lundi 24 septembre 2012

L'indécision géopolitique

-->
Comme son nom l’indique, la géopolitique étudie les formes politiques du pouvoir en interrogeant leurs orientations : nous n’agissons qu’en rapport à un horizon. La ligne d’horizon nous aide à calculer nos déplacements à la surface des terres et des mers – défricher, migrer, transporter – mais sa simplicité de coordonnée physique se charge toujours des significations imaginaires que nous projetons en outre sur cette frontière. Si des notions aussi confuses et inconsistantes que « l’Occident » perdurent et organisent nos savoirs et nos histoires de progrès et de déclin, c’est que nous leur confions l’essentiel symbolique de nos images du monde, pures croyances savamment rationalisées et vides de tout véritable contenu rationnel.
Lorsque Chateaubriand, entre Paris et Jérusalem, médite sur les pentes  du Golgotha, il note – et il y insiste – que Christ en croix agonise le visage tourné vers l’ouest, et tournant le dos à l’orient. Nul doute que ce jour-là l’écrivain ne se souvienne aussi de sa traversée de l’Atlantique et de son séjour dans les forêts du « Nouveau Monde » : il y a séjourné en témoin d’une orientation de l’histoire humaine qui dure depuis des siècles et qui, comme un champ de convection à direction constante, semble avoir surgi à Jérusalem pour se répandre sur les terres en visant le ponant plus que l’orient. L’erreur productive de Colomb n’avait fait que renforcer cette théologie géographique puisque, depuis son exploit, la route des Indes nous emmène vers l’Amérique. Nous le rappelle le Christ colossal qui domine de haut la baie de Rio de Janeiro reconnue par les Portugais les premiers : il s’y tient le visage tourné vers l’orient – double pétrifié et symétrique du dieu mourant en sens inverse, et comme pour suggérer que s’est exaucée l’annonce originaire. D’un escarpement à l’autre, de la colline judéenne à la colline amérindienne, les contours géographiques ainsi bornés semblent matérialiser l’imaginaire topographique de l’évangélisation. Par-dessus les océans, les deux Christ, celui de l’ouest et celui de l’est, se font face comme Rome et Byzance aux marches de l’empire. Ce qui néanmoins nous désoriente au moins autant, c’est de savoir que l’évangélisation aura progressé comme une colonisation, celle-ci invoquant même celle-là. Or l’esprit se refuse aujourd’hui à les confondre.
Chateaubriand ne fait lui-même que répéter une opération sémiotique et géographique bien plus ancienne. Arrêtons-nous sur le détail, et nous allons comprendre ce que nous faisons chaque fois que nous nous disons d’Occident : pour nous, et à notre insu, s’orienter et évangéliser ne désignent, de fait, qu’un seul et même geste fondamental. Il suffit de relire Raoul Glaber, le clunisien chroniqueur du XIe siècle, pour le mesurer : « Ceci aussi mérite d’être médité : alors que les conversions à la foi du Christ de nations infidèles se sont souvent produites dans les régions septentrionales et occidentales de notre monde, nous n’avons jamais rien entendu dire de semblable pour les régions de l’est et du sud. Cela avait été signifié, par un présage d’absolue certitude, dans la position de la croix de notre Seigneur, sur le lieu du Calvaire, lorsqu’il y fut suspendu. En effet, derrière sa tête, s’étendait l’orient cruel, avec ses peuples ; il contemplait de ses yeux l’occident, prêt à s’illuminer de la lueur de la foi. Et le signe de sa main droite toute puissante, tendue dans l’œuvre de salut, s’adressait au septentrion, adouci dans la foi du verbe sacré, tandis que sa main gauche désignait le midi et le bouillonnement des peuples barbares. Pourtant, même quand nous nous rappelons brièvement ce signe miraculeux, reste en nous, immuable et inviolable, la certitude de la foi catholique qu’en tous lieux et nations, sans exception, quiconque, régénéré par le baptême sacré, mettra sa foi également dans le Père tout-puissant, dans son Fils Jésus-Christ et dans l’Esprit Saint, comme étant l’unique et véritable Dieu, s’il agit pour le bien dans la foi, Dieu l’acceptera ; et s’il reste dans sa foi, il lui donnera pour l’éternité la vie de béatitude. Il revient à Dieu seul de savoir pourquoi, dans les diverses parties de notre monde, l’homme apparaît plus ou moins capable d’œuvrer à son propre salut. Il nous paraît cependant remarquable que l’Évangile du Christ notre Seigneur, parvenant aux deux frontières de ce monde, au septentrion et à l’occident, y a fondé dans les peuples une base excellente de la foi sacrée [Vikings et Hongrois, précise le traducteur]. Au contraire, aux deux autres frontières du midi et de l’orient, il a pénétré moins profondément, laissant les peuples en proie à l’erreur durable de leur propre barbarie. »
Ainsi pouvons-nous observer comment nous procédons pour nous orienter : pour nous placer comme génération sur le fil des générations (horizon des durées) et comme peuples face à notre outre-monde (méridien des étendues). Que, pour ce faire, nous agissions en théologiens ou en techniciens, peu importe : nous opérons comme les pontifes égyptiens pour qui l’ensevelissement des morts et l’observation des astres composaient une seule et même science exacte, une seule et même technique à deux versants, un sacré, un profane. Certes, la sécularisation battant son plein, nous trouvons nos évangiles ailleurs que dans la Bible, nos prêtres préfèrent la cybernétique aux Écritures, l’immobilité des pharaons leur fait horreur, nos clercs et nos ingénieurs se sont répandus sur les continents et les civilisent. Comme le Crucifié, ils ont quitté la maison de leur père et parcourent le minuscule vaste monde. S’orienter ou dominer ? S’orienter pour dominer. Mais : dominer pour habiter ? ou dominer pour parcourir ? Là subsiste le moment d’indécision de toute pensée géopolitique.
Jean-Luc Evard, 24 septembre 2012

