samedi 28 juillet 2012

L'ordre symbolique de la monnaie


L’ordre symbolique de la monnaie

En 1975, la Fondation Thyssen, sise à Cologne en pays rhénan, avait abrité la tenue d’un colloque consacré à l’œuvre de Georg Simmel. J’ai lu, ces jours-ci, la conférence subtile prononcée à cette occasion par Hans Blumenberg, « La bourse ou la vie », dont on trouve la version écrite dans un volume paru l’année suivante aux Editions Klostermann (Ästhetik und Soziologie um die Jahrhundertwende. Georg Simmel). Blumenberg s’y demande : Pourquoi donc Simmel conçut-il une philosophie de l’argent (titre bien connu de la traduction française parue aux PUF en 1987) ? En quoi l’argent appelle-t-il une philosophie, donc la philosophie et les philosophes ? Réponse : entre la monnaie, expression hautement abstraite de la valeur des choses (objets ou prestations) qui se troquent, et la pensée philosophique gourmande de concepts dont le sens diminue à proportion directe de leurs applications effectives ou possibles, les affinités ne demandent pas qu’on les démontre, l’analogie s’impose dès qu’elle se révèle à l’intuition. Analogie manifeste entre la pièce de monnaie qui s’échange contre n’importe quel objet possible et les concepts de « sens », ou de « puissance », ou de « pensée », qui ont autant de significations qu’il y a d’ouvrages philosophiques pour les employer et de dictionnaires pour les… définir
En son temps déjà, la thèse de Simmel avait retenu l’attention, mais d’abord celle des philosophes et non celle des économistes, et pour la raison première que l’auteur, épris de ces difficultés qui seules fécondent l’esprit, avait cherché à donner des fondements solides à la « philosophie de la vie » par le biais d’un objet aussi énigmatique que le si multiforme argent. Tel le réputait du moins la culture romantique tardive de la génération de Simmel, et les pages fameuses que, de son côté, Péguy, de quinze ans seulement son cadet, a consacrées au métal frappé en monnaie qui symbolise l’échange de biens témoignent aujourd’hui encore de l’émotion extraordinaire qui entourait son symbole, le signe monétaire, métallique ou non. Relu aujourd’hui, l’ouvrage de Simmel n’a rien perdu de son originalité pour les philosophes, mais les économistes aussi se trouveront avant longtemps dans l’obligation de le méditer. Pourquoi ?
La « philosophie de la vie », qu’on se gardera de confondre avec les existentialismes français et allemands, avait surgi par impact du style romantique sur la discipline universitaire étiquetée « philosophie » et enseignée sous ce nom. Son motif cardinal, les familiers des écrits de Bergson le reconnaîtront sans peine : il tient à une exaltation raisonnée du « Vivant » – que cette philosophie tient pour la source inépuisable de sa propre régénération et de sa propre perpétuation, qu’elle présuppose communes à toutes les formes d’activité et de mouvement : humaines ou animales, économiques ou ludiques, mystiques ou érotiques, symboliques ou instrumentales, s’appliquant universellement à toute échelle, microcosmique ou macrocosmique. Il n’y a rien de plus profane que les formes de la vie, rien de plus sacré ou de plus saint que la Vie même (la « philosophie de la vie » ne manque pas d’accents religieux, elle est une théo-biologie). D’où la perplexité typique des philosophes : des formes de la vie, peut-on, en esprit, remonter à la Vie ?
Le motif propre de Simmel, dans ce contexte philosophique, Blumenberg l’a identifié avec précision : en rapprochant l’argent de la vie, Simmel a certainement espéré le dédiaboliser, en abréger le temps d’opprobre, non pas en montrant qu’il correspondrait à je ne sais quelles « fonctions » sociales rationnelles ou censées telles, mais au contraire en retrouvant en lui et dans le détail de ses formes financières l’expression de l’ « irrationalité » même du vivant. Car la « vie vivante », comme l’appellent les grands textes, a d’abord en propre de surgir envers et contre les formes établies, de créer du nouveau et de l’inattendu, de se dépenser sans compter. La philosophie de la vie, sous cet angle, ne fit que reprendre une distinction plus ancienne de la tradition philosophique, et décisive : celle de la nature naturée et de la nature naturante, distinction qui nous permet de conceptualiser le fait par ailleurs reconnu que nous habitons dans un « monde » en création continue (et non dans un « système » clos et à jamais identique à lui-même).
Il suffit de bien comprendre la portée d’une évidence philologique (je la dois à P.-E. Dauzat) pour comprendre ensuite la portée du livre profond de Simmel. Notre homme n’a pas tant pensé à une « philosophie de l’argent », comme le rend la traduction française, qu’à une philosophie de la monnaie – et « monnaie », le mot même renvoie en droite ligne à la puissance symbolique de l’objet monétaire puisqu’il vient du nom de Juno Moneta (« la monnaie se fabriquait dans le temple de cette déesse », nous rappelle le Dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg). L’épouse du dieu des dieux veille ainsi à la dignité de la frappe et en garantit le caractère sacré – on chercherait vainement message mythologique et théologique plus explicite. Notre commerce ne durerait pas une seconde s’il n’impliquait aussi un commerce avec l’ordre symbolique (je veux dire : en lui et avec lui). Lecteur attentif de Simmel, Blumenberg extrait d’ailleurs de l’ouvrage épais de sept cents pages la phrase qui résume au mieux l’effet de cette relation : « La monnaie (Geld) est l’unique composé culturel qui soit pure énergie (reine Kraft), le seul à s’être dépouillé de son support substantiel dans la mesure où il n’est, absolument, que symbole. » (Et de fait, en rétrospective historique, l’histoire de la monnaie, jusqu’à notre monnaie électronique, témoigne d’une évolution jamais interrompue vers des formes de plus en plus abstraites, de moins en moins « substantielles », la monnaie dite fiduciaire ayant elle-même connu la même trajectoire, jusqu’à son aboutissement provisoire, la banque numérique.) Le raisonnement de Simmel recoupe ici certaines démarches bergsoniennes : c’est précisément parce que la monnaie ne cesse de se dématérialiser que le phénomène monétaire (l’ensemble de ses concrétions matérielles au fil de son histoire) n’a de sens que par analogie avec les phénomènes du vivant. La vie ne peut vivre autrement : elle-même n’en passe que par cette perpétuelle dématérialisation d’elle-même, sans laquelle il n’y aurait jamais de Nouveau (et le mourant l’emporterait sur le vivant, Thanatos sur Eros).
La raison qui presse les économistes de donner toute sa place à cette philosophie-là n’échappera donc à personne de sensé : ce qui convainquait les Romains d’adjuger la frappe de la monnaie au patronage et à la protection de la redoutable Junon continue de prévaloir. En l’attribuant à une divinité parmi bien d’autres possibles (Vulcain, le dieu forgeron époux de Vénus, ou Mercure et son caducée, le dieu des négociants et des voleurs), il s’agit de prévenir le risque toujours possible de confusion du signe monétaire avec tout autre genre de signe. Moneta : le mot, en attribuant explicitement la chose à la déesse, signifie à qui l’emploie qu’elle n’est pas une médaille parmi d’autres, pas une icône, pas une amulette, pas un jouet – mais un opérateur de troc, prescrivant sans équivoque le genre de commerce qu’il active expressément : le commerce de valeurs. Il s’agit, en d’autres termes, de distinguer et de baliser l’opération spécifique sans laquelle la pagaille gagnerait le troc et rendrait ce commerce impossible. Que la pièce de monnaie puisse par ailleurs contenter aussi les collectionneurs, les faussaires ou les fétichistes – cela ne regarde que ses usages seconds, dérivés, inessentiels, privés, aléatoires. La consécration romaine de la monnaie vaut sanctification, et cette sanctification donne à la monnaie son efficacité parce qu’elle assigne à la chose – la pièce – sa rigoureuse identité fonctionnelle. Enlevez le dieu, la monnaie disparaît, ne reste que la verroterie. In God we trust : le dollar aussi le nomme, les Etats-Unis appliquent la technique romaine.
C’est précisément ce qui, avec l'euro, se produit sous nos yeux : les douze étoiles mariales tissées dans la bannière bleue de l’Union européenne évoquent un dieu mort – malgré qu’il fût né d’immaculée conception. La devise qui a recherché son auguste autorisation se trouve donc aujourd’hui devant cette alternative : soit elle le ressuscitera, soit elle nous quittera. Je ne doute pas que Simmel eût préféré se tromper : qui ne rêve de duper Junon, la plus vindicative et la plus mesquine des femmes de l’Olympe ?
Jean-Luc Evard, 28 juillet 2012

