mardi 30 octobre 2012

De Kandahar à Tombouctou

-->
Si le calendrier annoncé à la récente session du Conseil de Sécurité des Nations Unies s’applique à la lettre, les premières opérations militaires contre l’Aqmi basée au Nord-Mali commenceront au début de l’année 2013. À plus d’un titre, cette échéance représente d’ores et déjà un tournant considérable du conflit avec l’islamisme ultra. Son extension à l’Afrique Noire, le retour au désert comme théâtre de la guerre, la pole position politique et logistique de la France dans la coalition qui se dessine et la primordiale fonction pivot de l’Algérie quelques années seulement après la fin de la guerre civile – autant d’ingrédients dont la sèche énumération indique par elle-même pourquoi le « front » sahélien qui se dessine maintenant, simultanément à la guerre civile syrienne et en sus du « front » afghan et pakistanais, doit faire l’objet d’une anticipation approfondie.
         Comment définir au mieux le dénominateur commun aux quatre composants respectifs des hostilités à venir ? Tous se grèvent d’une part considérable d’impondérables spécifiques, et dont le caractère de véritable nouveauté, dans le conflit transcontinental avec les équipes terroristes nées du 11 septembre, doit même particulièrement retenir l’attention.
La localité du conflit, tout d’abord : la destruction infligée, à Tombouctou, aux archives et aux monuments de la tradition religieuse et mystique musulmane réveille certainement là-bas – curieuse ironie des durées longues de l’histoire – la mémoire des exactions arabes du Moyen Âge en territoire noir et païen. Les mosquées maliennes plastiquées l’été dernier valent réplique des bouddhas pulvérisés par les talibans quand ils reprirent pied dans les hautes vallées afghanes. La manière ne diffère pas : la déclaration de guerre commence par une dure provocation théologique, l’iconoclastie la plus spectaculaire. Inaugurée en Asie, voici la profanation infligée à l’Afrique Noire  et par là même à la frontière, aussi, de vastes régions chrétiennes, que l’événement ne peut que soucier. Pour la première fois, l’homme noir, sur ses terres d’origine, se trouve happé dans la zone du conflit – et sommé de prendre parti. Certes, il nous faut déjà l’imaginer terriblement embarrassé…
Le théâtre du conflit, ensuite : après incursions dans l’univers de la métropole (Paris, New York, Madrid, Londres), puis dans celui des altitudes du pays et du maquis profonds (tribus montagnardes, clans familiaux, unités combattantes), la guerre investit maintenant le désert. Elle adopte ainsi un troisième genre, d’autant plus redoutable qu’elle ne joue pas seulement des propriétés de cette étendue, mais aussi des porosités très accentuées de ses frontières. Les plus de 1400 kilomètres de frontière avec le Sud algérien en constituent l’exemple le plus net. Comment les troupes classiques des Etats africains, peu aguerries, prévoient-elles de maîtriser de petits groupes automobiles de guérilleros (dont une bonne part de professionnels, mercenaires ou militants) dispersés sur l’équivalent de dizaines de départements français de sable ? Dans le désert, on fait la guerre (on lui consacra même des traités), mais guère la police, même si équipée d’armes électroniques.
Quant aux deux ingrédients les plus politiques de notre ensemble, on voit tout de suite qu’ils condensent en eux le maximum des impondérables en jeu dans les préparatifs en cours : mandatée par le Conseil de Sécurité, la France ne s’en embarque pas moins au Mali en l’absence, et pour cause, d’un consensus proprement européen – ce qui d’avance rétrécit sa marge de manœuvre géopolitique, laquelle consiste en substance en une solidarité franco-américaine plusieurs fois vérifiée en cette matière. Sa marge de manœuvre propre, celle de leader stratégique de fait d’une alliance de troupes africaines seules à intervenir au sol, elle ne peut l’augmenter qu’à une condition au moins, qui tient de l’impossible : que simultanément aux opérations franco-africaines au Nord-Mali l’Union européenne comme telle devienne puissance militaire réelle…
S’agissant de l’Algérie, le silence éloquent dont son gouvernement honora il y a trois jours les requêtes fermes de la diplomatie américaine en dit long. Hilary Clinton a regagné ses bureaux, mais bredouille. L’Algérie a d’avance trop d’objections sérieuses à l’idée d’un contrôle franco-américain serré de l’espace sahélien pour pouvoir, pour vouloir vraiment servir de pilier bien assis à la coalition encore incertaine qui se forme, lentement d’ailleurs.
Que prévoir de cette soudaine accumulation d’impondérables ? Que par effet mécanique de synergie ils ne tarderont pas à introduire, sur le plus plat des théâtres de la guerre, plus d’imprévu qu’il n’en faut à qui veut décision rapide.
J.-L. Evard, 30 octobre 2012