jeudi 13 septembre 2012

L'échelle de Sirius


« Il faut recourir à un ordre d’idées tout différent, et renoncer surtout à ce point de départ terrestre dont l’importance dans la généralité est exclusivement relative à l’homme. La terre ne doit plus apparaître que comme un détail subordonné à l’ensemble dont elle fait partie. Il faut se garder d’amoindrir le caractère de grandeur d’une telle conception par des motifs puisés dans la proximité de certains phénomènes particuliers, dans leur influence plus intime, dans leur utilité plus directe. Une description physique du monde, c’est-à-dire un tableau général de la nature, doit donc commencer par le ciel et non par notre terre ; mais à mesure que la sphère embrassée par le regard se rétrécira, nous verrons s’augmenter la richesse des détails, nous verrons les apparences physiques se compléter, les propriétés spécifiques de la matière se multiplier. De ces régions, où la seule force dont il nous soit donné de constater l’existence est celle de la gravitation, nous descendrons graduellement jusqu’à notre planète. »
         Dues au « Protée de la science » de son temps, Wilhelm von Humboldt, et extraites de son chef d’œuvre, Cosmos, ces lignes révèlent plus qu’un naturaliste hors pair : un visionnaire, et le type même du géographe accompli pour qui l’observation de notre monde ne commence qu’une fois réglée la question préalable de l’échelle applicable à la détermination des faits et à l’intelligence de leurs relations.
         Placée à l’intersection de traditions techniques fragiles et de savoirs instables (les « sciences » historiques, sociales et leurs métissages en tout genre), et le moins angélique de tous les instruments intellectuels de la domination, la géopolitique à venir se doit de méditer le détour extraordinaire que nous propose le savant et polymathe du XIXe siècle. Elle inverse la proposition chère à la théologie et à la cosmologie des jésuites contemporains. Ils se demandent, en citant les paroles de l’apôtre dont ils firent leur devise : « Comment entendrez-vous les choses d’en haut si vous n’entendez pas les choses de la terre ? » Nous savons, nous, que la réciproque commande l’avenir de la vision géopolitique de notre condition civique sur terre. Depuis que la balistique calcule ses trajectoires à l’échelle de la stratosphère, depuis que les télécommunications se sont déployées dans un espace-temps « virtuel » (mais non moins mécanique que le précédent), depuis que nos sondes et nos satellites franchissent les frontières de l’héliopause, l’échelle géopolitique des frontières, des empires, des zones d’influence, celle des masses critiques de la propagande et de leurs taux de résilience – bref, depuis que les grandeurs physiques et cinétiques qui commandent aussi notre vie sur terre ont rejeté dans la préhistoire les échelles de gravitation, d’accélération et d’inertie familières à l’humanité galiléenne, nous devons apprendre à comprendre les choses « d’en haut » pour mieux administrer les « choses de la terre ».
         Passées de la main dogmatique des théologiens dans celle, expérimentale, des astrophysiciens, les « choses d’en haut » n’ont rien perdu de leur pouvoir de nous tenir en échec. À commencer par leur peu d’écho dans la conscience géopolitique contemporaine, qui réserve encore la plupart de ses efforts à la vieille surface terrestre reconnue par les géographes de l’Antiquité et calculée par Mercator, et sur laquelle se projette le même imaginaire impérial que du temps de Kipling et que du temps de George Kennan.
         Entre les deux guerres mondiales, pourtant, cette surface de la domination impériale a laissé la place à un corps physique au volume incalculable, aux champs de force hétérogènes et hautement plastiques, aux convections troubles, désordre de la représentation physique que redouble celui de l’entendement juridique (le « nomos » de la Terre fut susceptible de conventions géométriques et diplomatiques tant que l’emprise des empires visait des parts et des sections de surface terrestre et maritime – mais comment le tracer, ce nomos, dans l’interface sidéral et hertzien dont les paramètres changent tous les jours ?).
        En recherchant comment les fonctions d’échelle s’appliquent aux interfaces que colonise l’existence humaine jusqu’alors installée en surface, la pensée géopolitique peut combler son retard et réussir sa refondation.
JL Evard, 13 septembre 2012