mardi 24 juillet 2012

Bulletin de juillet (2)

Je me souviens encore du jour, près de deux ans après la réunification allemande, où un germaniste de mes collègues nous le confia avec une fière conviction, il avait hautement approuvé la sentence d’un dirigeant du Parti socialiste (et futur ministre de Lionel Jospin) qui justifiait ainsi la décision du chancelier Kohl d’étendre à l’est de l’Allemagne unifiée le deutschmark, sans en modifier le cours ni la valeur : « Ou bien toute l’ex-RDA venait chercher du travail à l’ouest, un exode économique massif – ou bien c’était la devise de la RFA imposée à cours constant aux cinq nouveaux Länder, comme il advint. » Mon collègue, l’admirateur du fonctionnaire ministrable, m’avait ému : je découvrais en lui une puérilité que je n’avais pas encore soupçonnée. S’il faut un peu de vanité pour distribuer des croix après une bataille où l’on n’a pas commandé, il faut plus de candeur encore pour ne même pas désirer de dissimuler cet enfantillage.
Plus de vingt ans après l’anecdote, je m’étonne plus encore de la facilité avec laquelle l’idée sous-jacente au raisonnement du décideur en herbe (raisonnement d’autant plus abrupt qu’il avait été tenu ex quo ante, au futur antérieur, le temps de prédilection des pompiers d’après l’incendie) – de la facilité avec laquelle cette idée paraît s’appliquer aussi bien aux péripéties euro-européennes qui nous attendent. Voici bientôt quatre ans que déferlent les crises de syncope de l’euro, et nous entrons dans la phase létale, qui guette, au-delà des fonctions financières et économiques, l’agrégat institutionnel lui aussi.
Qu’avait donc en tête l’ex-ministre auquel je pense ? La conviction bien assise qu’en période de désindustrialisation accélérée il ne faut pas hésiter à soumettre les régions relativement pauvres à la logique financière des régions relativement prospères par le truchement de l’outil monétaire simplifié qu’est une devise forte car elle est par nature synonyme de possibilités de crédit – lesquelles, à leur tour, conditionnent des perspectives de réindustrialisation… En langage simple : On ne prête qu’aux riches. Le « modèle » ainsi improvisé en antichambre par ce stratège économétrique proposait un mélange typique de monétarisme cru et de keynésianisme infinitésimal. Il décrivait d’ailleurs, et non sans une once de réalisme bien dosé, le processus de facto enclenché dans la moitié orientale de l’Allemagne unifiée : une « zone » pauvre entière, brusquement tout ouverte à l’investissement illimité et à très bas taux d’intérêt, avec une main d’œuvre déjà qualifiée et disciplinée, parlant la même langue que le management de l’ouest – un vrai pactole, une aubaine à saisir au vol par tout artiste de l’investissement, et qui, dans l’ensemble de l’Europe sortie du glacis soviétique, s’offrait aussi, dans des conditions assez comparables, au savoir-faire des entrepreneurs et banquiers allemands. Ils hésitèrent si peu à pratiquer cette médecine que le deutschmark, en effet, irrigua toute cette Europe-là, centrale et orientale. Quelle était la monnaie en circulation dans Sarajevo pendant le siège de la ville par l’armée serbe ? Le deutschmark. Il y fit recette. Le capitalisme dit rhénan sut prospérer outre l’Elbe et le Danube.
L’euro, la devise européenne du début des années 2000, ne fut pas conçu autrement, et il le fut d’ailleurs par une classe économique éduquée à la même vision, comme si, à l’heure des grandes décisions, comptaient moins les divergences d’école (les « monétaristes » contre les « consuméristes », Friedman contre Galbraith) que le style homogène qu’une génération imprime aux choses, le temps qu’elle en répond, trente ans durant. La génération des sexagénaires confirmés dont je parle rassemble – je parle là en pure chronologie – les petits-fils des « Pères de l’Europe ». Elle n’a pas seulement hérité de leur style (« l’Europe par l’économie » du charbon et de l’acier), elle eut aussi à se prononcer, au moment de l’effondrement du bloc soviétique, sur les conceptions sociologiques dites néo-libérales enseignées par l’école de Friedman et de Hayek. Elle eut donc à se prononcer sur ce que ce style de pensée économique reconnaissait ou refusait de souveraineté à l’agir politique, à la conduite des hommes en tant qu’ils vivent dans la cité et non dans un supermarché. L’idéologie européenne, tournant le dos à l’éducation européenne conçue par Romain Gary, n’eut donc aucun mal à recruter ses adeptes en milieu social-démocrate aussi bien qu’en territoire démocrate-chrétien, puisque d’un côté comme de l’autre on avait déjà subrepticement renoncé à défendre la dignité propre du Politique face à son instrumentalisation par l’utilitarisme contemporain.
Il suffit que, comme aujourd’hui, des fonctions sociales se dérèglent plus que de raison pour que s’impose une perception critique plus exigeante de leurs apparences : s’il y a des discordes entre les écoles de pensée économique, le conflit véritable et pertinent oppose quant à lui les esprits égarés dans le fétichisme des faits économiques et ceux qui savent que les signes de l’activité économique ont perdu toute spécificité dans le flux de l’activité sémiotique contemporaine. Je ne suis pas le premier à placer ainsi notre époque sous le signe de la pansémiotique. Mais j’ajoute qu’elle n’a pas encore commencé d’en construire la méthode.
Ce qui donne toutefois au drame en cours sa note réellement pathétique tient moins à la raideur mécanique avec laquelle cette génération semble résister à la faillite de sa vision qu’à son refus de reconnaître, à travers les formes économiques et financières de l’événement, la disparition de la logique économique convenue qui a nourri sa pensée. De même que ses maîtres avaient professé des techniques de management économique exclusivement dérivées de raisonnements comptables (d’origine bancaire et fiscale), de même va-t-elle aujourd’hui répétant qu’il faut « émanciper » ou « séparer » l’économie de la finance. Ce lieu commun a un avantage psychologique de court terme : il réactive la vieille simplification de toujours qui, de la différence fonctionnelle du capital et du travail, en conclut à un antagonisme générique et pathogène. Cet increvable lieu commun a un inconvénient irréparable : il réduit l’économie au réseau des travaux utiles, au mépris de l’évidence anthropologique : les hommes ne s’adonnent à des activités réputées utiles que dans l’espoir d’y trouver des raisons vraiment passionnantes d’y consacrer leur vie. Les formes économiques de la maladie européenne traduisent, voici où je veux en venir, deux grandes tendances de long terme : 1) les travaux réputés utiles à la collectivité sont aussi mortellement ennuyeux que tout travail émietté, et l’économie périt elle-même de l’aversion qu’elle suscite en l’homme cloué dans des tâches à la valeur douteuse 2) la perspective naïve de libérer le travail dit productif de la « finance » qui le grugerait n’est pas seulement provinciale, mais aussi anachronique : la circulation des signes monétaires n’est plus un processus économique depuis la généralisation des sémiotiques industrielles et communicationnelles, les monnaies circulent désormais comme circulent les impulsions électroniques lisibles sur nos écrans. Les ondes hertziennes ont fini par rejoindre et dilater le grand fleuve de la sémiotisation universelle qui avait pris son cours et sa source il y a quelque six mille ans, quand furent inventées, en même temps et dans les mêmes lieux, la monnaie et l’écriture alphabétique. Paraphrasons le titre d’un livre qui date – déjà – de 1987 : « invisible », l’argent l’est devenu en s’effaçant dans les flux électroniques. Il compte désormais au nombre des « immatériaux » qui nous entourent, ces objets et ces choses dont il ne nous reste, comme indice de réalité, que la trace. Quand ils nous apparaissent, ils ont déjà cessé d’être. Mais de la cendre au diamant, l’histoire nous échappe à jamais.
Bloquer la dislocation du tissu monétaire européen à coups de mesures économiques revient donc à rosser la mer pour effaroucher l’orage qui vient, ou à prier les vents de ne pas disperser le nuage de Tchernobyl plus loin que le site de l’explosion. La génération des petits-fils des Pères de l’Europe aura donc un honneur insigne : lorsqu’elle renoncera au déni de réalité qui, comme à une promotion de grande école devant quelque épreuve de vérité, lui sert de signe de ralliement et de solidarité, elle réfléchira à l’emprise insoupçonnée de la pensée magique sur la soi-disant « science » économique. À cette condition seulement elle pourra désarmer les mômes cupides  et les trader boutefeux qui jettent leurs titres à la corbeille comme d’autres leurs jetons sur le tapis vert des casinos.
JL Evard, 24 juillet 2012

samedi 21 juillet 2012

Bulletin de juillet (1)

