », celles qui visent dans le « cyberspace » l’infrastructure par excellence de la domination sécuritaire à l’époque de la « guerre hors limites » (cf. La Quinzaine géopolitique du 22 juin 2013). Du coup, telle une vieille éponge qu’on recycle, un non-concept aussi prestigieux et aussi suspect que celui de « totalitarisme » refait surface : comme toute denrée avariée qu’excuse une pénurie, il bénéficie du dérèglement sécuritaire provoqué par le 11 septembre 2001, et il correspond par contrecoup aux pressions implacables exercées par les Etats-Unis depuis la seconde guerre d’Irak sur leurs alliés pour le partage des frais logistiques, policiers et juridiques de cette guerre. L’affaire Snowden, sous cet angle, vaut réplique à l’affaire de Guantanamo : à l’existence déclarée d’une zone américaine de non-droit (droit de la guerre, droit des gens) étendue au Proche-Orient et à l’Europe impliqués dans le « trafic », la détention ou l’exfiltration des prisonniers islamistes ou des talibans captifs de l’US Army. Aucun historien, aucun politologue sérieux n’admettra de voir dans ces séquences erratiques de la « guerre au terrorisme » les prémisses d’un « totalitarisme » new look, il sait en effet que, depuis Hobbes, le Léviathan tire sa légitimité de la garantie de sécurité et de  privacy qu’il offre aux sujets en échange de leur soumission à la volonté du Souverain. Les atteintes qu’il porte, à l’occasion, à la séparation des pouvoirs ou à l’habeas corpus minent ce contrat fondamental, elles n’ont pas besoin pour ce faire de la manipulation pseudo-religieuse du lien politique commune au fascisme, à l’hitlérisme et au stalinisme. Est suffisamment grave en soi qu’un militaire américain ait été habilité à une mission de police secrète par la République des États-Unis et son gouvernement dûment élu – à espionner trois continents avec lesquels toutefois il ne s'imagine ni ne se trouve en guerre. Mais l'épisode n'interroge pas seulement la substance des constitutions républicaines de référence et leur avenir du point de vue sécuritaire des grandes bureaucraties militaires : il indique, dans l'économie du "Ni paix ni guerre" inauguré dans les relations internationales depuis 1945, l'institutionnalisation – nécessairement irréversible – de la guerre virtuelle, au sens d'abord informatique du syntagme, puis en son sens politique propre. La virtualité de la guerre concrétise la disparition du théâtre de la guerre : "hors limites", la formule se lira à la lettre pour décrire ce nouveau régime de la virtualité multiforme, véritable trou noir de la volonté politique où s'abolissent comme par attraction réciproque les oppositions traditionnelles de la paix et de la guerre, du civil et du militaire, de la sécurité et de la liberté. Trou noir des intensités politiques où se dépolarisent simultanément le calcul totalitaire et le principe républicain.

La frivolité qui inspire les raccourcis « anti-totalitaires » n’en trouve pas moins son non-dit dans une réalité amère aux utopies de la communication émancipatrice. La période où les infrastructures du « Nouvel Ordre Numérique » pouvaient passer pour « américaines » et, à ce titre, pour les outils idoines de la domination de l’empire américain sur le reste du monde – cette période s’achève du fait même de la généralisation du Réseau intégral  et de ses désormais nombreuses possibles réplications hard et soft hors la zone de contrôle direct et légal de la Rand Corporation, de Microsoft et tutti quanti. Comme l’avait entrevu Hans Blumenberg dès 1987, le Réseau s’est substitué au sol : « pour les réseaux, il faut un médium, et non plus un sol » (Le Souci traverse le fleuve, p. 119). Au fur et à mesure que l’empire américain, dans la logique même de sa conversion enthousiaste au culte des « autoroutes de l’information », s’est détaché de son sol (ensemble impérial du heartland et du rimland) pour se transporter dans « la Toile » (ensemble hertzien stratosphérique) et a emporté avec lui le reste des continents, il les a éloignés eux aussi de leur sol. (Al Qaida ne fait la guerre ni pour une terre ni pour un nomos, mais pour un réseau de fibres optiques (des chaînes de télévision, des communiqués, un pur passage publicitaire et nomade) – symétriquement, le pouvoir américain a bien pris soin de ne pas mettre le corps de Ben Laden en terre après sa liquidation, mais de le jeter à la mer : tous moments qui affichent un à un leur justification particulière mais concourent tous à la même fin, la liquéfaction de la structure impériale, sa conversion à la loi des flux.)

Cette déterritorialisation-là n’a assurément rien de commun avec les guerres de conquête, prises de terres et autres expropriations de l’histoire des empires – et d’abord pour la raison qu’elle survient comme le résultat voulu et recherché d’une longue surrection technique et technologique universelle. Plus le Réseau se ramifie et prolifère, plus il se décentre – selon la règle première de son économie fractale de boucle matrice de boucles en métastases, prolifération directement opposée à l’espace-temps de l’empire comme principe romain d’hégémonie exercée sur la surface terrestre et maritime comme sur ses voies de transport.