jeudi 6 septembre 2012

Nous sommes tous des Norvégiens


D’ici quelques heures, nous connaîtrons la décision des banquiers directeurs de la BCE : vont-ils ou non annoncer qu’ils rachètent des parts de dette sud-européenne  ?
 Attendant de la connaître, qu’attendons-nous au juste qui ne se soit déjà résolu ? De la décision en attente, l’essentiel des effets s’est déjà manifesté au grand jour, comme l’avait sans doute calculé lui-même in petto Mario Draghi en annonçant, comme Sganarelle ou les putti de l’âge baroque, qu’il allait bientôt annoncer ce qu’on attendait qu’il annonçât – cela, ou bien son contraire.
Car les effets de l’insolvabilité sud-européeenne ont déjà accéléré le passage de l’Allemagne à l’opposition déclarée à une réforme quelconque des règles de l’administration économique et bancaire de l’Union européenne. Depuis plusieurs jours, en dépit de ses obligations de réserve les plus expresses, Weidmann, qui représente la RFA au conseil d’administration de la BCE, multiplie les déclarations publiques en ce sens, et campe ouvertement sur les positions de la CDU / CSU – suivi en ce sens par Wolfgang Schäuble, le ministre de l’Economie et des Finances. Autant vaut dire qu’ils désavouent désormais à haute voix les propos lénifiants de leur chancelière et que, ce faisant, ils réduisent à rien son autorité dans toutes les négociations communautaires à venir. Un journaliste français se demandait la semaine dernière si, devant les dirigeants chinois qui l’avaient invitée pour de nouvelles transactions commerciales entre les deux pays, Angela Merkel parlait au nom de l’Europe ou en celui de la RFA. Nous avons maintenant la réponse. La fronde d’une partie de l’élite financière allemande aura des conséquences d’autant plus durables et d’autant moins contrôlables qu’elle transgresse ouvertement la lettre du code de neutralité politique qui avait présidé à la fondation de la BCE. En la matière, les récents messages subliminaux de l'Elysée à l'adresse de Mario Draghi n'avaient  rien à lui envier.
Les statuts de la BCE viennent ainsi de subir le sabotage oblique, puis déclaré, de ses fondateurs. Les ravages ne se feront pas attendre puisque tous s'accordent entre les lignes sans jamais le dire en toutes lettres : ces fameux statuts de la BCE l'empêchent d'agir en conformité soit avec sa nature (de banque), soit avec ses supposées missions (de trésorerie communautaire). On ne saurait rêver d'un instrument aussi contraire à sa fonction, ni d'une fonction aussi dépourvue du désir d'exister. Pour un acte manqué, quelle sincérité exemplaire!
À l’opposition nationalitaire de larges fractions de l’opinion s’ajoute donc désormais le geste de défiance qui, à un an des élections de renouvellement du Bundestag, fait de la cosa européenne (et dans les États favorables à sa ligne politique communautaire, Danemark et autres) une affaire interne de la vie politique allemande. Le refus de Weidmann et Schäuble d’un nouveau train de rachat de la dette sud-européeenne ne fait sens, d’ailleurs, que rapproché d’une autre décision allemande antérieure et du style abrupt de sa communication publique : en sortant du nucléaire comme elle l’avait fait après le désastre de Fukushima, la RFA ne faisait déjà guère mystère du peu de considération qu’elle accorde désormais aux structures communautaires. En France, le débat désormais proche sur le Traité européen nous promet des affrontements également véhéments.
De la crise d’Areva en 2010-2011 à l’actuelle insistance efficace des Allemands europhobes, tout indique que l’histoire européenne ne pourra recommencer en vue d’objectifs clairs qu’une fois résolue la question européenne dans la conscience allemande. Car, par l’effet de chaîne le plus élémentaire, son désengagement européen aggrave la paralysie générale. Une convergence délétère parce qu’inexprimée s’établit entre ses motifs nationaux, les motifs protestaires des victimes économiques en Europe du Sud et les motifs des divers courants « nonistes ». Dans ce contexte, la répugnance européenne à la décision trouve largement de quoi s’alimenter. Hélas, elle dispose en outre d’une solide tradition. On se souvient du mot du Hohenzollern empereur d'Allemagne, quand éclate la guerre,  à la fin de l'été 1914 : "Je ne l'ai pas voulu."
En d’autres temps, toute classe politique émettant des signaux aussi clairs signalait par-là même son désintérêt massif pour son métier – et pour l’existence. Toute la vraie question du politique se condense donc, et en Europe tout particulièrement, dans ce contraste saisissant : face-à-face, une aboulie sans fin et qui ne dit pas son nom, et, sur un mode explosif et sauvage, le désœuvrement de quelques bêtes féroces qui, comme en Norvège l’année dernière, prennent leurs contemporains en otage, non pas avec l’outil du double langage, mais avec un fusil d’assaut. Des deux armes, laquelle  nous meurtrit le plus ?
J.-L. Evard, au matin du jeudi 6 septembre 2012