Un livre de Paul Quilès (Nucléaire : un mensonge français) et une foucade de Michel Rocard : ce qui donne à ces récentes interventions en matière de dissuasion nucléaire leur note particulière ne tient pas tant au poids et à la carrière politiques de leurs auteurs qu’au moment par eux choisi pour se faire entendre : peu après le vote de la confiance exprimée par l’Assemblée nationale au gouvernement Ayrault II, et, au plan international, dans la phase finale des négociations appelées par la signature prochaine du nouveau Traité sur le commerce des armes. À l’arrière-plan géostratégique international se pose depuis plusieurs années la même question ardue et insistante : la politique nucléaire iranienne, et ses effets progressifs sur la réflexion stratégique née avec la « bombe ». À l’échelle européenne, la mésentente apparue depuis plusieurs années entre Paris et Bonn, et récemment sur la question du nucléaire, entre bien sûr en ligne de compte (« L’Allemagne cherche à délégitimer le nucléaire en Europe en général », déclarait Hubert Védrine le 6 décembre dernier, dans un entretien avec Les Échos). Dans la réalité, celle des décisions,  on ne saurait considérer séparément les trois plans ainsi discernés (national, continental et international), il faut au contraire les articuler. L’analyse les distingue et peut tout au plus apprécier, cas par cas, leur importance spécifique dans la prise de décision. Dans le cas français, il faut raisonner à partir d’un invariant : créée pour des raisons purement « nationales », la force de frappe manifeste d’autant plus son inadaptation relative que nous entrons dans l’ère de la multipolarité géopolitique et des guerres dissymétriques. Même la valeur « symbolique » que lui avait donnée la vision gaullienne en souffre, et surtout depuis le retour français dans le commandement intégré de l’OTAN.
Les deux anciens ministres auraient certainement évité d’interpeller publiquement le gouvernement s’ils n’avaient eu la certitude de se faire les porte-parole d’un courant de réflexion dont les ressources intellectuelles sont beaucoup plus considérables que la reconnaissance institutionnelle. Arsenal nucléaire « moyen », la France subit moins bien que les « grands » les conséquences de long terme de la fin de la guerre froide. L’entretien de cet arsenal, depuis la disparition du glacis soviétique, peine à produire les mêmes justifications que naguère, et l’extension des guerres dissymétriques sur les continents asiatique et africain a bien sûr beaucoup pesé sur ce processus lent de disqualification de l’arme nucléaire. Pour bien mesurer en quoi la naissance du monde multipolaire où nous entrons prend l’intelligence stratégique à contrepied, il suffit ici de rappeler une des hypothèses les plus sérieuses et les plus inattendues du war game des théoriciens de la dissuasion nucléaire jusqu’en 1990 : pour beaucoup d’entre eux, la multiplication d’Etats détenteurs de l’arme atomique devait jouer dans le sens d’une diminution des risques d’un conflit généralisé car elle impliquait mécaniquement que les deux puissances leader d’alliances verraient diminuer leurs obligations de « parapluie » de leurs zones d’influence respectives. Cet audacieux raisonnement avait été présenté, du côté français, par le général Gallois, dans son ouvrage de 1960, Stratégie de l’ère nucléaire. Mais aujourd’hui, l’argument inverse est invoqué par le « club nucléaire » pour freiner ou endiguer l’armement nucléaire iranien : aux mains de Téhéran, il signifie l’entrée dans l’incontrôlable, un genre de politique que qualifie si bien l’image du « rogue state » – hydre bicéphale qui vit sur un pied de légalité mal contestable tout en ravitaillant d’opportunes filières terroristes.
Plus le temps passe, et plus l’arme nucléaire verra donc se compliquer et s’obscurcir les controverses qu’elle suscite. Conçue dans l’esprit purement symétrique de la dissuasion, elle voit non seulement se répandre partout les formes sans précédent des guerres dissymétriques, mais encore son imaginaire, nourri par le souvenir affreux de Hiroshima et Nagasaki, occulte-t-il les formes de guerre « blanche » qui, techniquement, lui sont étroitement liées mais n’agitent que peu l’opinion publique. Cachées derrière le « vieux » spectre de la vitrification par le feu nucléaire, il y a, par exemple, les inconnues de la guerre mafieuse ou de la guerre informatique, dont les intensités n’ont rien à envier à celles des conflits énergétiques et qui, en outre, obéissent à des logiques transnationales. L’imbroglio s’aggrave encore du simple fait que l’arsenal nucléaire perçu comme une lourde charge par une puissance moyenne comme la France passera au contraire pour une précieuse ostension de puissance aux yeux d’un pays émergent.
Autant de données de fait qui autorisent un premier mode d’évaluation : la dissuasion nucléaire impose des charges et des impondérables de toute nature, dont le coût ne paraît « légitime » qu’aux puissances de rang impérial ou à celles qui y aspirent. Elles seules peuvent et doivent raisonner simultanément sur les trois niveaux de réalité stratégique que j’ai distingués. Inversement, pour tous les autres Etats, la dissuasion nucléaire oblige d’abord à restreindre par le raisonnement le champ des possibles et à méditer le nouvel axiome de toute stratégie nucléaire : depuis la disparition de l’Union soviétique, le coût déjà lourd de la dissuasion a été multiplié dans une proportion incalculable puisque l’arsenal nucléaire n’a de sens qu’à l’horizon d’une guerre des blocs fort improbable. Sa maintenance retarde de plus l’adaptation urgente aux formes de guerre dissymétrique.
Dans le cas français, la situation devient d’autant plus préoccupante que l’érosion des politiques européennes communautaires accuse par contrecoup l’isolement de l’arsenal nucléaire. Ouvertement décrié en Allemagne, il tente certes quelques timides mesures de mutualisation avec son homologue britannique : l’ancrage atlantique de la Grande-Bretagne rend d’avance impossible la transformation de ce modeste partenariat en une véritable alliance stratégique. La reconversion de la dissuasion nucléaire française en une arme européenne eût été possible durant les années Delors de l’Union européenne, période d’euphorie qui laissa, pendant quelque temps, la porte ouverte à de fortes initiatives géopolitiques. Nous en sommes désormais bien loin.
Déconvenue ? Mais au moins peut-on ainsi mieux cerner les magnétismes forts du nouveau paysage géopolitique : 1) l’Alliance atlantique a survécu à la guerre froide mais n’est opérationnelle que comme arsenal conventionnel ; 2) l’arsenal nucléaire français perd ses finalités dans le contexte des guerres dissymétriques et de l’affaiblissement de l’Union européenne.
La dissuasion nucléaire avait inspiré, à ses débuts, l’image de la « paix totale » : par allusion à l’époque de la « guerre totale », cette formule résumait le raisonnement convenu selon lequel l’équilibre instable de la terreur avait épargné au monde le basculement dans une troisième guerre mondiale pourtant menaçante. C’est précisément de cette période de la « paix totale » que nous sommes définitivement sortis, alors même que nos arsenaux nucléaires ne cessent de se perfectionner (comme le montre l’adoption des techniques de l’explosion nucléaire simulée en laboratoire). Et l’argument suprême des stratèges selon lequel le nucléaire garantissait la paix du monde tend lui aussi à se périmer depuis le retour de la « guerre sainte » dans les relations internationales.
Le « ni paix ni guerre » de Raymond Aron trouve là de quoi puiser de toutes nouvelles significations.
J.-L Evard, 21 juillet 2012

lundi 25 juin 2012

Note de juin 2012

Nous inaugurons ici une nouvelle rubrique de La Quinzaine géopolitique. Une fois par mois, nos « Notes de méthode » proposeront de brèves incursions dans la bibliothèque idéale de la littérature géopolitique.