dimanche 28 octobre 2012

Pour une chronopolitique

-->
Interrogé un jour sur ses premiers essais, Paul Virilio, qui venait tout juste de baptiser « dromologie » leur perspective et leur contexte, ne parut pas attacher autrement d’importance au vocable. À bon escient. Nos générations, orphelines du latin et otages du franglais, ne lésinent pas sur les éphémères mots-valises qui bariolent le décor de l’american way of life, comme si leur mousse ne favorisait pas l’idolâtrie bavarde de la technoscience. Et bien des savoirs se porteraient moins mal s’ils se contentaient en effet de bien décrire leur objet, sa position possible ou actuelle dans les immensités où s’improvise l’existence. Du destin de l’œuvre originale de Paul Virilio il faut en revanche considérer la réception parmi les disciplines établies, aujourd’hui. Car c’est là un point qui, loin de ne concerner que les lecteurs de P. Virilio, savant modeste, donne vue, et à bonne altitude, sur l’avenir de la pensée géopolitique, souvent immodeste, et sur les conditions de sa refondation.
En substance, ma thèse se résume à un simple test : feuilletez les cahiers de la revue Hérodote, dont les mérites indiscutables se passent depuis longtemps de longs discours – vous n’y trouverez que par exception mention des livres de Virilio ou référence à ses essais. Qu’est-ce à dire ? Ceci, hélas : les experts de la Terre comme distance et répartition géographiques (nos parcours dans l’espace) ne se sentirent qu’à peine interpellés par un expert de la Terre comme vitesse et durée (nos parcours comme accélérations). Test qui s’enrichit d’une signification supplémentaire quand on observe l’écho réservé dès les débuts (1976) par Hérodote à l’œuvre de M. Foucault : à l’historien et généalogiste des spatialisations indiscrètes et inquisitoriales de la domination et de la souveraineté, les géographes se référèrent avec autant de déférence qu’aux fondateurs de leur faculté et autres présidents de jury d’agrégation. Épisode à deux faces, que je ne surinterprète pas si j’y lis la reconduction d’un formidable handicap de l’intelligence, qui sévit d’ailleurs aussi comme un non moins formidable préjugé philosophique : sous nos latitudes, la mésentente de l’espace et du temps est la règle, et leurs noces – l’exception. Plus précisément encore : dans cette mésentente, l’espace s’arroge la préséance, et ses « spécialistes » ne laissent guère de chances aux explorateurs de la durée. Virilio n’est pas le premier à en faire l’expérience : même Bergson, quand il rencontre Einstein à Paris le 6 avril 1922 à la Société française de Philosophie, fera lui aussi chou blanc, et ne déstabilisera pas l’image du monde newtonienne revue et corrigée par le théoricien de la relativité.
Changeant d’échelle, je passe maintenant de ces deux exemples à la thèse, à charge pour moi de l’étayer (il y faudra plus qu’un billet, je ne fais que l’introduire) : l’invention de la géographie exacte (à savoir, l’extension à l’étendue terrestre de la mathésis cartésienne) signifie que l’Occident, qui vient de se lancer dans la conquête militaire, théologique et commerciale de l’œcoumène, vivra désormais du clivage de l’espace et du temps. (Rien ne le prédestinait à cette décision ; la chrétienté d’avant Descartes vit à l’horizon d’un espace-temps muni d’une étendue et d’une durée indissociables, comme l’était l’espace-temps de Dante ou celui de Joinville.) Une fois prise, cependant, la décision de ce clivage introduit de l’irréversible : aujourd’hui, nous vivons de la même philosophie spontanée de l’espace-temps que les conquérants du Nouveau Monde et les élèves de Cassini (axiome tacite de cette « philosophie » : « d’abord l’Espace comme étendue donnée à mon mouvement, ensuite, et ensuite seulement, le Temps, projection mentale et ombre portée de la durée sur l’infini mécanique de l’étendue inerte »).
Dans le cas de Virilio et de sa non-réception par la géographie et la géopolitique, les conséquences de cette hégémonie de l’espace impérial sur les durées de l’existence ont de quoi nous alarmer plus vivement que l’échec de Bergson face à Einstein – et pour une raison évidente : la quantité de savoirs concernés par ce nouvel épisode du conflit occidental entre l’espace et le temps, cette quantité s’avère immédiatement considérable, s’y engage en effet un ensemble significatif de sciences physiques et de sciences humaines, solidaires parce que coresponsables de l’écosystème humain.
Pour s’orienter dans cette passe dangereuse, il ne suffira donc pas de revenir, en historien des sciences, sur le passé de la discipline dite « géopolitique ». Il faudra surtout, en philosophe, interroger les effets prolongés de la censure imposée au temps humain par les experts de l’espace et leur préjugé mécanique. La Terre a disparu, il n’y a plus que des territoires, produits et objets de l’activité post-industrielle : cette condition anthropologique nouvelle qui est la nôtre implique que, désormais, le temps nous est visiblement compté, ce que résume la méditation du « sursis » enseignée par Günther Anders. Il urge de réviser le préjugé moderne qui ne nous garantit même plus maîtrise et possession du monde que nous essayons d’habiter.
J.-L. Evard, 28 octobre 2012