jeudi 30 août 2012

L'Europe vue d'Epinal

Par hommage, l’École des Hautes Études en Sciences sociales publiait en mars de cette année une partie des minutes d’un entretien entamé avec Paul Ricœur par François Furet – dont la mort, à l’été 1997, interdit au projet d’aboutir. La plaquette de l’EHESS présente les feuillets de la transcription des seules interventions de Furet (pas celles de Ricœur), et ses corrections, car il avait commencé de se relire avant même que le dialogue ne s'achevât. Par comparaison avec l’ensemble des écrits de l’historien et du philosophe, la valeur, même documentaire, de cette soixantaine de pages ne peut donc prétendre à beaucoup. Un dialogue sans interlocuteur audible, et interrompu… Son titre ? Inventaires du communisme.
Pourtant, leur lecteur, le recul de quinze ans aidant, y trouve à moudre un grain d’autant plus rare et plus surprenant qu’il ne doit rien à toutes les clauses qui ont présidé à la confection du texte (les clauses définies par Furet, puis celles convenues par l’éditeur). Effet rétrospectif classique, l’après coup donne en 2012 à l’argument de 1997 un contexte imprévu, une plus-value de perspective, et l’infeste par conséquent de significations avec lesquelles il n’avait pas compté. Ainsi joue en bonne et cruelle impartialité la règle pure de la flèche du temps, l’arme et le talon d’Achille de tout historien.
Talon vulnérable, point aveugle : quel sens donner à ce qui n’a lieu qu’une fois quand on sait que ne fait sens que ce qui semble se répéter ?
L’arme intelligente, l’outil narratif : le malheur des historiens (devoir tenir registre des péripéties d’un drame inintelligible puisque non répétible), ce malheur peut aussi les consoler du moment qu’ils se feront philosophes et, comme Gilles Deleuze, se demanderont ce qui, n’empêche, se répète (peut-être) dans la série des événements irrépétibles qu’ils désirent observer, percevoir ou contempler.
En historiographie française, cette technique narrative date de l’intuition poétique de Michelet. Lui le premier comprend ce qu’eut d’unique l’abolition révolutionnaire de l’Ancien Régime – d’unique, donc d’inconcevable. Et il trouva l’expédient : en transfigurant la Révolution (épisode politique) en répétition inconsciente de la Révélation (épisode religieux), y introduire de l’intelligible. L’histoire universelle (et, en elle, celle de chaque peuple) comme ombre portée de l’histoire sainte. L’écriture de l’histoire dans son rapport secret avec l’Écriture. Ainsi naquit la chaire d’histoire de la Révolution au Collège de France fondé par un grand roi. Pour les historiens, l’événement unique possède – mais ils n’y pensent guère – la même fonction explicative que le surnaturel pour les théologiens. L’événement unique qu’ils interrogent est aussi inexplicable que le miracle des religions révélées – mais sans sa figure nous vivrions comme les Bororo ou comme les Lacédémoniens : dans l’éternel retour de la coutume et du visage des ancêtres. Ainsi survivons-nous à  deux événements fictifs, la mort de Dieu et la fin de l’histoire : grâce à la manipulation magique de l’inintelligible. Les sciences sociales ont pris avec bonheur le relais et la succession de la pensée primitive. Grâce au mythe de l’événement unique et surnaturel de la fondation de la Loi (divine ou républicaine), elles nous permettent d’affronter tant bien que mal la puissance du devenir où tout s’abolit sans retour.
Ainsi procédait, comme tout historien, François Furet, déjà bien avant Le passé d’une illusion. Sa question : que fut la révolution d’Octobre ? Sa réponse : la répétition voulue de la Révolution française. Même technique de l’analogie quand il ouvre le dialogue avec Nolte, et admet le principe de la mise en parallèle du régime soviétique et du régime hitlérien. La démarche ne change pas quand, face à Ricœur, il se demande : qu’est-ce qui reste de la disparition du communisme comme désir de répétition de la Révolution (française, russe, allemande, peu importe puisqu’elles n’en font qu’Une) ? La réponse ne peut que donner à penser, et beaucoup, à tous les témoins que nous sommes  de l’ankylose aggravée de la Communauté européenne :