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Quelque programme que se fixe la réflexion géopolitique, ses leviers en passent toujours par le même moment : elle opère dans un élément constant, celui de l’histoire universelle, celui, autrement dit, de la résonance réservée à tels événements ou tels autres à travers la diversité des communautés de l’œkoumène et la multiplicité des générations. Résonance de la vie humaine qui s’exprime en toutes lettres dans les premières lignes de La Guerre du Péloponnèse, lorsque Thucydide, pour justifier son entreprise d’historien, invoque la portée de l’événement qu’il s’apprête à relater : « Ce fut en effet la crise la plus grave qui eût jamais ébranlé la Grèce et, avec elle, une partie du monde barbare. On peut dire que la majeure partie de l’humanité en ressentit les effets. » Cette universalité-là ne nous attribue qu’une de nos dimensions (nous vivons de plusieurs espaces-temps), encore faut-il la mesurer bien.
Contentons-nous ici de noter la relation établie par Thucydide entre le foyer de la crise et son seuil d’intensité car la fonction ainsi décrite suppose un esprit persuadé de sa capacité à la maîtriser, à l’image de sa capacité à la définir. L’esprit ainsi à l’œuvre – œuvre du politique ou de la littérature – ne se divise pas : il ne se rapporte à son monde que moyennant un même souci de méthode, une pragmatique pour un monde commun. La magistrale technique narrative nous expose la catastrophe du politique : les cités grecques se suspectent de menées impériales – impérialistes. Elles se reconnaissent souveraines, comme au premier jour, mais deux d’entre elles en particulier, Athènes et Lacédémone, semblent désireuses de transformer leur souveraineté, concept juridique incontesté, en hégémonie : en une politique de puissance imprévisible parce que n’obéissant à aucunes normes, ne connaissant ses supposés « intérêts » que si elle peut les déguiser, et d’abord à soi-même.

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Depuis Herder, les philosophes ont beaucoup controversé quant aux significations de l’histoire universelle découverte par l’Antiquité grecque. Or la volonté de méthode géopolitique exprime elle-même une de ces significations : locale, la vie de tout Etat ne s’en imbrique pas moins dans l’espace-temps commun à tous les Etats – commun au sens où il délimite le champ de leur concurrence et contient par là même de l’indécidable. L’universel découvert en son temps par l’historien Thucydide nomme donc la part d’indécidable de l’agir politique : la cité appelée à s’étendre en empire, l’Etat-nation aspirant à une zone d’influence – dans l’espace-temps dit « histoire universelle », la parité juridique des souverainetés va de pair avec la disparité des ressources matérielles de la puissance. C’est même à raison de cette nature composite que le politique peut passer pour un art, dans tous les sens du terme.
Convenons en tout cas qu’en effet il y a là de quoi produire une définition efficace de la pensée géopolitique – efficace parce que resserrée, et parce qu’attentive à son arrière-plan philosophique. Nous disposons alors d’un possible premier outil de recherche, s’agissant de définir la discipline malgré ses transformations au fil de son histoire et de ses ancrages successifs. Entre la lointaine Antiquité grecque et l’époque toute récente qui forge le néologisme « géopolitique » (sans doute par contraction du syntagme plus ancien, « géographie politique »), nous trouvons déjà réunis tous les composants de la méthode ici approchée : nous les trouvons réunis dans la génération des écrivains politiques nés du siècle de Louis XIV. Pour s’en convaincre, il suffit d’extraire des Mémoires du duc de Saint-Simon toutes les considérations qui portent sur la succession d’Espagne et le coup de force réussi par Versailles qui s’empare de la couronne à Madrid. Saint-Simon, voici qui doit compter aussi dans notre évaluation, servira de matériau au Voltaire du Siècle de Louis XIV.
Dans ces quelques années du classicisme finissant se forgent donc les prémisses de la méthode géopolitique dans sa version française. Ce qu’il convient de comprendre si nous voulons lui donner des fondements plus substantiels que les écrits du grand Chéradame, le premier historien français du pangermanisme.

