jeudi 20 novembre 2014

Jérusalem des astres (1)


À Paris, dans quelques jours, les députés de l’Assemblée nationale débattront de la « reconnaissance de l’État palestinien ». On ne voit pas pourquoi les parlementaires français s’interdiraient le pas où les ont précédés, ces dernières semaines, leurs collègues de Suède et de Grande-Bretagne. On voit moins, en revanche, ce qu’ils en attendent puisque ces hors-d’œuvre diplomatiques d’une future souveraineté fantoche coïncident avec un autre tournant du conflit, les premières notes d’une forme de guerre féroce qui signale que, là-bas, la désorientation géopolitique s’accélère. Car l’initiative suédoise et ses remake ne se produisent pas à n’importe quel moment, ils succèdent à la phase des négociations pro forma qu’Israéliens et Palestiniens avaient feint encore de mener, au début de l’automne, et qu’ils ont suspendues sine die, quand John Kerry s’esquiva, pour ne plus revenir. Exit la Maison Blanche, les premières attaques à l’arme de poing et à la voiture bélier, jusque dans Tel Aviv, auront pointé le sens de cette brève pause  dans le drame en vrille : la fin des simulacres de négociation aggrave le discrédit des deux directions palestiniennes auprès de leurs bases respectives, ouvre la voie à des activismes peu ou pas encadrés (s’attaquant à la foule, plutôt qu’à la ferme, au village ou au camp, comme, mis à feu de Gaza ou du Liban, les missiles décochés à la masse) – tandis que, du côté israélien, où se profilent déjà des mesures d’état d’urgence, le raisonnement omni-sécuritaire, qui n’est pas un raisonnement stratégique mais son contraire, investit et annule le très peu qui restait de marge de manœuvre géopolitique. C’est de cette situation qu’il faut partir pour comprendre le reste ; et d’abord pour comprendre comment le double langage conduit, là-bas, à une telle paralysie stratégique des deux côtés du conflit et, ici, à l’hypocrisie post-démocratique de la « reconnaissance » non pas seulement d’une non-existence de fait, mais encore d’une impossibilité de fait et de droit (son nom ? l’État palestinien).

Petite hypocrisie cachée dans une grande puisque la perspective d’un État palestinien mitoyen d’Israël, avec Jérusalem pour capitale, défie le bon sens, même le plus fruste. Israël ne « rendra » jamais la moitié arabe de Jérusalem enlevée de haute lutte à la Jordanie en 1967 : non pas seulement pour des raisons « nationales », et même pas au nom d’un quelconque belliqueux et inavouable « droit de conquête », mais aussi, mais surtout parce que, par définition et par nature, une capitale divisée n’en est pas une, ni là-bas, ni ailleurs. Ni pour les Israéliens ni pour les Palestiniens. Première escroquerie du double langage : alléguer une impossibilité, et l’alléguer comme étant une condition de… possibilité – comme la condition de possibilité d’un futur État palestinien. À partir de cette vieille hypocrisie maximale et initiale (dans sa lettre, elle remonte au moins à l’époque des accords d’Oslo, dans son esprit elle date des premières années du Fatah et du Hamas, et même des années du mandat britannique, des dix dernières du moins), à partir de cette bien vieille hypocrisie maximale et initiale léguée en 1946-48 par Londres aux Nations Unies, la kyrielle des petites hypocrisies paralysantes n’aura cessé d’ajouter son poids mort, sa masse toxique, sa nuisance de corps contre-nature à la première incongruité d’une capitale pour deux États, d’une Jérusalem retoquée à la berlinoise (le Berlin de la Guerre froide, la violence d’une ligne de démarcation à potentiel nucléaire).

Là opère en profondeur la faute politique irréparable, agissant sur toutes les parties comme une bombe à fragmentation et à retardement. Car une fois commise, une fois osée, une fois admise, une telle faute politique et stratégique doit à tout prix rester cachée sous le manteau, afin qu’elle ne déconsidère pas ceux qui, en leur temps, en prirent le risque mou et inglorieux, sachant bien qu’avec une telle recette contre-nature ils renverraient aux calendes grecques toute possible résolution du conflit israélo-palestinien. On ne négocie, n’est-ce pas, que sur du négociable. Jérusalem ne l’est pas, ne peut pas l’être. L’époque de la « question d’Orient », durant laquelle cette Ville des villes servait aux empires chrétiens et ottoman de monnaie d’échange à teneur variable ou frelatée, cette époque est révolue – depuis que les empires et les nationalités ont disparu, cédé la place aux grandes puissances et aux guérillas.