« Mais le communisme même a finalement suivi le destin de l’universel démocratique sous la Révolution française. Il est devenu national. Staline, c’est la transformation de l’universalisme bolchevique en nationalisme russe, mais en conservant le masque de l’universalisme bolchevique. Finalement, l’Europe est morte sous nos yeux de son invention la plus brillante, qui était la nation. On peut regarder ainsi le XXe siècle. Ce que l’Europe a apporté dans l’histoire du monde, par rapport à l’Antiquité grecque ou latine, c’st la nation, qui est la forme historique de la civilisation moderne. Et nous en sommes presque morts […] En ce qui me concerne, si je suis Européen, c’est parce que c’est la moins mauvaise manière d’être fidèle à l’idée nationale, dans un paysage très déprimé où l’Europe n’est plus ce qu’elle était, où donc il faut qu’elle unisse ses forces, donc ses nations, en face des ouragans de l’état du monde. Mais nous allons payer très cher, sous toutes ses formes, l’incapacité qu’ont eue les sociétés bourgeoises européennes de gérer le phénomène national au XXe siècle  […] » (p. 47). Là encore, le propos vise à illustrer une répétition, le XXe siècle « où on a constamment rejoué le drame de 1914 » et les « exaltations pathologiques du sentiment national ».
Dans ce bilan apprenons à écouter une prophétie (dans l’écriture de l’histoire, cette « prophétie du passé », comme disait Ranke, apprenons à reconnaître la Curiosité qui poussait les paysans et les rois grecs à interroger les oracles si sibyllins, les pythies si délirantes et les devins toujours aveugles). Et dans cette prophétie invertie et travestie en bilan, apprenons à connaître la faute mortelle des Européens : face à l’État-continent réel que sont la Chine, les États-Unis, face à l’État-continent potentiel qu’est la Russie, face au sous-continent qu’est l’Inde, ils s’identifient – ici, par la voix de Furet - à un non-ensemble d’États-nations suicidés par deux guerres mondiales suivies de la guerre intercontinentale que fut la guerre froide. Et qu’est aussi celle en cours.
Si nous imaginons – comment faire autrement ! – que par la voix de Furet leur estimé contemporain parle ici l’imaginaire géopolitique des managers européens s’autorisant, en princes qui nous gouvernent, de son conseil et de son expertise, nous voici à même de comprendre in vivo pourquoi échoue ce qui échoue de notre destin géopolitique : plongés dans un champ intercontinental et stratosphérique défini par des États-continents, nous nous ingénions à prolonger notre vie antérieure de corps nationaux en concurrence depuis 1492 sur la surface encore libre des mers – nous projetons la nostalgie de ce que nous fûmes sur ce que nous ne sommes bien certainement plus depuis longtemps. Non seulement l’Europe de Furet n’a pas d’avenir puisqu’elle est à son insu celle de Braudel, disparue avec les grandes découvertes (l’Europe, comme son sait, perdit son centre propre de gravité quand l’Atlantique, en supplantant la Méditerranée, transforma l’économie intercontinentale du transport humain, donc l’équation de la puissance géopolitique). L’Europe de Furet, anachronique et non pas historique, souffre d’un second et non moindre défaut : elle est celle des Girondins, des jacobins et du Directoire réunis, elle projette sur tous les peuples européens le modèle capétien d’une Autorité étatique à prétention impériale (car telle fut la clef de l’histoire de la nation française : briguer le rang de puissance romano-impériale sur le mode régalien et gallican d’un Pouvoir massivement laïc, séculier, fondé sur la religion géographique des frontières naturelles). L’Europe post-communiste et post-hitlérienne de Furet répète, en somme, un imaginaire franco-français. Il ne lui manque qu’une conversion au principe de réalité pour devenir autre chose qu’une songerie mise en boucle ou qu’une image d’Épinal.
J.-L. Evard, 30 août 2012