lundi 15 octobre 2012

Icare est revenu

-->
Nous qui, depuis le premier billet de La Quinzaine géopolitique, disons et répétons que les grandes puissances ont pris d’assaut la stratosphère au cours de la Seconde Guerre mondiale et qu’elles l’aménagent dans l’espoir de mieux régner sur Terre comme au Ciel – nous saluons fraternellement Felix Baumgartner, le premier homme à réussir tout nu la traversée de ces espaces-temps d’outre-sphère et d’après la fin de l’histoire !
Un Norvégien, Amundsen, en posant le premier le pied sur le pôle Nord, avait mis fin aux Temps modernes inaugurés par Christophe Colon. Un Autrichien, aujourd’hui, met fin à l’ère Amundsen en plongeant en navigateur solitaire dans des mondes que ne transgressaient jusqu’à maintenant que nos sondes et leurs longueurs d’onde. Les voies des Titans restent décidément aussi impénétrables qu’au premier jour. Les fils de Prométhée se suivent et répètent la règle de toujours : obscures, leurs origines ! Les peuples d’Europe se disputent en vain l’honneur de se prétendre la patrie du découvreur peut-être juif de l’Amérique, Amundsen et Baumgartner viennent de nations modestes, anciennement glorieuses et qui n’ont plus qu’un peu de neige en commun !
L’ouverture de la stratosphère à l’homme physique qui la parcourt en chute libre, sans le moindre radio-habitacle, vaut présage exceptionnel pour l’époque. "Monde" : le sens même du mot le plus banal de notre langage déjà si fatigué vient de changer - Icare, sous nos yeux, a de nouveau jeté le gant et lavé l’indignité de sa mort de petit morveux œdipien. Avec lui recommence l'histoire de l'aérospatial : échappement libre ! Cordon coupé !
Felix Baumgartner, felix Austria ! Tous les hommes sont tes frères : notre planète couturée de pipe-lines, accablée de déchets ménagers et nucléaires, asphyxiée des immondices du surpeuplement, nos cieux retournés et brassés par les turbines, les drones et les lasers, nos stades pollués par les ripoux du doping de masse, nos dimanches trottinés en jogging-pyjama – des forfaits sournois de notre destin technique tu ne fis qu’une bouchée !
Felix, ni futuriste ni somnambule : ange silencieux, chute heureuse, gravité rédemptrice !
J.-L. Evard, 15 octobre 2012