Israël peut se retirer – dès demain – des « territoires occupés », Israël ne peut pas se retirer de la ville arabe. Là-bas, toute future action géopolitique raisonnable doit partir de ces deux propositions, l’une positive, l’autre négative : elles commandent le reste, elles ont valeur de paramètres et d’invariants. Jérusalem n’est d’ailleurs devenue le foyer principal et symbolique du conflit israélo-palestinien qu’en 1988, mais à l’insu de l’opinion et quarante ans seulement après la fondation de l’État hébreu : du jour où la monarchie hachémite, sous la pression d’une partie de ses notables cisjordaniens, renonça à ses anciennes possessions, et déclara officiellement se désintéresser à jamais de cette ancienne partie du royaume, y compris de la mosquée al-Aqsa et de ses précieuses significations théocratiques. Ce jour-là, la Cisjordanie conquise par Tsahal en 1967 se transforma en un fardeau pis que lourd pour Israël : surgissent les « territoires occupés », et avec eux le statut d’« occupant », qui peu à peu prive l’État hébreu de sa gloire d’État restauré pour une nationalité en exil et place l’ensemble de la perspective sioniste historique en contradiction frontale avec ses origines –  mais non sans rapprocher le sionisme religieux de ses buts, Eretz Israel, le « Grand Israël » biblique. Ironie amère : c’est en consommant en 1988 la perte des territoires acquis par elle en 1922 que la dynastie hachémite fait à Israël la pire des concessions : « occupés », ces territoires ont d’abord pour fonction de signaler qu’aucune frontière validée ne les limite. Fonction négative, mère de tous les dangers. Car fonder un État c’est d’abord tracer son limes, sa frontière, le dire souverain ne pouvant s’autoriser que de cet acte.

Vide géopolitique mortel auquel visiblement pensait Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, quand il déclarait, en octobre 1981: « Je pense que le point de départ d’une solution des problèmes des Palestiniens est d’établir un État palestinien dans cette partie de la Palestine qui a été séparée de ce qui devait devenir Israël en 1922 et qui est  maintenant la Jordanie. » De manière significative, ce militaire et politique du Likoud réalisera bien plus tard son projet, mais de l’autre côté de la non-frontière, sous la forme caricaturale de l’évacuation de l’enclave ex-égyptienne de Gaza, et prêtant alors le dos à un procès en impréparation qui équivalait à lui refuser le bénéfice géopolitique de la mesure (car elle avait pour modèle illustre le précédent de Begin et du Sinaï rendu à Sadate). Depuis ce demi-échec par improvisation, et qui avait voulu passer pour l’amorce annoncée d’une réorientation de la doctrine territoriale d’Israël en Judée-Samarie aussi, les séquences de colonisation intensive ont mis un terme définitif à cette lucidité. Comme si, peu avant sa mort et trop tard pourtant, Sharon s’était rallié aux recommandations du plan Allon (du nom de son auteur le député travailliste israélien), des années 1968-70 : « […] pour des raisons diplomatiques et surtout démographiques (ne pas mettre en cause le caractère juif de l’État d’Israël) il est indispensable de retenir le principe d’une rétrocession de la Cisjordanie et de Gaza » (cité d’après A. Dieckhoff, Les Espaces d’Israël, 1987).

 La sanction diabolique d’une logique d’expédients à répétition a fini par régir l’ensemble de la contrée : la capitale (impossible) se ceinture d’une frontière provisoire et ambulante. Lorsqu’un diplomate et historien comme Élie Barnavi déclare ne plus voir qu’une solution au conflit, « le retrait unilatéral sur des frontières dont seul Israël dessinait les contours – sans doute en épousant le tracé du mur de séparation » (Le Débat 182, nov.-déc. 2014), il ne convient pas seulement de l’immobilité instable et limite du dispositif d’espace-temps, il évoque surtout à demi-mots, et en sens inverse, la dynamique par inertie qui s’impose à l’ensemble du champ géopolitique : qui assiège qui ? L’initiative géopolitique ira à celui-là seul qui en décidera et voudra savoir ce qu’il veut – à celui qui répartira les rôles sans lesquels il n’y a pas de positions et rien que des postures, donc pas de mouvement et rien que des manœuvres, et par conséquent pas de résolution, rien que des intentions, et toujours dilatoires.