Le contenu de l’affect néo-anti-totalitaire que cristallisent les affaires Wikileaks et Snwoden ne tient pas à autre chose qu’au vertige croissant au fur et à mesure qu’augmente la faille qui écarte du sol, sur lequel avait toujours vécu homo erectus, le Réseau hors sol et hors temps qui nous attend. Sous cet angle, il faut souhaiter, comble de l’ironie, que les Américains comprennent les premiers cet événement, son élémentaire logique interactive, celle-là même qui ébranle tous les pouvoirs dictatoriaux ou autarciques, mais qui exige aussi des sociétés ouvertes qu’elles choisissent entre la Terre, lente, lourde, et le Réseau, nébuleuse électronique en suspension galactique. Tendance de longue durée, déjà sensible dans le fait que nous enterrons de moins en moins nos morts, et les incinérons. Eux les premiers nous montrent la voie : nous hissons les voiles, nous quittons la Terre. Événement encore lointain mais déjà vertigineux.

J.-L. Evard, 22 juillet 2013

mercredi 17 juillet 2013

La domination par les astres. Ou : De l'avenir géopolitique des exoplanètes


« Gouverner, c’est prévoir » : à ce lieu commun venu du plus vieux fonds proverbial, la volonté de domination par l’art de la prédiction exacte et calculée, projet déterministe s’il en est, aura insufflé une nouvelle vie. Fruit des succès de l’encore jeune astronomie copernicienne et képlérienne, l’idée maîtresse de Laplace, celle d’un univers de causes et d’effets intégralement calculables, donne, au début du XIXe siècle, légitimité mathématique à une antique image du gouvernement du monde née au sommet des ziggurat chaldéens et sous les pyramides égyptiennes : qui perce la trajectoire des astres dicte leurs lois aux hommes. Kant ne pensait pas autrement, et Cournot non plus. Au moment de dégager les principes de la cité idéale, Socrate remarque : « As-tu déjà remarqué que ceux qui sont nés calculateurs saisissent rapidement presque toutes les sciences, et que les esprits pesants, lorsqu’ils ont été exercés et rompus au calcul, à défaut d’autre profit, en retirent tous au moins celui d’accroître la pénétration de leur esprit ? » (La République, 526b, traduction Chambry). C’est sur ces « calculateurs nés » que le philosophe roi fonde l’empire des lois : le géomètre au pouvoir tire sa science et sa légitimité de l’observation méthodique des astres. Ce pythagorisme nous gouverne aujourd’hui encore : l’antique temps calendaire qui précéda et inspira les arts du calcul résultait de la mesure des durées, et toute mesure des flux de temps revient à les étalonner en les exprimant par des unités spatiales (le cycle des saisons que les premiers géomètres spatialisent dans la figure du cercle, ou le temps mécanique des horloges, ou l’écriture de la musique : autant de projections mathématiquement  réglées de la durée sur l’étendue euclidienne où, par équivalence, l’esprit la « calcule » parce qu’il a pu d’abord la morceler en la spatialisant, rapporter le continu et le multiple des durées au discontinu et au segmentaire des intervalles et des parcelles).

Physiques ou humaines, nos sciences du différentiel et du sériel recherchent elles aussi leur validité dans l’idée de « loi », par quoi elles entendent la récurrence régulière d’un événement typique – effet inaltérable d’un agencement enchaînant de façon prévisible un processus (une transformation) et une structure (un invariant). Cet idéal d’explication et de construction du réel doit l’essentiel de son autorité à l’astronomie, reine des sciences nées aux Temps modernes et sous les Lumières : si nos universités transmettent aujourd’hui des « sciences économiques » ou des « sciences sociales », elles le  doivent à la conviction déterministe selon laquelle les révolutions et les périodes prévisibles des corps célestes entrevus au télescope par les premiers astronomes mathématiciens matérialisent à la perfection, tel un principe universel, les cycles cachés de tous les règnes organiques et inorganiques. Jusqu’à Einstein inclus, le cycle astronomique aura magistralement illustré et soutenu l’idée de fonction mécanique, parce qu’il schématise un schéma déterministe pur : une horlogerie – métaphore banale du Dieu grand Horloger une fois l’imago galiléenne et copernicienne devenue bien commun –, mais une Horloge qui, ne devant rien à la main de l’homme, servira donc de paradigme universel et idéal, de sanctuaire éminent à tous les projets de rationalisation intégrale de l’existence humaine. (Avec la récente biologie génétique, le dispositif a changé, non pas l’intention du déterminisme inconditionnel théorisé par Laplace : les « sciences de l’information » rêvent elles aussi d’un traitement unifié du vivant et de l’inerte, d’une interaction ou d’une fusion de l’organique et du cybernétique.)