dimanche 26 août 2012

D'Alep à Guernica

Les exactions féroces infligées aux villes syriennes en émeute par le pouvoir de Damas provoquent, sur le plan international, autant d’émotion que la destruction de Guernica, en avril 1937, par les bombardiers de Hitler. L’indifférence qui se confirme et s’aggrave chaque jour autorise ce rapprochement – qui, par ailleurs, ne pourrait que nous empêcher de comprendre ce que signifie le martyre des civils syriens aujourd’hui. Mais au moins convient-il alors d’exploiter autant que possible ce rapprochement, et de chercher à pressentir les conséquences géopolitiques de cet effondrement spectaculaire des juridictions internationales quand vient leur heure de vérité.
Personne ne niera que l’opposition systématique des diplomaties russe et chinoise à toute initiative du Conseil de sécurité des Nations unies ne contribue à un tel événement. Quelles que soient les raisons respectives des deux gouvernements d’agir comme ils le font : interdire qu’agisse qui que ce soit (et ils le font ouvertement), ils ne peuvent prendre de tels risques que s’ils étaient déjà convaincus de la possibilité de défier ceux qu’ils défient : les Nations unies, les Occidentaux. Ils en sont convaincus pour une raison que chacun sait, et que chacun sait inavouable : pour intervenir en Irak et faire valoir leurs intentions stratégiques auprès de la communauté internationale, les Etats-Unis de Bush II avaient pratiqué sans vergogne des mensonges impudents dont ils n’avaient même pas besoin pour légitimer la guerre et ses préparatifs. Russes et Chinois utilisent aujourd’hui le grave discrédit jeté depuis sur le verbe de la diplomatie américaine et, par ricochet, sur celui des tribunes internationales qui avaient consenti à tenir le rôle du faux imbécile. Toute politique, à quelque échelle que ce soit, présuppose le mensonge et en enseigne l’usage – mais à la condition sine qua non que les règles élémentaires en soient respectées. Sans elles, sans leur rhétorique, un Etat perd toute possibilité de passer pour une communauté légitime et mérite bientôt la même réputation qu’un vulgaire club de gangsters : un groupe d’intérêts privés, que rien ne relie au reste des groupes humains, à commencer par un verbe intelligible.
Si le taux d’utilité du précédent irakien dépasse néanmoins le montant de l’avantage moral laissé par la médiocrité du mensonge américain d’il y a une décennie (l’usage immodéré qu’en fait aujourd’hui  le gouvernement Poutine tient justement à sa position de fausse grande puissance sur l’échiquier international), c’est pour une raison de même nature mais d’une autre échelle. La manière dont l’administration Bush crut pouvoir mentir n’était certes pas flatteuse pour ceux à qui s’adressait le bluff : mais en de telles matières aucun des gouvernements méprisés par le mauvais menteur ne mettra d’amour-propre. En revanche, il guettera le moment d’utiliser la même arme avec autrement plus d’habileté, assuré qu’il est que, dans ce métier d’homme d’Etat, le mensonge grossier n’est utilisé que par les dilettanti et que cette règle du genre, s’ils ne la comprennent pas, les affaiblit de manière irrémédiable, comme tout tricheur démasqué.
Le bien maladroit mensonge de 2003 fut une arme de circonstance et pouvait passer pour la bévue d’une équipe d’amateurs handicapés par l’impatience. En revanche, ni l’accession d’Etats voyous à des responsabilités politiques dans les organisations internationales (cas de la Libye de Kadhafi, siégeant dans une commission en charge des Droits de l’homme), ni la remise du prix Nobel de la paix au président Obama quand il augmentait les effectifs du contingent militaire américain en Afghanistan ne ressortissent de ce registre de l’occasion et de l’erreur. Au contraire, ces épisodes qu’aucune urgence pragmatique ne conditionna enseignent à qui le veut à quel point les instances juridiques et morales de la communauté internationale ont elles-mêmes détruit leur propre capital symbolique et éthique – le seul, à vrai dire, dont, par nature et par définition, elles disposent, à la différence des diplomaties, qui ne connaissent, depuis toujours, que le poker et son double langage.
Le malheur affreux des populations syriennes tient d’avoir levé l’étendard contre le tyran au moment où les responsables officiels des Droits de l’homme ont cessé de se respecter eux-mêmes, et ne peuvent plus le cacher. Ce qui avait tué la SDN vient de tuer l’ONU.
JL Evard, 26 août 2012