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Premier composant : le duel continental qui oppose la maison des Habsbourg et celle des Bourbons configure l’espace-temps universel mentionné à l’origine par Thucydide. Hostile au rapprochement envisagé par le Régent avec l’Angleterre, Saint-Simon, en 1716, lui expose comment « prospérer dedans et dehors et nous élever jusqu’au point de devenir les dictateurs de l’Europe, comme il était arrivé à la maison d’Autriche, même après avoir tacitement renoncé à la monarchie universelle, où elle avait enfin senti qu’elle ne pouvait atteindre ». Le trait décisif, dans notre perspective, se marque non pas tant dans cette reprise de la perception bourbonienne (datant des années Richelieu) que dans l’argument stratégique avancé par le duc pour convaincre le Régent : « l’avantage infini à tirer pour cette union et pour la mutuelle grandeur de la contiguïté des terres et des mers des deux monarchies (i. e. l’Espagne et la France), qui leur procure réciproquement des facilités que la nature avait refusées aux deux branches d’Autriche, dont elles auraient bien su grandement profiter ».
Voici donc, sous la plume de Saint-Simon, l’anticipation littérale des principes de l’amirauté américaine à la fin de l’ère Monroë : tout Etat doit apprendre à vivre aussi sur mer. Comme Mahan en 1894, Saint-Simon fait valoir la nécessité d’un contrôle des mers et des ports – si la France veut affaiblir les Habsbourg, la plus continentale des grandes monarchies européennes. Le même raisonnement lui fait comprendre, en 1703, la gravité de l’événement – quand l’Angleterre et les Provinces-Unies contraignent le Portugal à leur réserver le droit d’escale dans la baie de Lisbonne. Car « rien n’était donc plus principal que de garder contre lui (i. e. le Habsbourg) cette unique avenue (i. e. le Portugal), de conserver le continent de l’Espagne en paix en gardant bien ses ports et ses côtes, et de s’épargner une guerre ruineuse et dangereuse  en ce pays-là, tandis qu’on en avait partout ailleurs à soutenir. »
Deuxième composant : la délimitation exacte du foyer des intensités politiques du jour. « Les affaires d’Espagne influaient sur toutes les autres » (1702). Mais ce n’est pas le courtisan qui parle ainsi, le duc soucieux de voir se prolonger la politique matrimoniale pratiquée depuis le règne de Louis XIII, c’est bien plutôt le stratège habile à déjouer les apparences, celui qui, en 1700, a beau savoir « l’Espagne trop faible pour être laissée à ses propres forces », n’y reconnaît pas moins le véritable point de fixation de l’affrontement entre la France et la coalition anglo-austro-hollandaise. Ruinée par son incapacité à capitaliser le fruit de ses razzias coloniales, l’Espagne représente, dans l’économie de la balance des forces européennes, le maillon de loin le plus fragile, et c’est précisément sur cet organisme déjà vermoulu que se concentre toute la violence du conflit des années 1695-1710, sur lui que la monarchie française, à travers Saint-Simon, compte miser pour faire pièce à la marine anglaise (donc à la politique canadienne de Londres) et pour desserrer les tenailles autrichiennes. Le calcul stratégique portant sur cette échelle européenne s’avèrera payant. C’est Voltaire qui, le premier, tire ce bilan puisqu’il crédite Louis XIV d’avoir renversé la grande tendance historique à l’œuvre depuis un siècle : « Depuis Charles Quint la balance penchait du côté de la maison d’Autriche. Cette maison puissante était, vers l’an 1630, maîtresse de l’Espagne, du Portugal et des trésors de l’Amérique ; les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples, la Bohême, la Hongrie, l’Allemagne même (si on peut le dire), étaient devenus son patrimoine ; et si tant d’Etat avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à croire que l’Europe lui aurait enfin été asservie » (chapitre II du Siècle de Louis XIV). Le soin maniaque avec lequel, par ailleurs, Saint-Simon reconstitue le détail des intrigues de cour trouve là une de ses raisons puissantes : nous rendre visible la part invisible et abstraite du drame géopolitique qui, de son vivant, redessine la balance du pouvoir sur le continent et dans ses colonies.
Une fois que, dans la masse narrative des Mémoires, nous avons appris, à force de patience, à repérer les deux composants essentiels de la perception géopolitique et à en admirer le maniement agile par le duc, nous nous prenons même à en suivre aussi le jeu et les effets sur les machinations les plus inconsistantes, les intrigues les plus frivoles, les délibérations les plus chimériques. Et plus encore nous aimons admirer l’homme qui, témoin plus qu’acteur de la partie qu’il décrit du fond de son cabinet d’écrivain, inaugure l’usage de catégories géopolitiques que rien n’a encore périmées. Cent ans après lui, et jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins, il enseigne encore les plus grands : “Nous sommes arrivés maintenant à une époque où l’histoire de la grande révolution d’Angleterre commence à se mêler à l’histoire de la politique étrangère”, note Macaulay, en 1848, dans son Histoire d’Angleterre quand il aborde les dernières années du règne de Charles Ier. Mais le principe et la morphologie de cette interaction régulière entre le politique dans la cité et le géopolitique où elle baigne, Macaulay les doit au siècle précédent.