jeudi 11 octobre 2012

L'OTAN devant la Grande Porte


Commentant l’arraisonnement turc d’un A320 syrien chargé d’informatique militaire d’origine russe, l’excellent Bernard Guetta exposait ce matin jeudi 11 octobre le dilemme qui handicape l’initiative stratégique d’Ankara et explique les curieux méandres de l’affrontement entre les deux régimes : il faut dissuader Damas de porter la guerre contre les opposants à Bachar al Assad réfugiés en Turquie parce qu’il n’est pas d’atteinte à la souveraineté turque qui tienne – mais à l’inverse il faut ménager Damas comme élément du statu quo régional qui, pour Ankara, comprend aussi la poursuite des opérations militaires contre les indépendantistes kurdes. Trois conflits au moins s’enchevêtrent donc à la frontière des deux États : la guerre civile syrienne qui la chevauche depuis de longs mois, la tenace guérilla kurde en territoire turc, qui depuis des années sait l’appui dont elle dispose auprès de la minorité kurde de Syrie, la translation et la transformation de ces deux conflits en une tension croissante, en une guerre perlée entre la Turquie et la Syrie.
À quoi s’ajoute la place décentrée et excentrique de la Turquie dans l’OTAN, que ces trois guerres proche-orientales divisent depuis le premier jour, et cela pour deux ou trois raisons dont les effets pervers s’additionnent sous nos yeux. Ils précipitent discrètement l’heure d’une nouvelle crise européenne de l’Alliance atlantique. À la périphérie de l’OTAN se pose désormais la question centrale de sa finalité réelle.
Avant d’être une alliance, l’OTAN opère depuis qu’elle existe comme un alliage : sur le métal lourd des logiciels de la stratégie impériale américaine se greffent les métaux légers des supplétifs  que sont les membres des Etats européens et la Turquie. L’« Atlantique » qui donne son nom à cette machine hybride n’y figure plus que comme le rappel d’un lointain passé : l’OTAN opère en Asie et en Afrique. Cette fois pourtant, le foyer de guerre qui tend à se fixer à la frontière turco-syrienne regarde de très près la géographie européenne. De réserve logistique de l’Alliance, le vieux continent se voit convoqué par le conflit turco-syrien en banlieue stratégique malgré lui. La question gréco-turque de Chypre pouvait jadis le laisser placide. L’horreur de la guerre syrienne répond d’une tout autre échelle, celle de Grosny la ville tchétchène martyre.
Ainsi, en quelques semaines seulement, l’Europe voit lui revenir par effet boomerang, et à risques multipliés, les impondérables créés par la paralysie du Conseil de Sécurité des Nations unies. L’Europe avait, ces dernières années, éloigné la Turquie vers l’Orient, en bloquant le processus d’adhésion à la Communauté (celle des Dix-Sept, celle des Vingt-Sept – peu importe). Par le jeu mécanique des alliances, la guerre civile syrienne ramène la Turquie vers l’Occident – qui n’en veut pas.
Ces courts circuits doivent se lire avec la plus grande attention comme un avant-goût des conflits qui attendent la planète produit de la globalisation : à l’échelle internationale, le processus technique et juridique d’intégration et d’emboîtement des sociétés est si avancé qu’il n’est plus une seule fraction d’humanité qui ne soit la partenaire d’au moins quelques autres, pour une raison quelconque (un oléoduc, une industrie touristique, une campagne caritative, une épidémie de musique, l’OMC). Mais ces formes de connexion restent artificielles : elles ignorent les mouvements de régionalisation et de localisation qui se manifestent en sens inverse, avec autant de résolution que, dans un autre domaine, les partisans de la « décroissance » résistent à l’hégémonie de la Technique Universelle.
Dans ce puzzle multipolaire et transcontinental pataugent les appareils géopolitiques du siècle précédent (dont l’OTAN, bâtie au début de la guerre froide dans la tradition de Metternich émule de Talleyrand). Les alliages qui constituent l’Alliance atlantique ne résisteront pas à la disparité extrême des échelles de ce conflit à sa bordure proche-orientale. Seule une intervention panarabe en Syrie (mais elle n’est plus à l’ordre du jour) aurait pu retarder l’heure de vérité qui sonnait déjà pour l’OTAN au moment de son repli afghan. Au fil des jours qui viennent ne nous manquera certes pas l’occasion d’observer tous les symptômes de cette désorientation. Sous son signe, notre nouveau monde conteste les mésalliances héritées du passé.
J.-L. Evard, 11 octobre 2012