lundi 20 août 2012

Le lapsus du tankiste


Longtemps j’ai recherché les intentions de l’auteur qui le premier composa le syntagme aujourd’hui si banal, « économie politique ». Attesté au XVIe siècle, il circule en toute normalité à la fin de l’Ancien Régime. Mais l’idée matérielle et productive d’économie perd son innocence quand d’autres disciplines s’emparent à leur tour du concept : la génération de l’entre-deux-guerres en multiplie les applications physiques, cliniques et sémiotiques – celle de Freud conceptualisant l’« économie psychique » et toutes ses équivoques, ou celle de Georges Bataille découvrant l’« économie générale » qui inclut en elle l’économie politique. Les économistes n’en restèrent pas moins fidèles aux premiers présupposés de leur discipline : l’économie, algèbre des flux de biens marchands dans le cadre national et entre les nations, étend au genre humain dans son ensemble l’esprit comptable de l’entrepreneur vertueux, l’homo economicus imaginé par le XVIIIe siècle. Cette économie-là ne reconnaît pas d’autre fin au labeur humain que la mécanique d’un travail destinant tous ses produits finis au court terme de la consommation immédiate et au long terme de sa reproduction élargie. L’anthropologie inhérente à cet économisme se donne certes l’image plus extensive d’un homo faber s’outillant au service de ses « besoins » et justifiant ainsi, dans l’histoire générale de la nature, sa prééminence d’animal modificateur avisé et permanent de son animalité industrieuse. Mais la philosophie spontanée des économistes ne les rend pas pour autant sensibles à toutes les formes de rejet et de perversion de cette rationalité ergonomique. Quand le sens de l’intérêt comptable devient une passion fashionable, une discipline universitaire susceptible d’un Nobel, il oublie que, comme toute passion, même bourgeoise, celle-ci ne prospère qu’en persévérant dans son être de déraison irrésistible et insatiable. Cet oubli a son prix.
Pour s’en acquitter, les économistes ont dû passer coup sur coup deux compromis inglorieux : d’abord, assister à l’encerclement de leurs doctrines par des interprètes souvent étrangers au sérail et néanmoins esprits pénétrants (les sociologues de l’économie, les historiens de l’économie, les psychologues de l’économie) ; ensuite, contempler l’implosion de leur modèle premier, au fur et à mesure que l’homo economicus se voyait doubler par un homo ludens, ou par un homme de désir, ou par un nihiliste maîtrisé retournant les puissances de la séduction contre celles de la production. L’économie s’était promue science à la fin de l’Ancien Régime en s’appropriant l’entendement statistique popularisé par les Encyclopédistes. Elle avait pu ainsi refouler et masquer efficacement toutes les manifestations de l’irrationalité immanente à l’économie (car la condamnent à l’irrationalité l’impossibilité de définir sa finalité fondatrice : l’empire des besoins et la maîtrise de cet empire, et celle de le distinguer de l’empire du désir). Mais elle perdit ce pouvoir et sa force d’évidence dès que d’autres sciences de la société purent décrire les effets insoupçonnés de la volonté d’irrationnel dans le lien social – y compris dans son moment strictement économique.
Les économistes sont bien loin d’avoir encore remboursé toute leur dette auprès des sciences du symbolique. Quelle que soit la conjoncture dont ils garantissent l’intelligibilité comme des prophètes interprètent les intentions d’un dieu caché et irascible, l’audience dont ils jouissent ne saurait dissimuler que les inquiète le sentiment d’un échec. Non pas le sentiment d’une erreur de diagnostic ou de manœuvre à telle ou telle occasion, mais celui d’une faute : l’homo economicus fut un conte de fées à l’adresse de philanthropes prosaïques et sentimentaux. Et c’est la vraie tragédie des Temps modernes que d’avoir laissé choir la puissance symbolique du lien social dans les franges de l’irrationnel prétendu où sa méconnaissance fait de lui une substance explosive.
Que cet explosif condense en lui quelque signification politique, et qu’il en crypte les effets, la métaphore risquée ces jours-ci par un expert en économie politique nous en confirme la présence et le projet : « Une grosse économie moderne se conduit donc comme un char d’assaut, en maniant les manettes “à contre” : pour la mettre dans la bonne direction, il faut à la fois pousser d’un côté et freiner de l’autre » (S.-Ch. Kolm, Commentaire 138, p. 358) L’arme lourde ici évoquée ne figure pas tant l’ordinaire du politique que les limites de sa capacité à rationaliser la violence et son refus d’en faire l’aveu.
JL Evard, 20 août 2012

