lundi 15 décembre 2014

Retours sur la Grande Guerre (16) : la nuit du caméléon


En août 1914, la guerre « éclate », dit-on. Que nenni ! Tout au plus change-t-elle de cadence et d’extension, de sporadique et locale (1905 : Agadir, Port-Arthur ; 1912-1913 : Andrinople, Belgrade) elle se fait quotidienne, massive et continentale, mais elle rôdait, rampait hantait et maraudait depuis des années. Elle oppose deux coalitions incertaines ou friables, mobilise des empires hasardeux, emporte des époques disparates ou hybrides (le national-catholicisme irlandais, la révolution conservatrice en Allemagne et en Autriche, les apothéoses futuristes de la Technique en overdose…). Mais le conflit le plus âpre qui s’y joue enrôle l’esprit contre l’esprit, sans canons ni bannières, dans le secret des cœurs. Avec une efficacité aussi discrète qu’infaillible, la Grande Guerre ronge le langage humain, elle le dépossède de sa puissance de sens, elle n’engendre pas simplement l’esprit dada, elle en voit le pli acide, l’humeur rageuse et la désolation secrète – Dada, ce dandysme punk et no future de la Grande Guerre – infiltrer les doctrines les mieux rassises, barioler les prestiges et les séductions de l’attraction nihiliste à motif théologique, esthétique ou moral.
Si la guerre de l’esprit contre l’esprit les oppose, ses controverses du jour, exercice vital indispensable à son hygiène, comptent bien moins que le désenchantement et la résignation muets qui les pénètrent alors, en même temps que périclitent le désir de méthode et d’orientation, le sens et l’appétit d’horizon qui n’imagine de nouvelles frontières que pour apprendre à les franchir et à rassembler les fragments découverts de l’inattendu. La discipline joyeuse du doute le cède à la morose passivité de la méfiance. Constant symptôme morbide de dispersion et d’incontinence mentale : quand l’esprit doute de l’esprit et de sa franche présence aux choses actuelles et possibles, il se fait verbeux ou fade, jacasse, se rabat sur les mots et, dans ce maniérisme, s’effiloche en phrases compilées ou pompeuses, perd le goût du mot juste et rare moteur de l’idée précieuse, du geste heureux. Il raccommode des débris de significations centrifuges mais renonce à conjuguer leur tissu poétique et leurs affinités analogiques. Il ne résiste ni ne désire plus résister aux retours pervers de la division du travail intellectuel sur l’intellect dont l’émiettement et les spécialisations lui tiennent lieu de monde en deuil d’unité encyclopédique – soit au nom fataliste des « progrès de la science » qui cloisonnent l’expérience, soit par aristocratisme réfractaire aux pathologies de l’utilité et de la sécurité. Cette panne de la conscience en puzzle ne survient pas sans tapage ni tumultes ; en émane une aura de scandale et d’exaspération, parce qu’elle annonce une épreuve angoissante, un risque de disqualification intérieure et publique, prévenue par l’imprécation vertueuse, satisfaite à bon compte dans la tentation pamphlétaire.
Le découragement de l’esprit et le désœuvrement de l’intelligence convergent toujours vers la même victime propitiatoire : la haine de soi, la guerre entre intellectuels et, souvent, dans le même intellectuel – comme en témoigne, à l’occasion de la Grande Guerre, l’apparition d’un nouveau personnage, d’une nouvelle autorité sociologique appelée à régner pour le siècle : le transfuge, le traître, le martyre de la conversion idéologique, l’anti-Héros hargneux des livres de Margret Boveri paru entre 1956 et 1960, De la trahison au vingtième siècle, et de Thomas Noetzel, La Trahison fascinante (1988). (« Dans un tel monde, les valeurs se renversent. La trahison ne sera plus la chose du monde la mieux partagée. Tout au contraire, rare et sublime, elle sera le dernier refuge de la liberté », avait même déjà surenchéri Raymond Aron en 1951, quand son sarcasme préface Le Siècle de la trahison, d’André Thérive.) Or, ces cas extrêmes du second après-guerre répétaient en réalité un scénario déjà rodé à l’occasion de la Grande Guerre, et qu’illustre la trajectoire prototypique du peuple nombreux des premiers transfuges notoires du siècle dit totalitaire : Georges Sorel, Georg Lukacs, Marcel Déat – pour nous en tenir à eux. Le bref et fameux petit traité de La trahison des clercs (Benda, 1927) avait été précédé de L’Avenir de l’intelligence (Maurras, 1905) – et voulait d’ailleurs lui donner la réplique. Du côté allemand, en 1918, Hugo Ball – encore Dada – publie sa philippique de 300 pages, Zur Kritik der deutschen Intelligenz, et y fustige son propre biotope, la bohème et la presse. Quelque dix ans avant et quelque dix ans après la Grande Guerre, les clercs s’étaient ainsi déjà chargés de reconnaître en elle et son décor l’âge d’or du transfuge, le style détraqué du réquisitoire prolixe. Désormais, ils ne cesseraient plus d’instruire leur propre procès, ceux de Moscou, à la fin des années 30, emportant la palme. Enfant déshérité et déclassé de la théologie politique et des lauriers de Savonarole, le clerc laisse au clou des reliques le froc de Lamennais et, comme cet abbé ultramontain devenu journaliste ultralibéral, quitte les séminaires et fonde des journaux, des agences de presse, l’industrie de la manchette et de la gazette fiévreuses qui substituent l’agit-prop’ à l’espace public, le démarcheur à l’orateur, le partisan au stratège, le manifeste fumigène au prêche ou à la thèse en Sorbonne.
Pour sonder le creux de turbulences vides autour duquel se déroulent ces manœuvres de la guerre d’imprécations entre intellectuels et dans l’intellectuel, un cas de figure peut servir de parabole. Soit ici nommé Jacques Bainville, historien et écrivain venu du journalisme parisien, élu à l’Académie française en 1935, trois ans avant son ami Charles Maurras. Dans le Napoléon qu’il publie en 1931, Bainville prendra soin de montrer que son personnage n’est devenu un grand capitaine que d’avoir été d’abord un intellectuel – un lecteur assidu des classiques de ce temps. Et l’artilleur stratège en herbe, de fait, de siéger à l’Institut, parmi les Idéologues, les disciples, autrement dit, des écrivains de l’idéologie – néologisme créé par l’un des leurs, Destutt de Tracy, pour désigner sa doctrine de psychologie rationnelle de pure extraction cartésienne amendée dans l’esprit de Condillac. Il n’empêche que Bainville, quoique monarchiste, bon écrivain et adversaire maurrassien déclaré des napoléonides, fait sien l’usage péjoratif, voire insultant, que le Premier consul s’autorise du nouveau terme : « idéologues », dit-il avec hargne et même mépris, pour déprécier ses collègues – bientôt rédacteurs du Code civil – dont l’agacent l’existence studieuse, les argumentations pondérées et peu ou pas pragmatiques, le rationalisme de vie contemplative et académique, le juridisme justinien bridant la puissance indivisible des rapports de force et des passions simples. Les accents activistes, décisionnistes et anti-intellectualistes du mot l’emporteront dès cette époque sur sa valeur première, mais de manière pourtant confuse, comme le montrera plus tard son destin funeste dans des têtes aussi pointilleuses que celle de Karl Mannheim (pour lui, comme pour Lukacs ou Gramsci, « idéologie » ne désigne que l’art méthodique et hypocrite de penser par référence explicite et polémique à des intérêts de position, mais niés pour soi-même autant que dénoncés chez autrui – à l’inverse exact, donc, de ce que le terme avait d’abord fait entendre de la part des Idéologues). Le cas de Bainville a d’autant plus de valeur documentaire que l’homme, contemporain de Barrès, connaît, et même fort bien, l’usage premier du terme en litige : avec ses « romans idéologiques », Barrès aura été un des tout derniers écrivains français à parler la langue de Stendhal, entendant par « idéologie » l’art de classer par genres et par degrés de vigilance l’ensemble de notre vie mentale d’introspection. Et il aura été aussi un des premiers à pratiquer l’usage cuistre et vulgaire du passe-partout verbal, comme s’il ignorait, de même, la différence de l’égotisme et de l’égoïsme. Bainville aura pratiqué indifféremment les deux acceptions : à l’occasion, comme Bonaparte, ou comme un potache, il pratique l’homonymie à la louche, confond l’idéologie méthode psychologique et l’idéologie projection de monde – l’idéologie, technique typologique de classement des imaginations et des émotions, et l’idéologie, technique de manipulation ou de dissuasion du discours concurrent ou ennemi. On ne peut guère imaginer de dislocations plus violentes du sens subtil des mots et de la nature propre des choses. À plus forte raison chez un futur habit vert, à qui son rang d’homme de lettres devrait interdire de penser et d’écrire comme le recommande Machiavel : par figures équivoques, allergiques aux idées claires et distinctes, utiles à l’agir double du clerc moderne, filou conceptuel friand de sa double vie de propagandaire journaliste et d’ami des savants. La Fontaine : « Je suis oiseau ; voyez mes ailes […] Je suis souris : vivent les rats. »
Le cas singulier de Bainville en préfigure bien d’autres – comme on s’en convainc au vu de toutes les applications qu’aura trouvées, et toujours sous l’empire de la parole vaine parce qu’imprécatrice ou inquisitoriale, l’usage approximatif ou pervers du fameux vocable passe-partout, « idéologie », par ces premières générations de l’âge d’or du transfuge et du détournement. La guerre entre intellectuels et dans l’intellectuel aura trouvé ce fétiche de la « pensée captive », son « tube », sa rengaine, son schmilblick. Mais captive de qui ou de quoi ? faut-il demander à Milosz qui, dans son essai éponyme, avait lancé cette image de « captivité » de la conscience dans les pires années de la Guerre froide. Captive, en tout cas, de la confusion des genres, et de la consécration – définitive – qu’elle reçoit à l’époque de la Grande Guerre et des métiers qu’elle réclame, sous le signe destinal des vocations doubles, des carrières nomades et des stratégies incertaines. La guerre des intellectuels et dans l’intellectuel se plie à toutes les maximes de l’art de son temps : elle oscille entre les règles de la guerre de position – les tranchées – et celles de la guerre de mouvement – le raid. La pensée captive opère aussi en pensée furtive. Style chic, stratégie à double détente du caméléon.