mercredi 13 juin 2012

Bulletin de juin (2)

Les récentes péripéties de la dislocation européenne en cours permettent d’enrichir le pronostic que nous risquons au grand jour depuis un moment déjà. En fait, ces jours-ci, l’Europe vient de disparaître, et, sauf à savoir comment déjouer les apparences, personne ne peut encore s’en aviser. Comme dans le célèbre sketch, le héros du dessin animé a depuis longtemps quitté la terre ferme de la falaise et mouline dans le vide. Dans tous ses émois de fugitif traqué par le méchant loup, il mettra encore longtemps à l’entrevoir béant sous ses pieds. Hors d’haleine, comment songerait-il seulement à penser ? Nous en sommes là : tandis que les comptabilités nationales se dissipent en traites de crédit sans valeur, leur banque commune, la BCE, fabrique des assignats qui n’ont d’autre valeur que la respectabilité déclinante de leur signataire. D’un côté, une banqueroute au ralenti ; de l’autre, un cautère auquel même le FMI a de plus en plus de mal à renouveler l’expression obligée de sa confiance crispée.
Le kit d’urgence des cent milliards d’euro(s) refilé sans fanfare, le 10 juin dernier, à l’Espagne en faillite ne pouvait faire le poids devant la coupe de football qui lui ravit la vedette. Le nom de la compétition sportive clone son synonyme la devise européenne – et c’est précisément cette joyeuse indifférence devant l’effondrement des finances ibériques qui a inspiré à la chancelière allemande sa décision stratégique, la première de son règne : la RFA exige désormais l’institutionnalisation d’une « Europe à deux vitesses ». Inutile d’attendre le résultat des nouvelles élections législatives du 17 juin, en Grèce, pour entendre ce que, de Berlin, ce parler-là veut dire : dans les faits et dans les têtes, Maastricht et Lisbonne ont vécu, et les formes de la débandade commencent de se dessiner au grand jour. Pour la première puissance européenne, même le fédéralisme fait donc désormais figure officielle de vieille baderne. Que le lieu commun de l’unité européenne, en mode fédéral ou intergouvernemental, soit ainsi disqualifié par la RFA au lendemain des présidentielles françaises ne tient évidemment pas du hasard des tactiques : non seulement le principe Europe est visé, mais elle l’est au cœur, le Traité signé par De Gaulle et Adenauer ayant servi jusqu’à aujourd’hui de référence symbolique solennelle. De la part d’Angela Merkel, désavouer ainsi François Hollande, et dès les premiers jours du nouveau quinquennat, revient à résilier ce rite et cette tradition. Les « euro-obligations » ont bon dos, l’essentiel est ailleurs – non pas même l’avenir de la « Zone » euro, mais celui de toute architecture institutionnelle du vieux continent. Il n’a qu’un tort, mais ce tort est fatal : il se compose d’Etats-nations, or les grandes puissances du jour seront des Etats-continents, non pas des fédérations d’Etats-nations.
Il ne sera donc même plus indispensable que l’euromanagement se donne la peine d’évacuer le décor communautaire datant des années Delors. Il suffit désormais de n’importe quelle épreuve un peu rude pour que soit administrée la cure de réalité qui interdira de taire plus longtemps l’évidence : un caprice pétrolier, un nouveau tour de vis protectionniste venu de Chine, un coup d’humeur des gaziers russes… tout, n’importe quoi, y compris une futilité, peut ravager les façades du village Potemkine que forme la « Zone » - l’agrégat crevassé des vingt-sept Etats membres de l’Union.
*
       Plutôt que de céder à la facilité, plutôt que d’ironiser sur les figures du peu dramatique effroi sans fin de cette fin de partie, Flavius et La Quinzaine géopolitique veulent insister sur l’étrange note d’insignifiance qui en fait la musique. C’est le seul enjeu à notre portée : nous perdons l’idée d’Europe, soit – mais qu’au moins la déception et le deuil, nous les vivions sans nourrir le jeu pervers des Européens, consentants aveugles au sens de leur situation géopolitique ou, pire, tentés par le déni de réalité.
La forme de déni la plus répandue passe, comme toujours, par la manipulation du sens des  mots. Car il est pervers, aujourd’hui, de pontifier sur la « crise » de l’Europe et sur les remèdes envisageables ou sur les « erreurs » commises ; non pas seulement parce qu’il est indécent de nommer « crise » une aussi longue séquence d’indécision et d’atermoiements, étalée dans la durée, mais aussi parce que cette incapacité résolue à donner aux choses leur vrai nom répond de son côté à une seule et unique obsession : se dissimuler que les grandes puissances de ce monde ont compris qu’elles peuvent, de facto, le configurer, ce monde, en se passant de nous. Il leur suffit de ne pas le dire à trop haute voix et de contribuer ainsi au déni de réalité européen – pour que le Monde de demain, qui a vu le jour avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, achève de se substituer au décor actuel, sorti du monde d’hier, celui d’Aristide Briand et de Woodrow Wilson.
Il faut donc dès maintenant nous exercer à décentrer le regard. Quelles sont les lignes de fracture véritables du monde qui vient ? Poser la question, c’est y répondre : le bras de fer sino-américain s’engage dans un hémisphère qui déborde son foyer géopolitique, la question de l’océan Pacifique, et touche au flanc islamique du continent asiatique – tandis que, au Proche-Orient, la guerre inter-arabe s’intensifie de jour en jour.
Pour vivre et penser en Européens lucides, c’est vers ces deux lignes que nous devons nous diriger en esprit.
J.-L. Evard, 13 juin 2012