mercredi 15 août 2012

Nietzsche conseiller du Prince




Pourquoi ne pas relire Si l’Europe s’éveille ? Il y a moins de dix ans, Peter  Sloterdijk y présentait une méditation d’intention « visionnaire ». L’esprit s’exerce d’autant mieux s’il se retourne de temps à autre sur le chemin et salue l’horizon qui le circonscrit. Nos actes nous suivent. Pour apprendre à marcher, apprenons à les lire là où ils viennent se ranger, derrière nous, avant, plus tard, de basculer et de s’effriter une fois pour toutes dans l’inintelligible poussière que nous nommions l’Histoire et que l’Actualité a engloutie en détruisant les durées.
La variété des lectures de Sloterdijk le distingue, mais aussi la précision avec laquelle elles tapissent sa bibliothèque intérieure et balisent la progression de l’argument. Nous lisons, mais peu d’auteurs nous apprennent à lire : à repérer, parmi les pages d’un livre – bref ou disert, cela ne change rien à l’affaire – la phrase dont la concision nucléaire condense à l’extrême tous les attendus et toutes les conclusions du discours. Relisant les quatre-vingt-dix pages Si l’Europe s’éveille, j’ai patienté jusqu’à la péroraison pour la trouver. Il s’agit d’une citation, p. 65, Sloterdijk faisant parler Nietzsche : « Le temps de la petite politique est passé : le siècle prochain déjà apportera la lutte pour la domination universelle – l’obligation d’une grande politique » (Par-delà le bien et le mal n° 208).
De la part de Sloterdijk, la « petite politique » désigne la non-politique qui tint lieu de politique européenne entre 1945 et la période du Traité de Maastricht. Diagnostic qui arme ce langage : la fin de la Seconde Guerre mondiale et toute la guerre froide (qui dure jusqu’en 1989-90) imposent à l’ensemble des peuples européens l’expérience de l’étau et des tenailles de l’affrontement Est-Ouest. Le vieux continent y tient le rôle de l’otage, et il le tient pour la première fois dans son histoire d’ex-centre de l’histoire universelle – devant alors renoncer au mythe impérial qui avait été le sien depuis l’Antiquité virgilienne (la figure charismatique d’Auguste, le premier empereur romain, campé par son poète Virgile en architecte d’un ordre universel).
La « grande politique », Sloterdijk en voit la possibilité revenue dans la rupture formelle et symbolique des peuples européens avec leur mythe romain (la Rome première dont se réclamèrent toutes les nations européennes candidates à la dignité impériale n’ayant jamais désigné que des structures d’asservissement de principe colonial). Il la voit revenir, une fois cette rupture consommée, par la vertu d’une formule juridique de droit international, qu’il reprend à Edgar Morin : renoncer à la perspective d’un seul ensemble fédéral monolithique, lui substituer celle d’une articulation de fédérations régionales, une « fédération d’Etats fédérés ou de fédérations des fédérations (fédération du Sud-Ouest, fédération baltique, fédération d’Europe centrale, fédération des Balkans, fédération des Slaves du Nord » (p. 83). Les connaisseurs n’hésiteront pas : Morin et Sloterdijk nous proposent une variante à peine modifiée de la « Pan-Europe » du comte Coudenove-Calergi (1894-1972). Sloterdijk lui rend d’ailleurs  un hommage non dissimulé, en reprenant pour son propre essai le titre de la brochure du comte, Europa erwacht (1931). Il ne le nomme pourtant pas, se réservant de mentionner plutôt l’ “Europe sans frontières” d’Attali (Europe(s), 1994).
Je réserve à une chronique ultérieure de récapituler la vision européenne impériale du comte (dont l’œuvre a déjà connu de savantes exégèses). Mais je me dois, pour finir, d’ajouter ce qui, aujourd’hui 15 août 2012, donne à ces plans territoriaux, à ces considérations continentales, à ces raisonnements juridiques, à ces projections cantonales – un parfum de désuétude provinciale peu ordinaire. La NASA et le Pentagone ont annoncé hier la réussite du test auquel ils ont soumis leur prototype d’avion hypersonique sans pilote X-51. « Lors des tests précédents », rappelle l’agence de presse citée par Le Monde électronique du 14 août, « il avait atteint Mach 5, mais échoué à passer Mach 6, soit 7 400 km/h. » Elle anticipe : « La déclinaison civile de la technologie supersonique excite d’ores et déjà l’intérêt des transporteurs. Interrogé par la BBC, le vice-président d’EADS, Peter Robbie, reconnaît qu’ “un tel appareil coûtera très cher en raison de la quantité énorme d’énergie requise pour parvenir à cette vitesse. Mais la perspective de se rendre de Tokyo à Paris en deux heures et demie est très séduisante pour le monde des affaires et les politiques – et je pense que d’ici à 2050, un avion commercial pourrait se révéler viable”. »
Ce qui reste de la « grande politique » de l’artilleur Nietzsche ? Par delà bien et mal, Mach 6.
15 août 2012