J.-L. Evard

jeudi 11 décembre 2014

Méditation quantique (6)


En avant-garde bientôt triomphante, l’homme quantique, cousin germain de l’homo sapiens, ne fait plus bande à part, ni feu de tout bois, ce pionnier ne rêve que de s’établir à son compte, unique particule de son Nouveau Monde, la plus autonome. Il s’y apprête avec ardeur, piaffe, s’arme, s’outille, s’avitaille, guette le jour du grand départ qui ne s’improvise pas. Il n’aura pas d’amarres à larguer, pas de foc à tendre, pas de coque à calfeutrer, pas de vaisseaux à brûler : sans badge, homo quanticus prend déjà le large, croise en pirate, surfe en souverain furtif, dédaignant passes, ports, axes, havres et magistrats, narguant les terriens, les portiques, les banlieues, les libraires, toutes espèces de surface fixe et foncière promises à disparition. À son hardware de télé-conquérant bientôt vainqueur de tous empires à sa botte ingénieuse ne manque ni
l’écran
son jeu préféré, preux bouclier et nappe infaillible, paravent light et savant camouflage – bulle de verre, de plexiglas ou d’azote liquide, peau et film des clips caressés de lasers, rideau, panneau, appât des addictions, transparence des geôles du rêve téléchargé, nasse et filet, radar, faisceau, écho d’écho d’échos, casque et crâne d’internaute enfin soudés, armure à pointure d’ongle incarné, heaume de silicone plus beau qu’un genou de résine, capteur captif capteur subtil, piège loyal, filtre en gorge profonde, vitrail incolore des spectres insatiables, angle vitreux des focales et des panoptiques, inerte fond d’œil des vidéogrammes, cristal cran d’arrêt des crash, des flux, des flash
ni
l’antenne
son organe royal, sa crosse précieuse, sa quille vectrice, sceptre émetteur et récepteur, svelte agent double, colonne sympathique et cinquième, cheveu d’ange ou corde sans chanvre, clou de glu, môle des ondes, fil ou quartz ou palpe ou dague d’éther, tige ou archet des rumeurs qui fourmillent, mince cartilage impassible, planque ou torpille en affût, terne diadème s’effilant sans foudre, hordes et foules encordées, effusions sans transes ni pentecôte, radio-palabres des pipelets, canal où jacasser tout seul, nickel beuglant, mât d’urgence, cordon des naufrages, Save Our Souls, réticule magnétique, perchman irréfléchi, glaneur acoustique, neurone capital, dôme hertzien, fin filin enclouant tous radotages d’œil et d’ouïe, dard des bits, seuil des signes, tact des piles, vestige d’étoile demain morte
ni
le scan
page hors sol, livre informe, torve pupille, morne automate sous le ciel de Saturne, trace morte et vomie, universelle solarisation, ralenti d’irradiations soufflées par spasmes, silencieux crépitement des voyages lunaires, des lumières froides, des soleils noirs, des mausolées d’archives, des mémoires saturées, des cellules vitrifiées, des photons espions exténués qu’on assoiffe d’obscurité, ruse électronique, cruauté électrique, invasion des spectres de la chair et du verbe, hérésies de la lumière dépossédée de son ombre, de l’œil privé de sa paupière, de ma voix éperdue de silence, armes virales d’incendiaires numériques, flambeaux et réseaux de l’insanité connectique, peste souriante et transgénique du pixel, suaire et transfert entropique, pipe-line et peep-show intersidéral, cloaque, panique de la Communication incarcérée par ses élites enjôlées même
J.-L. Evard