lundi 24 septembre 2012

L'indécision géopolitique

-->
Comme son nom l’indique, la géopolitique étudie les formes politiques du pouvoir en interrogeant leurs orientations : nous n’agissons qu’en rapport à un horizon. La ligne d’horizon nous aide à calculer nos déplacements à la surface des terres et des mers – défricher, migrer, transporter – mais sa simplicité de coordonnée physique se charge toujours des significations imaginaires que nous projetons en outre sur cette frontière. Si des notions aussi confuses et inconsistantes que « l’Occident » perdurent et organisent nos savoirs et nos histoires de progrès et de déclin, c’est que nous leur confions l’essentiel symbolique de nos images du monde, pures croyances savamment rationalisées et vides de tout véritable contenu rationnel.
Lorsque Chateaubriand, entre Paris et Jérusalem, médite sur les pentes  du Golgotha, il note – et il y insiste – que Christ en croix agonise le visage tourné vers l’ouest, et tournant le dos à l’orient. Nul doute que ce jour-là l’écrivain ne se souvienne aussi de sa traversée de l’Atlantique et de son séjour dans les forêts du « Nouveau Monde » : il y a séjourné en témoin d’une orientation de l’histoire humaine qui dure depuis des siècles et qui, comme un champ de convection à direction constante, semble avoir surgi à Jérusalem pour se répandre sur les terres en visant le ponant plus que l’orient. L’erreur productive de Colomb n’avait fait que renforcer cette théologie géographique puisque, depuis son exploit, la route des Indes nous emmène vers l’Amérique. Nous le rappelle le Christ colossal qui domine de haut la baie de Rio de Janeiro reconnue par les Portugais les premiers : il s’y tient le visage tourné vers l’orient – double pétrifié et symétrique du dieu mourant en sens inverse, et comme pour suggérer que s’est exaucée l’annonce originaire. D’un escarpement à l’autre, de la colline judéenne à la colline amérindienne, les contours géographiques ainsi bornés semblent matérialiser l’imaginaire topographique de l’évangélisation. Par-dessus les océans, les deux Christ, celui de l’ouest et celui de l’est, se font face comme Rome et Byzance aux marches de l’empire. Ce qui néanmoins nous désoriente au moins autant, c’est de savoir que l’évangélisation aura progressé comme une colonisation, celle-ci invoquant même celle-là. Or l’esprit se refuse aujourd’hui à les confondre.
Chateaubriand ne fait lui-même que répéter une opération sémiotique et géographique bien plus ancienne. Arrêtons-nous sur le détail, et nous allons comprendre ce que nous faisons chaque fois que nous nous disons d’Occident : pour nous, et à notre insu, s’orienter et évangéliser ne désignent, de fait, qu’un seul et même geste fondamental. Il suffit de relire Raoul Glaber, le clunisien chroniqueur du XIe siècle, pour le mesurer : « Ceci aussi mérite d’être médité : alors que les conversions à la foi du Christ de nations infidèles se