Dans le sillage de la première grande hypocrisie géopolitique de la capitale impossible, à la suite de cette première boucle de nœud gordien se sont engouffrées, accumulées, enchaînées toutes les hypocrisies annexes, comme obéissant à la loi de quelque synergie perverse mue avec une régularité mécanique. Or le conflit israélo-arabe ne matérialise pas seulement un XXe siècle qui ne veut ni ne peut finir, pas seulement les effets cumulés et retardés de la politique arabe de Balfour et Jabotinski, il anticipe en même temps sur un XXIe siècle qu’il n’intéresse pas. Car le XXe siècle voulait encore maîtriser l’espace et les étendues qu’il avait hérités de l’époque des empires et des surfaces, alors que le XXIe siècle s’en retire et se tourne vers la maîtrise et la contraction des durées et des interfaces (à suivre).

J.-L. Evard

lundi 17 novembre 2014

Retours sur la Grande Guerre (14) : l'après-guerre à répétition


I
Qui se flatte qu’il y a des philosophies de l’histoire caracole volontiers à travers les époques, ou les traverse à bride abattue. Nous répétons : « La Guerre de Trente ans », pour évoquer la guerre européenne qui commence en 1914 et s’achève comme guerre mondiale en 1945 pour céder la place, jusqu’en 1990, à la Guerre froide. Nous avons l’analogie facile, rapide, ce pli de lieu commun vient de loin. Il nous coûte plus qu’il ne nous sert : nous écrivons l’histoire à notre image, et ni plus ni moins intelligible qu’au premier jour elle nous le rend bien, la commodité nous vaut peut-être la berlue. Son sens, s’il en était un, s’ébauche dans les rapprochements et les parallèles qui, dans les événements, construisent des séries, et dans ces séries, les catégories de causes et d’effets sans lesquelles l’orientation de nos actes finirait par nous échapper. Nous nous assurons ainsi de leur visibilité, mais c’est en les conservant dans la lumière froide, dans le formol des mythes et de leur imagerie d’Épinal.
Encore faut-il aussi gager que plus dure un conflit, plus il ameute de causes et de partis, et plus diminue l’espoir d’en donner un jour quelque idée intelligible et bien consistante. Dans le cas de la Guerre de Trente ans n° 2, et pour s’en tenir à la fonction analogique qu’elle remplit dès les débuts de sa mise en circulation, tantôt comme référence littérale aux années 1618-1648 que conclut le Traité de Westphalie, tantôt comme référence générique à la « guerre civile européenne » : dans les deux cas, elle entre dans le langage conventionnel des diplomates et des historiens dès l’hiver 1918-1919. Elle reçoit son habilitation définitive en décembre 1919, quand paraît un livre qui, en  quelques semaines, cristallisera les passions, en Europe et aux États-Unis : Les Conséquences économiques de la paix, de John M. Keynes. Négociateur du Trésor britannique à la Conférence de la paix, il vient de démissionner de ses fonctions ; avec ce brûlot il rend public son différend avec le Cabinet de Lloyd George et règle ses comptes en librairie.
Keynes s’y distingue aussi par son énergie de polémiste amateur du style relevé : à l’image fort peu nationaliste de la « guerre civile européenne », récurrente dès les premières pages, il donne, bien avant les historiens des années 1960 et leur suite, un impact qu’elle gardera, non seulement de par ses prestiges auprès de l’opinion, mais aussi parce qu’elle lui sert d’arme rhétorique pour défier des décideurs dont il déteste la politique mais respecte la carrure (Clemenceau surtout). La veine des grands mémorialistes d’Ancien Régime inspire encore cette prose quand bien même son auteur