mercredi 10 décembre 2014

Retours sur la Grande Guerre (15) : hypnose du politique


Les quinze derniers mois de la Grande Guerre voient tomber et disparaître les trois dernières grandes dynasties de la vieille Europe. Ces trois monarchies impériales s’effondrent d’un même mouvement, comme si elles manifestaient chacune la même inadaptation foncière aux impératifs de la guerre de masse et de matériel. Même le cas-limite de l’Allemagne wilhelmienne, première puissance militaire sur le continent, en témoigne avec netteté : après avoir provoqué la démission du chancelier Bethmann Hollweg en juillet 1917, le haut état-major impose sa politique de « guerre totale » à l’empereur et au Reichstag – sans pour autant forcer la victoire ni sauver le régime, même débarrassé du front oriental par la défection russe dès octobre 1917. Dès le printemps de la même année, quand tombent les Romanov, l’imminente entrée en guerre des États-Unis aux côtés de l’Entente va faire basculer la décision – de telle sorte que le wilsonisme, cette version élargie, atlantique, de la tradition libérale et nationalitaire, parut même ajouter sans peine au dernier acte du conflit mondial une forte couche de romantisme politique triomphant, un arrière-goût de 1848 à retardement, un désir de risorgimento pour la vieille Europe saignée à blanc. Wilson déchantera vite, dès 1920, avec le repli américain, qui fait de la SDN un fiasco de la première heure. Puis la formation des régimes totalitaires suivra de peu les révolutions russe et allemande.
En surface, la Grande Guerre commence ainsi dans l’habituel double langage caractéristique des grandes coalitions : malgré son alliance avec l’autocratie russe, l’Entente franco-anglaise affirme incarner les valeurs du libéralisme historique affrontant l’Ancien Régime des Habsbourg et des Hohenzollern. Malgré l’appoint de Wilson le nostalgique de 1848, le discours conventionnel des Alliés devient intenable quand les faits démentiront les attentes : l’épreuve de la Grande Guerre ravagera tout d’abord les empires conservateurs  enfants de l’Ancien Régime, et cette révolution y introduira, non les principes du libéralisme, le vainqueur apparent de 1918 et l’auteur gâte-sauce du Traité de Versailles, mais l’époque totalitaire des vaincus vindicatifs, dont seule la Grande-Bretagne de Churchill pourra éviter en 1939-40 la griffe et les camps.
Pour la Russie comme pour l’Allemagne (et l’Italie), la guerre civile intense ou rampante représente en effet, dès 1917-18, une transformation interne de la guerre commencée en 1914, première transformation suivie d’une seconde, elle aussi interne, à savoir sa conversion en un régime totalitaire et concentrationnaire. Le même événement, puisqu’il se répète, désigne, dans ce qui survient, quelque chose qui dure, insiste et se suspend, un présent qui « arrive » mais n’arrive pas à passer autrement qu’en se répétant ici (en Russie), puis là (en Allemagne) puis ailleurs (en Italie) – pour former à la longue un ensemble totalitaire (rouge-brun, dit-on par abréviation commode mais expéditive). Après-guerre, le type de l’« ancien combattant » et du « vieux bolchevik » ne joue le premier rôle que l’on sait que pour cette raison, comme l’ex-jacobin et l’officier demi-solde français des années 1830 : entre la guerre à l’intérieur et la révolution à l’extérieur, ils incarnent la continuité de l’ébranlement, le même effet endogène et mimétique de chiasme et d’internationalisation, le déplacement des frontières juridiques et géographiques de l’État et de l’empire en guerre pour de plus vastes espaces-temps. La figure de la répétition qui ici fait signe d’histoire et d’époque ne surgit pas, dans les années 1920, pour la première fois : en France, le Second Empire en avait été la révélation la plus évidente. Et cet empire napoléonide répétait lui-même le schéma originaire de l’Antiquité romaine : César Auguste conquiert les provinces, passe le Rubicon, renverse la République et fonde une monarchie à l’alibi théocratique.
Que les guerres entre États et les guerres dans l’État interagissent entre elles et déjouent le calcul qui anticipe, la tradition politique, depuis Thucydide, ne l’ignorait certes pas, elle en connaissait l’épreuve redoutable, la synergie destructrice des deux discordes, polemos, la guerre entre États, et stasis, la guerre intestine. Mais ce qui a lieu à partir de 1914, ce qui trouve lieu et place dans la séquence considérée – chute de trois empires, genèse de deux ou trois régimes totalitaires –, cela ne rentre pas dans ces catégories, échappe à ses attentes, excède ses ressources d’interprétation. Pour la pensée du politique, 1914 annonce sans le moindre doute une authentique nouveauté, voire une nouveauté excessive – non pas nouveauté de renouvellement de l’expérience, novum saeculum, mais temps inattendu, vertigineux, de désorientation et de perplexité profondes. Aujourd’hui, au bout d’un siècle, on doit donc se demander si cet obscurcissement ne dure pas encore, même après la disparition – en deux temps – des régimes totalitaires. Car, sauf frivolité, la pensée libérale, face à leur avènement amplifié par deux guerres-révolutions mondiales, ne peut, elle le sait ou le devine, invoquer quelque « accident » ou quelque « contingence » de l’histoire universelle (elle se ridiculiserait). Elle n’a pourtant pas encore vraiment repensé la nouveauté sans précédent de 1914 et de ses phénomènes d’ondes de choc. Elle use de comparaisons (Guerre de Trente Ans, guerre du Péloponnèse), elle ne s’en sert que comme d’expédients édifiants, de lieux communs sans grande valeur herméneutique. Elle sait ou pressent qu’elle doit aller plus profond si elle veut élucider la nature et la portée de la secousse. Elle comprend que son propre avenir ne dépend que de sa capacité à ne pas se limiter aux analogies convenues entre périodes historiques, et à donner au tout-nouveau le nom qui permette de le penser selon sa vérité encore impensée d’événement sans précédent. Elle entrevoit que, pour donner un nom à cette chose à peine pensée, elle doit se refonder et se réinventer : interroger l’outil conventionnel de l’analogie historique, qui la lie à sa tradition mais occulte aussi son horizon, limite la liberté de ses métamorphoses de pensée vivante guettée par l’« idéologie froide ». Cent ans après 1914, l’après coup ne fait que commencer. Il faut vouloir qu’il commence.
Pour une part, cet étonnement – ce désarroi – s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui, sous une forme très caractéristique : la tradition libérale range l’époque totalitaire sous un genre ad hoc, confectionné par elle pour l’occasion, sous le type des « religions politiques » ou « séculières », ou encore des « idéocraties », idéaltype de régime politique censé désigner un type spécifique de gouvernement dit idéologique. Or l’indigence d’une telle imputation saute aux yeux : elle ne rentre dans aucune des classifications régulières de la tradition politique, qui distingue les régimes d’autorité en fonction des modes constitutionnels de répartition des pouvoirs, mais fait à tous égal crédit de légitimité – pour la raison évidente et implicite qu’ils sont tous des « idéologies » du pouvoir, et le sont à égalité, chacun en appelant d’une idiosyncrasie (ancêtres, légendes, symboles…) qui n’a qu’une seule obligation : convaincre, comme peuvent convaincre toutes les fictions indispensables à la construction de réalités. La pensée du politique, depuis toujours, distingue donc les domaines de légalité, qui relèvent des grandeurs juridiques toujours objectivables, et les domaines de légitimité, qui ne relèvent que des grandeurs fiduciaires, produits provisoires de l’opinion et de la mode.
La pensée libérale antitotalitaire ne mesure donc jamais autant sa faiblesse inhérente devant l’époque totalitaire qu’au moment même et du fait même de cette incrimination sous attendu d’idéologie ou d’idéocratie – puisqu’elle-même, cette tradition libérale, trouve ses racines dans sa propre et originaire cristallisation « idéologique » la plus consciente et la plus intentionnelle – face à la raison dogmatique ou scolastique, qu’elle défie d’abord par exigence empiriste ou phénoménologique d’une science plus fidèle « aux choses mêmes ». (Le procès en idéologie ne tient pas de la méthode, mais de l’exorcisme – que son praticien utilise pour « dénoncer » ou « démasquer » l’adversaire faute d’en percer la nature, les motifs, l’orientation. Curieusement, la pensée libérale antitotalitaire en a hérité l’usage inquisitorial chez un de ses premiers contempteurs les plus acharnés : le procès en idéologie et la police du soupçon viennent de la plume polémique et tribunicienne des jeunes-hégéliens, dont Marx qui ne fit jamais la différence entre la verve et l’insulte. Ironique réincarnation des pires travers du journalisme d’émeute et de proscription popularisé en 1793-94 sous la Terreur de Marat et Fouquier-Tinville !). La susceptibilité à l’idéologie représente donc le pire danger auquel s’expose, et  d’elle-même, l’école libérale de la pensée du politique – qui, pour se refonder, secouer sa torpeur, doit en passer aussi par une pathologie du politique. Elle y fait l’aveu irréfléchi de la précarité de ses ressources devant la féroce tentation dogmatique à l’œuvre dans tous les appareils de recrutement militant et de domination milicienne ou militaire contrôlés par des clercs perroquets de propagande. La Grande Guerre, cent ans après, peut lui donner l’occasion salubre, le moment post-traumatique, le goût de se repenser elle-même, de redéfinir les conditions conceptuelles et éthiques de son exercice et de son immunité face à l’intensité et au potentiel totalitaires atteints par les sociétés, en Occident mondialisé, depuis 1914 – [à suivre].
J.-L. Evard