On lira donc avec intérêt l’article de Ron Cowen publié par La Recherche de juin dernier (à la suite de sa première parution dans la revue américaine Science). D’ici peu, y apprend-on, un immense nuage interstellaire de gaz G2 approchera le trou noir situé au centre de notre galaxie, la Voie lactée, qui l’absorbera. Événement considérable ! De son observation, les astrophysiciens attendent deux bénéfices : une analyse spectrale de la composition physico-chimique de ce nuage, une vérification de la théorie de la relativité générale (grâce à la propriété des trous noirs : altérer la courbure de l’espace-temps, donc la vitesse de la lumière et « filmer » alors la disparition du nuage « mangé » par le trou noir). Technique subtile envisagée pour cette phase : discerner et jauger, au fil de l’approche du trou noir par le nuage qui navigue vers lui pour finalement s’y disloquer, les contre-effets d’attraction gravitationnelle d’une certaine étoile en particulier, parmi toutes celles situées dans le champ hertzien ciblé – spécifiques, ces contre-effets devraient permettre des mesures fiables, à haute valeur pronostique. En somme, il s’agit, dans ce champ, d’isoler l’atypique qui est mesurable – les ondes émises par cette étoile suspecte et leur impact sur le nuage – du normal qui n’est pas mesurable – les paquets d’ondes dus à l’interaction du trou noir et de la poussière stellaire diffuse qui gravite aux alentours. Technique de filtrage qui n’est pas sans rappeler le principe et la finalité du repérage radar, « provoquer » des corps étrangers à se signaler dans un champ hertzien bien défini : dans un champ de longueurs d’onde ou de fréquences connues, toute longueur ou fréquence inconnue prend alors valeur précise de signal d’alerte du fait même qu’elle est incongrue.

Pour ce faire, les astrophysiciens comptent sur un modèle statistique : utiliser les logiciels de calcul des « séries chronologiques qui permettent de prévoir la volatilité des marchés boursiers » (écrit Cowen). Le rapprochement vaut comparaison, et comme toute procédure de mesure il s’effectue par projection : de même qu’on enregistre les variations des cours des bourses censées révéler la présence de valeurs indésirables (facteurs de baisse), donc adverses au processus général d’évaluation des titres et des fonds (sa finalité en durée longue, c’est bien évidemment la hausse, qui manifeste et confirme le bon fonctionnement attendu, l’apparition régulière de valeur ajoutée signifiant « croissance » pour la raison économique), de même pourrait-on mesurer les tensions électromagnétiques entre matière – ici, sa phase gazeuse – et antimatière (le trou noir). Dans ce raisonnement analogique, au krach (effondrement des valeurs boursières) équivaut l’implosion du nuage G2 absorbé par le trou noir, par ressemblance avec la destruction de valeur (donc de capital), comme si l’offre qui diminue faute de demande à la corbeille signalait ainsi qu’il n’y a plus d’attente, plus de liaison entre cambistes – elle dessine alors, sur les écrans des traders, l’encéphalogramme en chute libre des grandes crises boursières. Le fading stade suprême du trading ! Le stock intoxiqué par le flux, et l’inverse aussi bien : catalepsie, stade létal, extase de l’économie politique et numérique ! (« Extase » ? comme celle des mystiques, l’extase de l’économie politique et numérique manifeste l’implosion de l’espace-temps, l’indistinction de l’espace et du temps confondus parce que suspendus, leur plus court circuit, leur psychose.)

Or cette modélisation audacieuse des explorateurs du trou noir et du nuage de gaz ne prolonge pas simplement la vieille alliance entre l’astronomie des débuts et les sciences sociales. Car l’outil de comparaison qu’utilisent ces nouveaux argonautes n’est pas déterministe, mais probabiliste (puisque statistique) – différence pour le moins décisive, et dont la portée dépasse largement leurs intentions ; ils exploitent avec astuce la valeur statistique d’une anomalie (le signal incongru), mais surtout ils prennent le risque d’une analogie entre interaction physique et péréquation marchande. Comment raisonnent-ils au juste pour faire du marché des valeurs une image approchée du champ hertzien ? Comment réussissent-ils à comparer les années-lumière de l'univers en expansion avec les nanosecondes de la spéculation en bourse ?