y argumente en moderniste de l’économie de libre-échange réformée en politique de réparation des dommages de guerre. En France, Keynes trouvera au moins deux contradicteurs de talent égal au sien : quelques mois après la parution de son essai, Jacques Bainville, aux éditions de l’Action Française dont, avec Maurras, il est la tête pensante, publie Les Conséquences politiques de la paix. En 1946, Raymond Aron, dans la collection qu’il dirige aux éditions Gallimard, publie (et préface) La Paix calomniée ou les conséquences économiques de monsieur Keynes, dont l’auteur, Étienne Mantoux, neveu du diplomate secrétaire des négociations de Versailles en 1919-1920, est mort au combat en avril 1945. Mantoux fait réplique, et minutieuse, aux thèses économiques et politiques de Keynes. En bon connaisseur du différend entre les deux écoles, Aron, pour faire apprécier et la consistance de son argument et sa propre adhésion, ajoutera que Bainville aussi avait eu raison contre Keynes. (Qu’en revenant sur le premier après-guerre Aron libéral se sente, au début du second, si proche de Bainville monarchiste n’est pas la moins savoureuse des chausse-trapes de la séquence ici envisagée : la Guerre de Trente ans n° 2 oppose des usages différents du même stéréotype historique, mais peut rapprocher des adversaires idéologiques.)
Ces quatre textes ne parcourent pas seulement les deux guerres mondiales comme les variantes analogiques d’une même Grande Guerre : guerre européenne et « civile » étendue à l’Amérique et à la Russie, l’analogie consistant tout d’abord à représenter la guerre entre empires et États d’Europe comme une guerre intestine. Mais cette première analogie, qui comme toute analogie ne vaut que par raccourci, en introduit une seconde, plus risquée encore : le rapprochement avec la guerre du Péloponnèse, à travers Thucydide (ou, chez Mantoux, avec les guerres puniques). En deux métaphores ou deux condensations figurales, on passe ainsi du « monde » grec au « monde » européen, et du « monde » européen, au « monde » euraméricain et au « monde » eurasiatique. La Grande Guerre de référence renvoie ainsi à son tour à une Grande Guerre de toujours, la plus Grande, qui est la plus récente, à la plus Ancienne – selon le principe de la mise en abîme, du renvoi à l’infini, comme le lecteur de Thucydide retrouvant sur les frises du Parthénon des Grecs, qui sont des Titans ou des Lapithes, combattant entre eux comme Sparte et Athènes. Grec, européen, américain, ces mondes à la fois historiques et mythologiques, qu’ont-ils donc de commun qui autorise l’imaginaire – ou le force – à les assembler en dépit de leur disparité ? Sans doute ce trait typologique-ci, avant tout autre : tous ces mondes voient des empires s’opposer, et ces empires prendre la tête de coalitions rassemblant des nations et des nationalités.  Or, nous les récepteurs de ces chaînes métaphoriques anciennes mais vivaces, quel usage pouvons-nous nous en accorder, si du moins nous voulons que notre pensée reste maîtresse des figures et des catégories qu’elle superpose à la matérialité fluide et fugace de l’expérience en vue de l’interpréter, mais au risque de les confondre avec elle ? Comment actualiser la différence politique de la paix et de la guerre, non pas dans la langue des Grecs ou dans celle de Bossuet, mais en regard de nos contraintes présentes, celles dictées par notre recherche obsessionnelle de la puissance technique avant toute autre ? Comment démonter la poupée gigogne des Grandes Guerres en série sans fin – sans autre fin que leur horizon mythique et mythologique ?