lundi 8 décembre 2014

Au pouvoir des bas-fonds


Depuis que le gouvernement fédéral mexicain a résolu, il y a deux semaines, de révoquer les polices locales de l’État de Guerrero et de réembaucher leur personnel en le dispersant à l’échelon sécuritaire national, le journalisme n’a plus cru digne de son attention le soulèvement de l’opinion mexicaine traumatisée par le sort atroce des 43 étudiants enlevés, torturés et massacrés par les gangs mafieux infiltrés dans l’administration. Pourtant, là-bas, sur le continent américain, l’épisode en cours n’a rien qui ne doive suggérer une tendance lourde des sociétés contemporaines, visible au grand jour, par exemple en Italie depuis des décennies, ou en Chine depuis quelques années – pour nous en tenir à ces deux exemples – et en progression accélérée ailleurs : l’installation de l’économie mafieuse au plus secret du cœur des pouvoirs, suivie de sa conséquence inéluctable, la corruption intime qui menace ou délite les appareils gestionnaires et l’espace public. Le cas du Mexique prend une portée particulière et exemplaire pour une raison précise : à cheval, depuis l’abordage espagnol du XVIe siècle, sur l’Ancien et le Nouveau Monde, cette vieille jeune nation pratique, sous régime de parti unique et révolutionnaire depuis près d’un siècle, un genre d’économie dite mixte dont ne faiblit guère le prestige de « troisième voie » sinuant et boitant entre le tout-marché et le planisme. Le scandale qui paralyse le pouvoir mexicain depuis des mois prend ainsi de lui-même, et par comparaison spontanée, une véritable valeur géopolitique : comment penser, à l’échelle internationale, tous styles ou tics économiques et politiques confondus, les formes actuelles de la montée en puissance des mafias et autres « cartels » ?
Au martyre des 43 étudiants mexicains il ne manque aucun des traits caractéristiques des opérations de terreur pratiquées à grande échelle par n’importe quel régime totalitaire – dont, pour commencer par l’essentiel, le noyautage des forces de police aux mains d’une pègre organisée en contre-société. Le fait bien connu des ravages en tout genre exercés par le grand commerce de la drogue sur la société mexicaine ne représente en l’occurrence que la variante locale d’un phénomène bien plus profond : depuis que la pègre a commencé de s’organiser en société parallèle, elle a pu, de surcroît, offrir une force d’appoint à tous les techniciens de la répression policière ou militaire en série quand ils se trouvent en situation d’exception, et dépourvus par elle de leur savoir-faire acquis comme de leurs ressources juridiques ordinaires. Les moments extrêmes de ce processus international et simultané parlent d’eux-mêmes : enrôlement de la mafia contre les grévistes des années d’entre-deux-guerres aux États-Unis, recrutement des troupes d’assaut hitlériennes et de la petite hiérarchie des camps de concentration et d’extermination nazis, cogestion des camps soviétiques par l’« ordre » des « droit commun », comme l’a montré le grand écrivain Chalamov dans ses Récits de la Kolyma. La pègre, jusqu’au XXe siècle, n’avait vécu que hors la loi – cela même qui lui assura sa brillante carrière littéraire en culture romantique. Pour des raisons qui restent à préciser mais relèvent, à l’évidence, de la brutalisation de l’existence en civilisation de masse industrialiste, la pègre va sortir alors de son long exil de classe « infâme ». Tolstoï l’imaginait encore reléguée aux confins de la société (Résurrection), Dostoïevski, moins sentimental, le contredit dans ses Souvenirs de la maison des morts, en montrant que la pègre vit parmi les hommes ordinaires, et qu’elle peut même s’y imposer pour des intrusions ponctuelles – puisque sa religion personnelle et toute spontanée, le nihilisme, y trouve des adeptes frottés de métaphysiques idéalistes tout aussi expéditives. Gorki entendra la leçon (Les Bas-fonds). Puis les mouvements totalitaires européens manifestent, confirment et accélèrent la promotion de la pègre dans l’espace public : ils en adoptent les codes – la « loi de la jungle » – qu’ils introduisent dans le conflit politique en temps de guerre civile, ils l’enrôlent au sein de leurs milices, ils en font l’agent principal, le coadjuteur tout-puissant de la gestion de l’univers concentrationnaire, où « tout est permis à condition de trouver une explication légale » (comme le définit David Rousset, Les Jours de notre mort, 1947, p. 70).
« Univers concentrationnaire » : à David Rousset, auteur du livre éponyme paru en 1946, on doit en effet d’avoir saisi, l’un des tout premiers, le principe « institutionnel » et organique des camps, à savoir la véritable délégation de pouvoir consentie à la pègre par l’« État total » en sa qualité de pénitencier généralisé à l’ensemble de la société qu’il tyrannise. Rousset, d’une part, stabilise la définition du milieu social jusque-là désigné par défaut : dans le camp nazi, pègre, « tout ce qui se met en dehors des coutumes établies ; ceux qui, d’une façon ou d’une autre, et le plus souvent illégalement, échappaient au travail, au contrôle policier Et, enfin, une phalange d’aventuriers, sans aucune justification et que la police [Lagerschutz] pourchassait avec obstination, qui risquaient le fouet, le cachot ou la Strafkompanie » (p. 50-51 de la réédition Minuit, 1965). Après la composition de la pègre et sa position dans le quotidien du camp, sa fonction : « Par leur nombre, les “droit commun” agissent souverainement. Ils rendent impossibles et factices toutes les solidarités » (p. 70). « L’aristocratie des détenus, jouissant de pouvoirs et de privilèges, exerçant l’autorité […] un merveilleux instrument de corruption » (p. 111). Apparaît ici le mot clef : la pègre, là où elle sert d’instrument au lieu de se reproduire en vase plus ou moins clos, opère en pur principe de corruption, terme à entendre dans toutes ses acceptions.
Avec ses Essais sur le monde du crime, Varlam Chalamov, autre rescapé du même enfer version soviétique, consacrera une étude entière à cet aspect fondamental de la terreur de style totalitaire, celle qui inverse l’échelle ordinaire des valeurs de l’existence ordinaire : « Le poison de la pègre est effroyable. Il corrompt tout ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Et tous ceux qui côtoient cet univers respirent ce souffle pestilentiel » (trad. S. Benech, 1993, p. 36). « Voir les bas-fonds de la vie, ce n’est pas le plus effroyable. Le plus horrible, c’est lorsque l’homme commence à sentir que ces bas-fonds sont dans sa propre vie – et pour toujours –, quand il emprunte ses repères moraux à son expérience du camp, quand la morale des truands s’applique à sa vie (Kolyma, trad. C. Fournier, 1980, I, p. 163). On doit ainsi  à Chalamov d’avoir enrichi le tableau fonctionnel et institutionnel conçu par David Rousset de son volet psychologique le plus aigu : « Toute la psychologie de la pègre repose sur une observation ancienne, séculaire, des truands : jamais leurs victimes ne commettront – ne peuvent même songer à commettre – les actes qu’ils se font, eux, un plaisir de perpétrer, le cœur léger et l’âme tranquille, chaque jour, à chaque instant. Là est leur force – dans une abjection sans limites, dans l’absence de toute morale » (Essais…, p. 83).
Revenons, maintenant, de ces premières annales raisonnées de la concentration de la pègre mobilisée et uniformisée par les totalitaires dans les camps de travail et d’extermination – et induisons. Nous reconnaissons sans peine un niveau stable d’inhumanité imperturbable qui aura survécu à la promotion sociale de la pègre, et qui se traduit par les raptus de férocité préméditée dont des échos récurrents nous parviennent, soit à l’échelle d’un massacre génocidaire orchestré par un « État criminel » (Y. Ternon), soit à celle de représailles pour raisons de guerre ou de razzia mafieuses. Dans les formes nouvelles de massification transnationale des peuples, il se pourrait bien que se banalise l’outil d’inhumanité forgé par les mouvements et les régimes totalitaires et laissé par eux en héritage subliminal, en patrimoine comportemental : n’avait-il pas bénéficié, d’où sa transmission à la postérité, d’une longue légitimation idéologique, au nom de l’« homme nouveau » ou « aryen » ? Alan Bullock, l’historien des totalitarismes comparés, y pensait déjà quand, à propos du cercle des hitlériens et de ses souterrains, il évoquait une « aristocratie des égouts ». Il reprenait ainsi l’observation antérieure d’Eric Voegelin relevant « l’encanaillement des élites » sans les progrès duquel la venue et le maintien au pouvoir des nationaux-socialistes eussent été inintelligibles. Entre le régime des pleins pouvoirs délégués aux truands armés en pouvoir criminel à peine occulte et, en régime tyrannique, l’absence de tout contre-pouvoir – l’essence même du pouvoir totalitaire –, qui ne verrait de lui-même l’affinité mécanique et mimétique des forces d’attraction en jeu, leurs effets, leur portée, leur durée ?
J.-L. Evard