Nous comprendrons l’enjeu de la manœuvre si nous élucidons le genre de risque entraîné par la procédure. Tout statisticien procède « par ressemblance » puisqu’il compare des formes similaires des « distributions de grands nombres de mesures, que celles-ci portent plusieurs fois sur un même objet, ou une fois sur plusieurs objets » (A. Desrosières, La Politique des grands nombres, 1993, p. 95). Il n’a pas à se demander pourquoi ni comment se produisent de telles « ressemblances » – à cela même tient le risque, risque pour le moins considérable puisque le savoir-faire des statisticiens présuppose leur ignorance de principe quant à la nature intrinsèque de ce qu’ils mesurent. Leur objet, c’est le Grand Nombre, et non pas ce dont il énonce (et dissimule) le nom en le dénombrant : en résumant son identité à sa probabilité. Au fond, nous retrouvons là la même dénaturation que celle commise par les techniques de mesure du temps : en le spatialisant, elles en effacent la nature intrinsèque de durée. La mesure statistique des fluctuations (boursières par exemple) ne procède pas autrement : elle projette sur la surface d’un graphisme ce qui est durée pure. On peut certes dire que le temps « ressemble » alors à l’espace : mais ce qui admet ainsi une évidente signification technique est tout simplement absurde pour l’esprit, qui veut connaître, mais sans confondre connaissance et domination – connaître non par comparaison, mais par raison. À ce point de la réflexion, on touche donc au moment où les chemins de la science et ceux de la technique bifurquent et où il faut prendre congé de Pythagore, des télescopes et des logiciels si l’on veut approfondir le travail de pensée.

Que l’astrophysique ne soit plus déterministe, nous le savions déjà (du vivant d’Einstein déjà, le déterminisme se savait menacé). Que la mathématisation des sciences économiques ait progressé au point de pouvoir fournir, par analogie, des modèles de computation aux sciences de la nature, voilà en revanche le plus significatif et le plus nouveau – le plus actuel. (Il ne serait pas difficile aux astrophysiciens, en effet, de se souvenir que les paniques boursières n’ont pas de cause puisqu’elles en ont plusieurs – et jamais les mêmes – et que tout champ statistique, comme tout champ hertzien, est susceptible de brouillage par pollution ou saturation. Eh bien non, ils écartent ces raisonnements déterministes, et optent pour l’hypothèse moyenne et probabiliste de la perception et du traitement statistiques. Pourquoi ?)

L’événement caché dans cette nouveauté concerne pourtant moins la question de l’alliance entre les sciences dites physiques et celles dites humaines que celle de leur autorité : les sciences avaient servi de référence à des modèles de pouvoir, par exemple celui des ingénieurs chez les positivistes, parce qu’elles étaient déterministes et tant qu’elles le restaient – et pour cette seule raison. Devenant probabilistes comme c’est le cas de nos jours, elles vont perdre cette utilité, ainsi que l’appréhendait déjà Ilya Prigogine. Certes, c’est grâce aux modèles statistiques que, comme l’escomptaient Condorcet et les premiers statisticiens, on peut « mieux » prévoir – mais, telle la plus belle femme du monde, les techniques prédictives numériques ne peuvent donner au pouvoir que ce qu’elles ont, et en tout cas pas le pouvoir de décider, en quoi consiste, en substance, toute autorité légitime. Décider, en effet, c’est décider d’en finir avec le possible et passer du probable à l’irréversible. Que des astrophysiciens du plus haut niveau forcent des arcanes cosmologiques en y projetant le temps réel et spatialisé des places financières, en y introduisant donc l’Indécidable dont l’entendement probabiliste a fait sa finalité spécifique (à commencer par la théorie des jeux), ne peut donc avoir qu’une seule signification, contenue dans les implications mêmes de leur procédure ici décrites : dans notre espace-temps, le temps l’emporte désormais sur l’espace (il renverse la vieille domination euclidienne et mécanique de l’espace sur le temps), et c’est l’événement en cours de cette subordination qui explique le surgissement de l’Indécidable à l’horizon du pouvoir et du savoir légitimes. L’Indécidable provient en droite ligne de la prise du pouvoir par la raison statistique. Pour elle, l’heure du désenchantement commence de sonner : grâce à la computation numérique des durées, elle pensait étendre l’emprise du déterminisme à l’ensemble de la vie humaine, et, pour ce faire, avait généralisé les procédures de spatialisation de la durée. Comme tout processus qui atteint son apogée, celui-ci aussi se répète en s’inversant (règle diabolique des réplications ironiques – projeté sur le temps pour l'immobiliser dans l'étendue et l'y segmenter, l'espace nous revient en boomerang, mais déformé et disloqué par sa fonction rythmique de capteur statistique de durées, sous la figure creuse de l'écran, pure surface, bulle de transparence sans substance) : le temps, autant vaut dire l’Imprévisible même, la puissance insensée de l’Inattendu, le temps commence de déformer et de pervertir l’espace où nous habitons, et que nous traversons de plus en plus vite sans savoir ni vouloir savoir où nous allons.

J.-L. Evard, 17 juillet 2013