mardi 5 juin 2012

Bulletin de juin (1)



Après quelques semaines de suspension contrainte, La Quinzaine géopolitique reprend sa parution. Le blog annoncé au début du printemps comprendra tout d’abord deux bulletins mensuels, commentaires de l’actualité, notes de lecture ou brefs essais théoriques.
Je profite de ce recommencement pour le préciser : le travail fécond ne peut se suffire d’hypothèses, si pertinentes soient-elles ; il ne dure et n’oriente la réflexion que s’il rend vivantes les méthodes d’une discipline. Dans cet esprit, la nouvelle série qui commence cette première semaine de juin propose d’ouvrir une recherche sur les notions de surface et d’interface géopolitiques. Extraites d’un essai paru en mai dernier dans la revue trimestrielle Médium (31), les lignes suivantes conduiront à quelques vers d’Apollinaire conçus sur le front de la guerre de 1914-1918. Elles valent hommage rétrospectif au visionnaire. Les poètes, s’ils prennent leur métier au sérieux, se font les égaux des stratèges, qui, pour quelques-uns, se mettent aussi à leur école.

*
L’occidentalisation du monde avait résulté, par expansion accélérée, de l’initiative européenne, datant des Temps modernes. En généralisant, au XXe siècle, la condition occidentale à l’ensemble du monde habité, elle finit à l’inverse par parquer l’Europe, son foyer d’origine, parmi les provinces du géopolitique en gestation. En gestation, car entre la découverte du Nouveau Monde et la Première Guerre mondiale, l’Europe a progressivement perdu son avantage géopolitique de puissance impériale première, au bénéfice de deux entités géopolitiques plus hégémoniques, l’Amérique et la Russie. De la surface encore décisive au XIXe siècle nous sommes passés aux interfaces du géopolitique, le mot désignant donc entretemps une réalité tout autre. Face à l’Amérique et à la Russie, l’Europe était « petite », mais elle ne l’était ni plus ni moins que la Couronne britannique dominant son Commonwealth. En revanche, face à la stratosphère colonisée par les missiles et les  ordinateurs conçus au cours de la Seconde Guerre mondiale et sillonnée aujourd’hui par les navettes spatiales et autres satellites, la surface européenne, comme toute surface à l’ère des interfaces, n’est plus qu’une quantité négligeable. Ce que le sociologue avait repéré sous l’espèce de l’ère « post-industrielle » (D. Bell), le médiologue peut l’approfondir en observant les transformations liées au passage de la Surface à l’Interface.
Conçue aux Temps modernes comme un outil intellectuel de l’extension impériale des États-nations, la géopolitique, le mot le dit, interrogeait l’intensité d’une volonté de pouvoir, rapportée à l’inertie de l’étendue physique (terre et mer) où l’appliquer. Avant d’être tel ou tel empire, l’empire, en effet, est un principe de domination, et comme toute forme collective de domination, il articule un habitat (domus) et son habitant (dominus). Même étendu par la pensée à son arrière-pays, à son hinterland, à ses rivages les plus lointains, il lie à une surface, à laquelle il imprime une forme (par ses frontières) et une orientation (par sa métropole). Rome s’était faite empire grâce à ses voies de communication, et la thalassocratie britannique avait construit le Commonwealth selon la même technique du transport efficace. Les télécommunications en tout genre, filles de l’électrification intensive, ont supplanté les véhicules plus lents que la lumière, galère ou clipper. L’empire, c’est-à-dire l’imposition monopolistique d’un réseau de transport concentrique sans autres limites que sa propre sphéricité, l’empire a alors commencé de quitter la Terre et de gagner la stratosphère, espace-temps logistique et stratégique de la télécommunication instantanée (donc des décisions immédiates). Le principe de la domination impériale est donc bien toujours celui du circuit : mais ce circuit est moins une « toile » (figure plane) qu’une « grappe », un volume sans contours décisifs, un fragment d’énergie-matière fractale. Sous cet angle, la médiologie se présente comme un des outils les plus précieux de la prospective géopolitique. La géopolitique référait l’empire à l’étendue d’une surface, la médiologie l’interroge en termes d’interface. L’Europe qui décline et retourne à l’état de province est celle inapte à se convertir à cette mutation. Elle en est incapable non parce qu’elle serait fatiguée (thèse néo-hégélienne de la décadence, dans laquelle se débat Peter Sloterdijk), mais parce qu’elle n’est qu’une surface — fédérale, confédérale, libre-échangiste, humaniste ou nihiliste, peu importe puisque désormais toute surface n’est que l’un des innombrables cas de figure d’un complexe d’interfaces qui, ni terrestre ni céleste, n’opère que comme une connexion de connexions, et au sens où Niklas Luhmann a avancé l’hypothèse d’une « société de la société » (1997).
La transformation de la surface en interface géopolitique eut un premier grand témoin lucide. Guillaume Apollinaire y a consacré un de ses Calligrammes :