samedi 29 novembre 2014

L'empire archipel




En décembre 1950, en pleine guerre de Corée, méditant la stratégie américaine que préoccupe son double engagement en Europe et en Asie, Raymond Aron note dans Le Figaro, à propos de l’adversaire soviétique : « À chaque point de la périphérie, l’Empire continental dispose de forces terrestres supérieures à celles que sont susceptibles d’engager les États-Unis qui, par rapport à la masse terrestre Europe-Asie, ont une position comparable à celle de la Grande-Bretagne naguère par rapport à l’Europe. » Projection géopolitique dont on reconnaît le principe et l’échelle ; Harold MacKinder les a portés le premier à ce degré de netteté doctrinale. Mais la différence politique et stratégique de la terre et de la mer a déjà une longue carrière, elle date des premiers temps de la monarchie universelle. L’idée sommeille chez les écrivains de l’Antiquité gréco-romaine, leurs collègues hébreux, bien placés eux aussi pour comprendre ce qu’« empire » veut dire, lui accordant au contraire la plus vive attention (le prophète Daniel, ou surtout, la tradition de Léviathan et Béhémoth qui thématise avec précision l’opposition de la terre et de la mer).

Elle connaît ses premiers développements systématiques au Moyen Âge, dans l’œuvre de Dante, en particulier dans le bref traité rédigé en latin entre 1310 et 1312, et qu’il a intitulé Monarchia. Guelfe partisan de l’autorité impériale – celle des Hohenstaufen passant les Alpes pour la recevoir consacrée par le pape et régner jusqu’en Sicile en successeur régulier des empereurs romains –, Dante a cherché à décliner les principes juridiques d’une telle constitution. Mais il a aussi vécu ce temps de fondation politique comme une exigence impérieuse de refondation, exigence sans doute obscure à ses propres yeux : il voit les cités italiennes se déchirer (la sienne l’exilera à vie), et, à l’horizon européen, l’autorité se disloquer entre son régime temporel et son régime spirituel. D’où son vif intérêt pour les conditions de possibilité matérielles, donc géographiques de la structure impériale qui le retient, démarche qu’il tente selon la recette de rigueur pour un homme du Moyen Âge : faire retour sur le modèle romain, le principat du « divin Monarque Auguste », la « Monarchie parfaite » (I, 17). Si « modèle » il y a, c’est d’abord dans la perspective d’une intégration des multiples pouvoirs locaux et rivaux dans une forme holistique : monarchique parce qu’unitaire et unifiant le genre humain, et impérial parce qu’instituant le monarque universel. Autorité monarchique parce qu’unitaire, impériale parce qu’universelle, universelle parce qu’étendue à la surface entière des terres habitées. « L’Empire consiste dans l’unité de la Monarchie universelle » (III, 10), et « seul l’Océan met une frontière à sa juridiction, alors que ce n’est point le cas des autres princes, dont les  territoires ont pour frontières des territoires étrangers » (I, 11). En toutes lettres, voici sous nos yeux l’acte de naissance du principe géopolitique et stratégique qui oriente tout empire.

         À première vue, Dante reprend ici l’argument utilisé par Virgile promu poète d’Auguste quand, après la victoire d’Actium, il célèbre la restauration de la paix jusqu’aux limites océaniques de l’empire (les Hespérides, au bord de l’Atlantique, et, vers l’Orient, les confins de la mer Noire et les contrées parthes). Et Virgile, à son tour, pour cause de propagande bien comprise, avait simplement ajouté valeur mythologique d’allégorie à un postulat stratégique bien plus ancien que lui, datant au moins de Polybe, le premier écrivain romain à voir dans la puissance romaine un système d’emprise sur une multitude de nations toutes reliées, par un port ou un fleuve, à la mer Méditerranée. La synthèse de Polybe – fin du IIIe siècle av. J.-C. – vint d’ailleurs à point pour sceller la victoire définitive de Rome sur Carthage, sa rivale maritime. Polybe expose, en préliminaire à son histoire romaine, la question génétique qui l’anime : reconstituer le processus qui mène à l’instance d’une hégémonie formalisée – SPQR, made in Rom – sur un vaste ensemble disparate d’ethnies jusque-là isolées les unes des autres. Le mare nostrum aiguise et cristallise déjà le conflit des stratèges. L’Océan, déjà, semble receler le point secret d’équilibre de ce « grand espace ».