sont souvent produites dans les régions septentrionales et occidentales de notre monde, nous n’avons jamais rien entendu dire de semblable pour les régions de l’est et du sud. Cela avait été signifié, par un présage d’absolue certitude, dans la position de la croix de notre Seigneur, sur le lieu du Calvaire, lorsqu’il y fut suspendu. En effet, derrière sa tête, s’étendait l’orient cruel, avec ses peuples ; il contemplait de ses yeux l’occident, prêt à s’illuminer de la lueur de la foi. Et le signe de sa main droite toute puissante, tendue dans l’œuvre de salut, s’adressait au septentrion, adouci dans la foi du verbe sacré, tandis que sa main gauche désignait le midi et le bouillonnement des peuples barbares. Pourtant, même quand nous nous rappelons brièvement ce signe miraculeux, reste en nous, immuable et inviolable, la certitude de la foi catholique qu’en tous lieux et nations, sans exception, quiconque, régénéré par le baptême sacré, mettra sa foi également dans le Père tout-puissant, dans son Fils Jésus-Christ et dans l’Esprit Saint, comme étant l’unique et véritable Dieu, s’il agit pour le bien dans la foi, Dieu l’acceptera ; et s’il reste dans sa foi, il lui donnera pour l’éternité la vie de béatitude. Il revient à Dieu seul de savoir pourquoi, dans les diverses parties de notre monde, l’homme apparaît plus ou moins capable d’œuvrer à son propre salut. Il nous paraît cependant remarquable que l’Évangile du Christ notre Seigneur, parvenant aux deux frontières de ce monde, au septentrion et à l’occident, y a fondé dans les peuples une base excellente de la foi sacrée [Vikings et Hongrois, précise le traducteur]. Au contraire, aux deux autres frontières du midi et de l’orient, il a pénétré moins profondément, laissant les peuples en proie à l’erreur durable de leur propre barbarie. »
Ainsi pouvons-nous observer comment nous procédons pour nous orienter : pour nous placer comme génération sur le fil des générations (horizon des durées) et comme peuples face à notre outre-monde (méridien des étendues). Que, pour ce faire, nous agissions en théologiens ou en techniciens, peu importe : nous opérons comme les pontifes égyptiens pour qui l’ensevelissement des morts et l’observation des astres composaient une seule et même science exacte, une seule et même technique à deux versants, un sacré, un profane. Certes, la sécularisation battant son plein, nous trouvons nos évangiles ailleurs que dans la Bible, nos prêtres préfèrent la cybernétique aux Écritures, l’immobilité des pharaons leur fait horreur, nos clercs et nos ingénieurs se sont répandus sur les continents et les civilisent. Comme le Crucifié, ils ont quitté la maison de leur père et parcourent le minuscule vaste monde. S’orienter ou dominer ? S’orienter pour dominer. Mais : dominer pour habiter ? ou dominer pour parcourir ? Là subsiste le moment d’indécision de toute pensée géopolitique.
Jean-Luc Evard, 24 septembre 2012