Guerre

Rameau central de combat
Contact par l’écoute
On tire dans la direction « des bruits entendus »
Les jeunes de la classe 1915
Et ces fils de fer électrisés
Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre
Avant elle nous n’avions que la surface
De la terre et des mers
Après elle nous aurons les abîmes
Le sous-sol et l’espace aviatique
Maîtres du timon
Après après
Nous prendrons toutes les joies
Des vainqueurs qui se délassent
Femmes Jeux Usines Commerce
Industrie Agriculture Métal
Feu Cristal Vitesse
Voix Regard Tact à part
Et ensemble dans le tact venu de loin
De plus loin encore
De l’Au-delà de cette terre

En peu de lignes, voici matière à renouveler l’étude des guerres hyperboliques et à prévoir comment la pensée géopolitique, s’éloignant de ses prémisses géographiques, construira ses prémisses médiologiques.
J.-L. Evard, 4 juin 2012

lundi 30 avril 2012

Bulletin de mars 2012

Pour inaugurer Flavius, notre Bulletin géopolitique en ligne, nous présentons l'édition du mois de mars dernier. Bulletin géopolitique de mars En 1948 paraît un des livres cardinaux du siècle, Essai sur l’accélération de l’histoire. Son auteur, Daniel Halévy, le Pylade de Charles Péguy pendant l’Affaire Dreyfus, fête cette année-là ses 76 ans. Les intertitres ont fait l’objet de tous ses soins : «Les hommes de la mer et des îles», «Pax romana», «Déchéance de l’Asie», «La révolution des moines», «L’Occident se retourne», «La terre encombrée»… Lisons entre les lignes, et l’évidence s’impose : Halévy, trois ans après la mort de Valéry, dialogue avec lui, module certaines des intuitions de « La crise de l’esprit », l’essai de 1919. Deux après-guerre, et le même pressentiment : quelque chose s’effiloche qui jusqu’alors avait toujours accompagné l’Occidental. S’effiloche un texte (le discours de la philosophie de l’histoire), et le tissu de ce texte : le planisphère de cette histoire, les surfaces parcourues à tenter d’y vivre, les plans de la Fortune et de la Providence. Dans ces plans, les deux guerres, qui n’en firent qu’une, mordent, et taillent un accroc. Et Halévy sursaute. Ce billet de mars, j’en dois le propos à un jeune ami qui se demandait devant moi : «Géopolitique ? Vaste programme…»
Pour l’ancrer, et pour en définir au mieux la visée en nommant une de ses filiations, voici donc, et par volonté d’hommage aussi, le nom de Halévy, et ce nom au moment où quelque véritable vertige insiste en lui et lui enseigne que, des épreuves connues par sa génération, et même des plus sinistres, émane quelque nimbe d’irréalité. D’autres auteurs vont s’arrêter à leur tour sur cette nuance toute nouvelle de l’ « expérience » de l’histoire (je pense à Canetti, à Broch). Pourquoi, se demandent-ils, notre existence doit-elle désormais prendre acte d’événements qui ne peuvent décidément pas faire l’objet d’une expérience fondée en sens commun ? Exemple par la figure inverse: nos sciences trébuchent à qui mieux mieux, observe Valéry, et pourtant notre volonté de savoir ne diminue pas. La réponse de Halévy se fonde sur l’hypothèse apparemment triviale de l’«accélération». 
D’elle s’autorise la réflexion géopolitique ici entamée, car c’est elle qui résume la métamorphose connue par notre espace-temps sous l’effet de la motorisation électrique universelle (habitat, transports, communications, fonctions urbaines). Il y a toutes sortes de types de moteurs. L’électricité, en revanche, parmi toutes les sources d’énergie que nous y acheminons, possède une particularité pour le moins frappante : nous pouvons apparemment en produire des quantités illimitées. Cet illimité-là, dans l’histoire de l’industrialisme, a de fait aspiré à soi la sphère des machines et de leurs usages. La traction électrique leur ouvre l’horizon béant de la vitesse de la lumière. La mousse électronique de nos écrans nous en rapproche un peu plus. Cette accélération-là tend du coup à propulser les pilotes de ces bolides, les peuples, au-delà de leur surface historique – non pas au-delà des frontières du jour, vers de Nouveaux Mondes, mais au-delà de l’atmosphère de leur biotope, dans la stratosphère où ils installent les relais et les antennes de l’empire numérique et dans la nanosphère où ils implantent les fonctionnalités cybernétiques de notre animalité organique et neuronale. De fait, cet au-delà macro et nano de la surface excède les compétences reçues de la discipline géopolitique : la Terre habitable n’est plus l’étendue terrestre et maritime de ses débuts, la Terre se recompose en un agrégat d’interfaces divers qui se réfèrent, non pas à l’espace-temps géocentré institué au XVIe siècle par les empires européens, mais à l’espace-temps planétaire et nucléaire des physiciens et astronomes du XXe siècle. Les coordonnées de cet espace-temps ne sont ni géographiques ni mécaniques, mais infographiques et dynamiques. La géopolitique raisonnait en topographie, et dans la perspective d’une accumulation et d’une conservation de l’énergie. Les agrégats d’interfaces se projettent à l’horizon (fractal) d’une entropie généralisée de l’habitacle humain. Pour Paul Virilio, la motorisation du monde aboutit d’ailleurs à la figure et à l’époque de « l’horizon négatif » - à l’équivoque d’une accélération et d’une décélération simultanées à l’effet d’entropie politique redoutable : la sphère de la décision rétrécit comme peau de chagrin. L’indécidable du politique, le style et le régime aléatoire de la domination contemporaine se présente alors comme l’extension normale, l’effet en chaîne de l’indécidable de notre époque quantique. Et sur quoi porte l’indécision à endurer, la décision à prendre, s’il en est encore temps ? Sur la violence infligée au port où j’habite par l’accélération du transport qui m’éloigne du lieu et de la surface, me désorbite, me satellise. Expatriation généralisée dans l’Interface universel. La géopolitique était née en vue de décrire les frontières naturelles des empires et leurs transgressions. La transgression a progressé, mais les frontières artificielles l’emportent désormais sur celles naturelles et conventionnelles, le passeport génétique sur le permis de séjour. Dans ces conditions, pourquoi maintenir, se demandera-t-on, la notion de «géopolitique» ? J’ai cru remarquer que la découverte de nouveaux objets précède toujours le nom des nouvelles sciences qu’ils amènent sans faute avec eux. Enrichissons d’abord la topologie du nouveau monde et du nouvel immonde où nous avons commencé d’emménager. La nomenclature suivra. 
J.-L. Evard, 16 mars 2012