Pourtant, de Polybe et Virgile à Dante, une modification décisive survient dans ce premier schéma géopolitique de la domination impériale. Ce que le poète florentin hérite du passé romain, c’est l’idée exclusive d’une étendue terrestre et maritime monopolisée – valeur toute spatiale, atteignant son maximum et son optimum quand l’étendue de ce pouvoir se confond avec celle de l’œcoumène, au bord de l’Océan, comme si l’empire universel était une île et ne s’accomplissait que sous cette forme géographique, révélation de son essence politique. Ce que Dante, quant à lui, ajoute à ce modèle virgilien, et qu’il tient de source chrétienne (augustinienne), c’est le rapport immanent de cet espace universel à une durée. La Monarchie universelle qu’est l’empire se distingue de la Cité de Dieu en ce qu’elle constitue une Monarchie « temporelle », « principat unique sur tous les êtres qui vivent dans le temps, ou bien parmi toutes choses et sur toutes choses que mesure le temps » (I, 2). La marque de fabrique chrétienne, et l’écart d’avec la source polybienne et virgilienne, se lit ici sans peine : ce que « mesure le temps » – la durée historique, donc – ne fait sens que par opposition à un au-delà de la durée, que désigne et dénote la figure de l’éternité (l’éternité augustinienne, qui doit un jour, au jour du Jugement, se substituer à la durée de l’existence historique – ou, peut-être, la prolonger, équivoque laissée en suspens par Augustin). Il n’est pas interdit, il est même prudent d’imaginer que Dante, à cet égard, joue sur le sens du « temporel » qu’il évoque : il l’entend, certes, dans le sens chrétien ordinaire du « siècle » domaine des choses profanes, mais il l’entend aussi, et c’est la nouveauté véritable de sa pensée, dans son sens physique de « durée », expérience du temps vivant et irréversible des générations humaines. Indice certain de ce détournement audacieux, de cette « sécularisation » des figures apocalyptiques du Jugement : l’empire idéal doit apporter bonheur et liberté ici-bas, il préfigure dès maintenant l’au-delà. Frère Campanella, dans sa Monarchie du Messie (elle aussi insulaire), ne raisonnera pas autrement – et croupira de longues années dans les geôles dominicaines.

De ce fait, les pouvoirs que Dante prévoit de réserver au Monarque universel maître de l’empire ne se limitent pas, comme chez son maître Virgile, à l’occupation de l’espace conquis ou colonisé (le modèle romain réel répétant d’ailleurs son propre modèle mythologique, la préhistoire troyenne de la Ville). L’empire idéal de Dante se fonde aussi et tout autant sur la maîtrise anticipée de la durée, fonction essentielle de l’autorité comme l’était, aux yeux de Virgile, la restauration augustéenne d’un « âge d’or ». La temporalité, dans la fonction espace-temps de l’empire, change ainsi de régime et de nature : fictive et mythologique chez Virgile, elle devient empirique et historique chez Dante. Le temps linéaire de la patristique et de ses lecteurs médiévaux a bel et bien transformé l’espace du pouvoir, et même dissocié le temporel du spirituel au-delà de leurs propres intentions puisque l’axe du temps, chez Dante (mais Machiavel mettra avec ardeur la leçon à profit), sert de légitimation explicite à un appareil de pouvoir séculier – les Hohenstaufen en Italie – détaché de l’Église, au risque lourd de l’excommunication durant toute la Querelle des investitures, et au risque de la révolution dès la révolution anglaise sœur jumelle de la Réformation germanique.

On ne force donc pas le sens du texte en y écoutant les préludes d’une question athéologique posée par Dante en langage théologique. À l’empereur, le monarque universel par lui institué responsable de la durée de l’existence humaine dans sa plénitude profane, il incombe d’y veiller comme à une valeur qui peut et doit se suffire à elle-même, hors le souci d’éternité puisqu’aucune durée humaine, suggère Dante, ne se mesurera jamais à l’aune de la fin des temps. Dans le langage théologique d’Augustin, c’est ainsi l’hypothèque eschatologique que Dante expulse sans ambiguïté hors de la pensée du politique. Dans le temps abstrait et toujours retardé de la fin des temps fait irruption la durée concrète du Maintenant, source vive d’une condition historique où les générations se découvrent solidaires. Solidaires d’un temps ouvert et créateur plutôt qu’héritières d’un temps répétitif et cyclique ou du péché originel. D’où les accents d’enthousiasme intempestif que Dante laisse percer à l’idée de ce renouvellement du monde, celle d’une « humanité entière ordonnée dans son innombrable multitude » (I, 2), voire celle du bonheur dû à notre liberté : « par lui nous sommes heureux ici-bas en tant qu’hommes et nous serons heureux là-haut comme des dieux » (I, 12 – texte qui va jusqu’au détournement fier et insolent du fameux sicut dei de la Genèse, Gn 3, 5).

D’où aussi la métamorphose que Dante fait subir à son modèle géopolitique premier. La « Monarchie parfaite » des origines régnait sur une île : sous l’empire qui réunit toutes les sociétés humaines, elle touchait aux eaux qui l‘enserrent de tous côtés (et imite la forme sphérique du monde qui l’entoure). Mais depuis la chute de cette Monarchie exemplaire : « Ô genre humain, par combien de tempêtes et de catastrophes, par combien de naufrages dois-tu être ballotté, tandis que, transformé en un monstre aux multiples têtes, tu déploies tes efforts stériles ! » (I, 16). Voici l’île bienheureuse devenue vaisseau en perdition, hydre, Bête. Comment ne pas penser à Ratzel ! En 1897, dans sa Géographie politique, lui aussi imagine l’île de l’empire échouée en épave : « L’Angleterre possède des milliers d’îles, et c’est à partir d’îles qu’elle domine de vastes étendues maritimes et continentales. Certaines, comme Sainte-Hélène et Ascension, peuvent être assimilées à des vaisseaux échoués. » D’une métaphore marine à l’autre, on pilote autrement, la durée a fait irruption, chassé l’âge d’or et l’éternité, libéré l’imprévisible, la Fortune, le jeu des volontés, l’énigme du désir. Naissance d’un espace-temps. Renaissance et blessure du politique.

J.-L. Evard


jeudi 27 novembre 2014

Méditation quantique (5)