jeudi 13 septembre 2012

L'échelle de Sirius


« Il faut recourir à un ordre d’idées tout différent, et renoncer surtout à ce point de départ terrestre dont l’importance dans la généralité est exclusivement relative à l’homme. La terre ne doit plus apparaître que comme un détail subordonné à l’ensemble dont elle fait partie. Il faut se garder d’amoindrir le caractère de grandeur d’une telle conception par des motifs puisés dans la proximité de certains phénomènes particuliers, dans leur influence plus intime, dans leur utilité plus directe. Une description physique du monde, c’est-à-dire un tableau général de la nature, doit donc commencer par le ciel et non par notre terre ; mais à mesure que la sphère embrassée par le regard se rétrécira, nous verrons s’augmenter la richesse des détails, nous verrons les apparences physiques se compléter, les propriétés spécifiques de la matière se multiplier. De ces régions, où la seule force dont il nous soit donné de constater l’existence est celle de la gravitation, nous descendrons graduellement jusqu’à notre planète. »
         Dues au « Protée de la science » de son temps, Wilhelm von Humboldt, et extraites de son chef d’œuvre, Cosmos, ces lignes révèlent plus qu’un naturaliste hors pair : un visionnaire, et le type même du géographe accompli pour qui l’observation de notre monde ne commence qu’une fois réglée la question préalable de l’échelle applicable à la détermination des faits et à l’intelligence de leurs relations.
         Placée à l’intersection de traditions techniques fragiles et de savoirs instables (les « sciences » historiques, sociales et leurs métissages en tout genre), et le moins angélique de tous les instruments intellectuels de la domination, la géopolitique à venir se doit de méditer le détour extraordinaire que nous propose le savant et polymathe du XIXe siècle. Elle inverse la proposition chère à la théologie et à la cosmologie des jésuites contemporains. Ils se demandent, en citant les paroles de l’apôtre dont ils firent leur devise : « Comment entendrez-vous les choses d’en haut si vous n’entendez pas les choses de la terre ? » Nous savons, nous, que la réciproque commande l’avenir de la vision géopolitique de notre condition civique sur terre. Depuis que la balistique calcule ses trajectoires à l’échelle de la stratosphère, depuis que les télécommunications se sont déployées dans un espace-temps « virtuel » (mais non moins mécanique que le précédent), depuis que nos sondes et nos satellites franchissent les frontières de l’héliopause, l’échelle géopolitique des frontières, des empires, des zones d’influence, celle des masses critiques de la propagande et de leurs taux de résilience – bref, depuis que les grandeurs physiques et cinétiques qui commandent aussi notre vie sur terre ont rejeté dans la préhistoire les échelles de gravitation, d’accélération et d’inertie familières à l’humanité galiléenne, nous devons apprendre à comprendre les choses « d’en haut » pour mieux administrer les « choses de la terre ».
         Passées de la main dogmatique des théologiens dans celle, expérimentale, des astrophysiciens, les « choses d’en haut » n’ont rien perdu de leur pouvoir de nous tenir en échec. À commencer par leur peu d’écho dans la conscience géopolitique contemporaine, qui réserve encore la plupart de ses efforts à la vieille surface terrestre reconnue par les géographes de l’Antiquité et calculée par Mercator, et sur laquelle se projette le même imaginaire impérial que du temps de Kipling et que du temps de George Kennan.
         Entre les deux guerres mondiales, pourtant, cette surface de la domination impériale a laissé la place à un corps physique au volume incalculable, aux champs de force hétérogènes et hautement plastiques, aux convections troubles, désordre de la représentation physique que redouble celui de l’entendement juridique (le « nomos » de la Terre fut susceptible de conventions géométriques et diplomatiques tant que l’emprise des empires visait des parts et des sections de surface terrestre et maritime – mais comment le tracer, ce nomos, dans l’interface sidéral et hertzien dont les paramètres changent tous les jours ?).
        En recherchant comment les fonctions d’échelle s’appliquent aux interfaces que colonise l’existence humaine jusqu’alors installée en surface, la pensée géopolitique peut combler son retard et réussir sa refondation.
JL Evard, 13 septembre 2012

jeudi 6 septembre 2012

Nous sommes tous des Norvégiens


D’ici quelques heures, nous connaîtrons la décision des banquiers directeurs de la BCE : vont-ils ou non annoncer qu’ils rachètent des parts de dette sud-européenne  ?
 Attendant de la connaître, qu’attendons-nous au juste qui ne se soit déjà résolu ? De la décision en attente, l’essentiel des effets s’est déjà manifesté au grand jour, comme l’avait sans doute calculé lui-même in petto Mario Draghi en annonçant, comme Sganarelle ou les putti de l’âge baroque, qu’il allait bientôt annoncer ce qu’on attendait qu’il annonçât – cela, ou bien son contraire.
Car les effets de l’insolvabilité sud-européeenne ont déjà accéléré le passage de l’Allemagne à l’opposition déclarée à une réforme quelconque des règles de l’administration économique et bancaire de l’Union européenne. Depuis plusieurs jours, en dépit de ses obligations de réserve les plus expresses, Weidmann, qui représente la RFA au conseil d’administration de la BCE, multiplie les déclarations publiques en ce sens, et campe ouvertement sur les positions de la CDU / CSU – suivi en ce sens par Wolfgang Schäuble, le ministre de l’Economie et des Finances. Autant vaut dire qu’ils désavouent désormais à haute voix les propos lénifiants de leur chancelière et que, ce faisant, ils réduisent à rien son autorité dans toutes les négociations communautaires à venir. Un journaliste français se demandait la semaine dernière si, devant les dirigeants chinois qui l’avaient invitée pour de nouvelles transactions commerciales entre les deux pays, Angela Merkel parlait au nom de l’Europe ou en celui de la RFA. Nous avons maintenant la réponse. La fronde d’une partie de l’élite financière allemande aura des conséquences d’autant plus durables et d’autant moins contrôlables qu’elle transgresse ouvertement la lettre du code de neutralité politique qui avait présidé à la fondation de la BCE. En la matière, les récents messages subliminaux de l'Elysée à l'adresse de Mario Draghi n'avaient  rien à lui envier.
Les statuts de la BCE viennent ainsi de subir le sabotage oblique, puis déclaré, de ses fondateurs. Les ravages ne se feront pas attendre puisque tous s'accordent entre les lignes sans jamais le dire en toutes lettres : ces fameux statuts de la BCE l'empêchent d'agir en conformité soit avec sa nature (de banque), soit avec ses supposées missions (de trésorerie communautaire). On ne saurait rêver d'un instrument aussi contraire à sa fonction, ni d'une fonction aussi dépourvue du désir d'exister. Pour un acte manqué, quelle sincérité exemplaire!
À l’opposition nationalitaire de larges fractions de l’opinion s’ajoute donc désormais le geste de défiance qui, à un an des élections de renouvellement du Bundestag, fait de la cosa européenne (et dans les États favorables à sa ligne politique communautaire, Danemark et autres) une affaire interne de la vie politique allemande. Le refus de Weidmann et Schäuble d’un nouveau train de rachat de la dette sud-européeenne ne fait sens, d’ailleurs, que rapproché d’une autre décision allemande antérieure et du style abrupt de sa communication publique : en sortant du nucléaire comme elle l’avait fait après le désastre de Fukushima, la RFA ne faisait déjà guère mystère du peu de considération qu’elle accorde désormais aux structures communautaires. En France, le débat désormais proche sur le Traité européen nous promet des affrontements également véhéments.
De la crise d’Areva en 2010-2011 à l’actuelle insistance efficace des Allemands europhobes, tout indique que l’histoire européenne ne pourra recommencer en vue d’objectifs clairs qu’une fois résolue la question européenne dans la conscience allemande. Car, par l’effet de chaîne le plus élémentaire, son désengagement européen aggrave la paralysie générale. Une convergence délétère parce qu’inexprimée s’établit entre ses motifs nationaux, les motifs protestaires des victimes économiques en Europe du Sud et les motifs des divers courants « nonistes ». Dans ce contexte, la répugnance européenne à la décision trouve largement de quoi s’alimenter. Hélas, elle dispose en outre d’une solide tradition. On se souvient du mot du Hohenzollern empereur d'Allemagne, quand éclate la guerre,  à la fin de l'été 1914 : "Je ne l'ai pas voulu."
En d’autres temps, toute classe politique émettant des signaux aussi clairs signalait par-là même son désintérêt massif pour son métier – et pour l’existence. Toute la vraie question du politique se condense donc, et en Europe tout particulièrement, dans ce contraste saisissant : face-à-face, une aboulie sans fin et qui ne dit pas son nom, et, sur un mode explosif et sauvage, le désœuvrement de quelques bêtes féroces qui, comme en Norvège l’année dernière, prennent leurs contemporains en otage, non pas avec l’outil du double langage, mais avec un fusil d’assaut. Des deux armes, laquelle  nous meurtrit le plus ?
J.-L. Evard, au matin du jeudi 6 septembre 2012