On ne peut guère penser l’exploration de la sphère terrestre par les grands découvreurs sans celle des sphères célestes par les astronomes leurs contemporains. Les deux genres d’expédition, l’outre-mer et l’outre-ciel se complétaient, ce qui, en peu de temps, leur donne leur assiette : les Européens de la même génération s’assurèrent aussi bien de la forme de la Terre et du principe géographique de l’insularité des continents que de son orbite concentrique à celle d’autres planètes en révolution héliocentrique. En quelques dizaines d’années, ils avaient changé d’image du monde, mutation qui en déclenche d’autres tout aussi décisives, à commencer par l’essor soudain des sciences expérimentales de la nature et par l’autorité qui leur revient peu à peu, aux dépens de la tradition et de la transmission dogmatiques.
L’âge électrique et électronique où nous vivons depuis plus d’un siècle n’a pas moindre portée, ses conséquences non plus – mais nous commençons tout juste à les mesurer, à saisir leurs corrélations. Les deux grandes secousses, celle du XVIe et celle du XXe siècle, se ressemblent pourtant par un trait bien fait pour ne laisser personne en repos : elles soumettent notre existence à une instabilité grandissante. Avec la réforme copernicienne de l’espace-temps, qui permet la maîtrise des surfaces transocéaniques (compas et horloge nautique), nous ancrions la Terre à l’industrie du transport et nous commencions de l’habiter et de la coloniser tout autrement : il nous plut de la parcourir et sillonner autant que de nous y enraciner. Avec l’industrialisation de l’énergie électrique (onde qui sert d’interface et d’information aux solides et aux fluides du vivant, quelle qu’en soit l’échelle de grandeur), nous réaménageons notre biotope en un réseau de transmission.
Du néolithique d’où nous venons à l’électronique où nous allons, comment ne pas reconnaître la figure du mouvement d’ensemble, sa direction ? Parti d’une surface immense, sauvage, non mesurable, l’homo sapiens se reproduit désormais entre des interfaces d’espace-temps, où compte de moins en moins Gaia, la planète Terre des débuts, et de plus en plus le multivers amorphe, les horizons illimités et simulés découverts par la physique relativiste et quantique, cette science royale des pratiques et flux de la transmission qui détrône les sciences de l’habitat et celles du transport. Direction, dis-je – mais aussi : pulsion, compulsion – orientations faites de dérivations, réflexion faite d’inattention.
D’une mutation à l’autre, en dépit des discontinuités par elles introduites dans l’évolution anthropologique, des similitudes fortes autorisent donc à conjecturer, en rétrospective longue, une orientation – et, dans cette orientation corrigée par réorientations successives, une constante, repérable à partir de ses deux valeurs extrêmes : l’espace-temps néolithique, celui de l’habitat (village et sépulture), cultive l’immobilité avant tout autre genre de vie – tandis que l’espace-temps électronique, à l’inverse, investit toutes les possibilités de vie mobile (disons même « hyper-mobile », pour marquer combien la mobilité procurée par l’industrialisation du transport s’est renforcée et modifiée avec celle de la transmission). Et pourtant, la comparaison même invite à ne pas s’arrêter à ces apparences : la tendance unitaire qu’elle donne à voir en passe aussi, et tout autant, par une discontinuité. Le bon sens des physiciens commande ici de se demander en quoi se traduit toute l’inertie engendrée – Newton oblige – par les accélérations successives du transport et de la transmission. (Ou bien, hypothèse inverse, entropique : hors accélération et inertie, quelque chose d’incalculable se dissipe-t-il sans retour loin des surfaces du transport et des interfaces de la transmission ?)
Dans le cas de l’accélération du transport, on cherchera la réponse dans l’ensemble des techniques de massification apparues avec ces industries de la mobilisation permanente puis totale – et ce pour une raison élémentaire : si des masses commencent à se transporter plus vite sur des surfaces plus étendues, elles produisent des énergies centrifuges, inconnues puisque inapparentes dans l’univers centripète de la vie immobile. L’ensemble des techniques politiques de pondération de cette vitesse centrifuge frappe toutes les humanités : elle décentre l’homme de ses foyers traditionnels, et pas seulement l’homme noir africain déporté aux Amériques par le commerce triangulaire, mais aussi le paysan des campagnes anglaises, flamandes ou badoises jeté dans l’exode et l’exil par la misère qui assiège la glèbe toujours trop lente. Elle dessine le type pyramidal d’autorité et d’anarchie décrit, par exemple, par Bertrand de Jouvenel (Du pouvoir : histoire naturelle de sa croissance, paru en 1945). La croissance du pouvoir – genèse de l’État absolutiste, militarisation et bureaucratisation du travail d’échelle industrielle, gestion statistique de l’impôt, de la démographie, de la banque, de la mutualisation saint-simonienne des biens jugés utiles, hypertrophies du bien proche et tout prochain univers concentrationnaire –, cette intégrale caractérise en effet la réponse des pouvoirs aux nécessités toutes nouvelles du transport planétaire généralisé et de la déstabilisation fondamentale qu’il déclenche : l’art de l’administration statistique, autrement dit la science des probabilités, entend limiter l’instabilité générique d’un monde en déplacement moteur incessant. L’intelligence statistique du mouvement croissant des transports émerge en même temps que les masses, et comme moyen terme entre leur valeur autoritaire de peuple et leur valeur anarchique de foule : le principe statistique de la sécurité collective et de ses accidents (ferroviaires, par exemple) conceptualise le coût normal, « marginal », de cette institutionnalisation des grands appareils de pouvoir à l’époque de l’accélération des transports. Cette seconde érection pyramidale et occidentale du pouvoir dit absolu se produit à l’image de la première : le despotisme dit oriental avait déjà réussi à massifier et à asservir les foules au service de l’économie hydraulique qui industrialisait l’agriculture. Mais il les immobilisait, les cloîtrait, le long d’un fleuve ou au-dedans d’une grande Muraille. Au nom de l’émancipation, ou du progrès, notre puissance de massification statistique les a libérées : mobilisées, et maintenues telles, y compris quand elle déraille et délire dans la panique totalitaire.
Du moins jusqu’à l’’heure de la révolution électronique, qui relance l’accélération antérieure, mais dont les fins véritables ne se confondent pas, loin de là, avec celles, cinétiques, de la motricité propre à la révolution thermo-industrielle. Raisonnons un instant par exagération productive : transmettre des signaux à la vitesse dite absolue du flux de photons devrait, à la limite, dispenser de se transporter (et de charrier nos biens avec nous). Or l’inverse se produit sous nos yeux : bien que l’échange électronique de messages rende ou puisse rendre superflus le messager et ses parcours, la pulsion de transport, pour le dire ainsi, ne se tarit pas, l’homo viator de Gabriel Marcel a détrôné l’homme au viatique de naguère. Bien au contraire, sa frénésie semble stimulée par l’âge électronique – il suffit, pour s’en convaincre, de pratiquer la démographie qualitative des flux migratoires (contraints, touristiques ou scolaires) ou de fréquenter les urbanistes – qui ne modélisent plus des communautés urbaines, mais des terminaux : des interfaces provisoires entre des réseaux toujours en chantier. L’hyper-mobilité brownienne des simulations quantiques remonte désormais des laboratoires de physique, son premier foyer d’apparition élitaire, vers le monde visible et commun des « branchés » en addiction permanente au déracinement sublimé, divulgué et vulgaire.
Comment les appareils de pouvoir pyramidal de la première ou de la seconde génération pourraient-ils se convertir à cette nouvelle mutation ? Il leur faut décider face à un impondérable… massif : l’hyper-mobilité induite, dans un premier temps, par l’espace-temps du simultané électronique universel signifie-t-elle une accélération de plus ? et, ce cas échéant, comment se concrète la plus-value d’inertie qui fait, en bonne règle newtonienne, sa conséquence inéluctable ? La réponse change selon le métier qui la donne : les architectes et leurs maîtres fuient dans la verticale des tours géantes qui éloignent des surfaces d’entassement, l’industrie du loisir nous reconvertit à la jet society pour tous, qui n’habite plus nulle part puisque partout. Quant à l’État proprement dit, il se replie. Stato, état, l’État, to stay, stehen : comment résister quand on s’imagine fait pour tenir, se tenir, faire tenir ? L’empire de la simultanéité électronique généralisée appelle donc la mise à mort de l’État – à elle se résume le programme politique et théologique de la révolution électronique en cours. Politique, car il y faudra des arguments d’autorité de logique juridique – une légalité. Théologique, car le to stay et le stato de l’État indiquait son rapport intime avec l’éternité, celle de Pharaon ou celle des églises – une légitimité. Passant, avec l’électronique, de l’éternité à la simultanéité, nous ne pouvons pas ne pas changer de religion et de gnose.
J.-L. Evard

lundi 24 novembre 2014

Jérusalem des astres (2)

Donner à une époque le nom d’une ville pour en fixer le leitmotiv, l’esprit du temps, ce jeu se joue depuis des siècles. Pour élire Paris capitale du XIXe siècle, Baudelaire et Benjamin exercent en poètes la prérogative antique des fondateurs d’empire baptisant une cité éponyme quand ils ont choisi la colline inspirée siège de leur majesté et de leur postérité. Ce jeu de la fondation d’un espace-temps collectif rentre dans la catégorie des jeux sérieux, politiques autant que poétiques ; il admet des variantes, leur règle servant la fonction symbolique que nourrit l’imaginaire historique. Ainsi, plutôt que d’attribuer à une époque sa ville emblème, on peut se demander à l’inverse quelles époques se reconnaissent dans une seule et même ville. Variante d’autant plus séduisante pour l’esprit qu’elle répond à sa volonté de s’enrichir en se jouant de l’espace-temps : ici, au lieu de chercher un lieu pour un temps, il recherche par réciproque un temps, ou plusieurs, pour un même lieu. Comment déclinerait-il mieux les interactions de l’espace et du temps propres à tout espace-temps ?
Pour des raisons évidentes, Jérusalem, plus encore que Rome, se prête à ce jeu sérieux de la fondation géopolitique car elle sert d’archive et d’écrin à trois époques. Tour à tour, elle fut une ville nationale (davidienne), capitale et sanctuaire éminent des douze puis deux tribus du peuple juif entre le Premier et le Second Temple ; une ville internationale, ou multinationale, qui végète dans sa gloire de sépulcre et de haut-lieu de la Rédemption, blason théologique et monnaie diplomatique des différents plans de monarchie universelle. Au début du XXe siècle, Jérusalem devient une ville transnationale : Londres en chasse le Turc et l’empire ottoman, mais pour y laisser sévir, au nom d’un mandat international de complaisance, une anarchie qui ne dit pas son nom et n’en dévaste pas moins la ville et la région vite transformées en champ mal clos du conflit judéo-arabe, dès les premières émeutes pogromistes de 1929 et de 1936. Transnationale, Jérusalem le reste à plus forte raison au moment de la proclamation de l’État d’Israël : ville clivée en deux souverainetés nationales et plusieurs légitimités théologiques.
Des trois fonctions géopolitiques distinctes assumées par Jérusalem, aucune ne se sépare tout à fait des deux autres. Elles se chevauchent, elles interfèrent, elles n’en doivent pas moins se composer entre elles, comme le doivent toujours et partout des époques appelées à en passer par le même lieu et à se rejoindre en une seule et même durée – un singulier complexe d’espace-temps hors sol et sans calendrier bien que concentré sur sa puissance de méridien géopolitique de l’histoire universelle. Comprendre pourquoi, cela revient à approcher de plus près la complexion de Jérusalem et ses divers  agencements au fil du temps : ils ne cessent d’agir les uns sur les autres. Ce que dit la formule bien frappée, genius loci, s’applique au mieux à la Ville phare des nations – même à elle et sans doute à elle surtout. On se place donc dans la perspective idoine en se donnant Jérusalem comme un espace-temps clef de bien d’autres : la capitale de trois âges de l’humanité (national, international et transnational) a charge d’un signe d’histoire d’intensité exceptionnelle. Il n’y va pas que d’une allégorie : il y va aussi d’une donnée d’espace-temps. L’allégorie ne fait même que la figurer, comme on met en figures le moment invisible et inhérent de tout espace-temps.
Les trois âges de Jérusalem se chevauchent parce qu’ils scandent trois époques politiques parlant chacune un langage théologico-politique adressé aux nations du genre humain. Car même l’époque transnationale commençant pour la Ville il y a un siècle ne vaut, certes, que par renouvellement des pactes entre nations des deux autres époques. Le Psalmiste de la brève monarchie davidienne appelait les soixante-dix nations du monde à se ranger en cercle autour du Temple. Première perspective d’une théocratie universelle, qui, à la deuxième époque, se répète à plus vaste échelle quand Jérusalem, même après les huit croisades, reste l’emblème international de l’évangélisation paulinienne des peuples que se disputent et se partagent les églises – à la frontière de l’islam ou sous son empire. Même énigme enchevêtrée pour Jérusalem du troisième âge : le projet sioniste originaire d’une judéité sécularisée et rassemblée sur les lieux laïcisés de son passé aura fait long feu, Jérusalem israélienne refait de nos jours son plein de passions théologiques et retrouve ainsi son moment typique de contretemps de l’histoire universelle (premier contretemps : la destruction romaine du Temple puis de la ville ; deuxième contretemps : le décentrement paulinien, la fondation romaine de fédération catholique des communautés chrétiennes.)
Mais Jérusalem ne porte aujourd’hui en elle ces trois âges historiques que d’avoir repris récemment son titre de capitale, capitale, cette fois, de l’État hébreu fondé en juin 1948. Fondation inachevée, fondation toujours en cours, fondation en suspens puisque cet État, à la lettre même du Judenstaat d’un de ses premiers concepteurs, Herzl, ne sait pas, ne sait toujours pas s’il doit se définir comme État juif ou comme État des Juifs. Il ne le saura jamais, il ne pourra jamais en décider, sa fondation restera donc inaccomplie – quoiqu’elle survienne dans les lieux qu’il aura destinés à une nouvelle page de l’histoire des Juifs, en vue de les préserver de la détestation anti-judaïque et antisémite. Or l’indécision constitutive de l’identité définie par le Judenstaat de Herzl et Weizmann ne résulte pas, on s’en doute, de quelque esquive juridique due à l’improvisation : elle a ses racines véritables dans la condition juive, dans la permanence et les mutations de l’homme juif en ses trois époques. Elle ne pouvait pas ne pas se marquer en creux dans les lois organiques du nouvel État, qui n’a pas de constitution, particularité si particulière qu’elle opère en même temps sur trois plans différents : elle aménage avec opportunité les relations d’Israël avec la diaspora juive, elle dévaste les relations entre Juifs et Arabes, elle sert, malgré elle, de terrain d’expérience au nouveau mode transnational de rapports entre les peuples du nouveau monde historique apparu entre les deux guerres mondiales.
Mais à quoi tient, en langage non pas théologique mais géopolitique, cette essentielle relativité ternaire du national, de l’international et du transnational ? L’époque des nations avait marqué leur affirmation face aux empires universels de l’Antiquité, et c’est bien sûr dans le symbole mémoriel et fondateur de l’Exode que les Juifs auront dessiné pour eux-mêmes et pour toutes les nations la forme nationale de l’ethnie en butte aux empires et, par opposition à leur loi, se donnant ses lois (prophétie de Daniel). L’âge international généralise cette relation de conflit et de polarisation entre les nations et les empires : égalité des nations de l’œcoumène élargi aux Nouveaux Mondes, mais aussi fédération des nations sous l’autorité de souverains prétendants à la monarchie universelle héritière de son modèle romain. L’âge transnational fait donc entendre une question sans précédent dans l’histoire des nations et des empires : après la fin des plans de monarchie universelle dans le désastre de deux guerres mondiales, que reste-t-il des nations, elles qui jusqu’à maintenant n’avaient trouvé d’identité que dans leur rejet de la forme empire ? Que signifie « nation », non plus face à la forme empire désormais caduque, mais face aux grandes puissances qui lui ont succédé ?
Cette question fait notre ordre du jour, le cahier de nos charges, et c’est à Jérusalem qu’elle se pose avec le plus d’acuité et de complexité. Car, en durée longue, le peuple juif, qui n’a jamais fondé d’empire, ne connaît guère de l’existence nationale que son mode diasporique – fondant autour de la ville de Jérusalem une nation neuve, il se maintient pourtant dans la dispersion diasporique de toujours. Les dures épreuves de la fondation interminable de l’État d’Israël prolongent donc, sous les conditions toutes nouvelles de l’âge transnational, une expérience plus qu’ancienne. Encore faut-il savoir la reconnaître pour ne pas devoir la subir.
J.-L. Evard