II
Pour l’essentiel, qu’objectent donc Bainville, Mantoux et Aron à Keynes ? Qu’il dénature le sens du conflit, et pense en « économiste », non en stratège. On comprend alors pourquoi Aron aura fait traduire et publier Mantoux : en 1947, peu avant le blocus de Berlin par les Russes, on débat déjà du futur « plan Marshall ». Les nations qui sortent à peine de la Seconde Guerre mondiale reconnaissent, face à ses ravages et à ses ruines, ce qu’elles avaient vécu trente ans plus tôt, et pressentent que ce déjà-vu signale pire encore (Mantoux faisant mention du grand massacre des Juifs dans les camps nazis). Du plan Marshall et de son arrière-plan géopolitique, elles ont toutes les raisons de remonter à ses précédents : le ravitaillement américain, en armes et en crédit pour les Alliés, dès 1916, puis la division entre Alliés, dès 1918, quant à la construction du nouvel ordre européen après disparition de trois empires (Romanov, Habsburg, Hohenzollern). Nous lisons ainsi quatre auteurs en forte connivence métaphorique, si vives soient par ailleurs leurs controverses de vainqueurs en désaccord de fond sur la nature de leur victoire. Pour Bainville, nationaliste disciple de Richelieu et de Vergennes, le Traité de Versailles annule l’avantage français puisqu’il laisse intacte la structure constitutionnelle du Reich unifié en 1871 ; pour Keynes (à cette date, encore économiste néo-manchestérien), le nouvel ordre européen n’en sera un véritable qu’à la condition de garantir le retour au libre-échange, à égalité pour les vainqueurs et les vaincus – que la wilsonienne Société des Nations doit rassembler en une communauté juridique ; pour Mantoux, les arguments proprement économiques de Keynes, outre que, chiffres à l’appui, il en nie la pertinence, masquent un discours british typique, soucieux d’interdire les mers à l’Allemagne mais point hostile de principe à sa puissance sur le continent eurasiatique. En réalité, dans le langage des taux et des pourcentages, de l’agio et du leasing, nos controversistes disputent de la nature de l’équilibre entre grandes puissances. S’entendent-ils quand ils l’invoquent ? Ou bien, créent-ils, prolongent-ils un malentendu – et lequel ? – du fait même que, parlant d’équilibre, ils ne cessent de le modifier – et pérennisent alors, à leur insu, le déséquilibre qu’ils redoutent ?
Nous ne pourrons résister à l’attraction analogique du mythe qui commande l’écriture de l’histoire (percevoir l’ombre du Péloponnèse sur l’Alsace-Lorraine, ou celle de Carthage sur Berlin) que si d’abord nous nous affranchissons du Soupçon, de la psychologie du Soupçon qui, même sous la plume des théoriciens aguerris, enferme alliés et ennemis dans l’usage adroit ou maladroit du double langage, dans la manipulation du discours en outil de propagande subtil ou grossier. Certes Keynes parle-t-il en disciple de la tradition manchestérienne, certes Wilson s’imagine-t-il élu à la tête des Nations par le Dieu de ses conciliabules avec Lui, certes Clemenceau hérite-t-il de la théorie girondine et bourbonienne des frontières naturelles de la France… Mais ces postures, qui sont aussi des stéréotypies et par là des mythes en acte, n’expriment pas seulement des « intérêts », les « mobiles » qui ameutent les moralistes au nom de la critique dite idéologique par ces philosophes censés par eux-mêmes ne penser, depuis Rousseau, qu’au nom angélique de l’Universel. Ces postures, en effet, échappent aussi en partie à la volonté de leurs acteurs : Keynes n’est pas simplement british, il l’est beaucoup trop, de même que Wilson et Clemenceau finissent par camper un Américain et un Français outranciers. Une part de la mise en scène échappe au contrôle et au calcul des dramaturges. C’est cet excès, ce débordement, cet échappement, qu’il faut savoir reconnaître et s’expliquer puisqu’ils se produisent là-même où la volonté entend au contraire s’assurer sans faille de la totalité et du détail de ses décisions. Comme si le discrédit où chacun tente de compromettre toute autre posture que la sienne signalait ce qui échappe à la volonté de tous, et la caricature : l’équilibre des grandes puissances, cette valeur stratégique des empires en concurrence, les détermine, les prédestine à l’usage – pour le moins dangereux – de la fonction analogique et de ses raccourcis mythologiques. Comme si une norme commune et reconnue depuis des générations – l’équilibre des pouvoirs – exerçait à l’insu de ses pratiquants quelque impalpable effet pervers, dont l’emprise maligne les condamnait à s’intenter d’interminables procès d’intention au rendement intellectuel et moral des plus nuls.
Prenons par exemple, dans l’ensemble des quatre textes de guerre ici considérés, le cas de Raymond Aron préfacier en 1946 d’Étienne Mantoux lui-même en controverse avec le Keynes de 1919. Aron, quelques mois après sa préface, se fera le défenseur ardent, inconditionnel, et du plan Marshall et du plan Monnet-Schumann de Communauté européenne du charbon et de l’acier – prélude aux étapes de la constitution de l’Ouest européen en un corps politico-économique hybride, la Communauté européenne. Pour étayer son plaidoyer à la fois européen et antitotalitaire (les deux objectifs du plan Marshall), Aron recourt souvent, dans ses éditoriaux du Figaro, à la formule du « grand espace » en question dans cet après-guerre qui se joue aussi comme une entrée en Guerre froide. L’Europe, dit Aron, ne trouvera le salut que sous la forme nouvelle du « grand espace » – par quoi il entend à la fois l’équivalent d’une zone de libre-échange, dans le long terme, et, dans le court terme, celui d’une région stratégique placée sous l’appui nucléaire américain, face à l’URSS. Ce qu’Aron ne dit pas, et sans doute ne peut pas dire : le schéma économique et stratégique du « grand espace » a une préhistoire et une tradition, il n’est pas trouvaille de circonstance, son principe (transfrontalier et impérial) provient des plans du pangermanisme prévoyant, dès la fin du XIXe siècle, l’extension de l’hégémonie allemande vers le Mitteleuropa et vers les Pays flamands, belges et français. Les hitlériens et la Wehrmacht l’adopteront et le feront leur, à l’heure du coup de Prague et jusqu’à leur défaite. Au « grand espace » des écrivains pangermanistes, les contributions de Carl Schmitt, rallié dès mars 1933 à la NSDAP, avaient entretemps assuré une carrière à toute épreuve, une autorité sans laquelle Aron, excellent germaniste mais stratégiste gourmand, y aurait d’abord regardé à deux fois avant d’ouvrir le pot de confiture et ses toxines.
En somme, Aron, situé en aval de la chaîne métaphorique des Conséquences économiques et politiques de la Grande Guerre, se réfère tacitement à l’amont de cette chaîne. Keynes, en effet, en 1919, oppose à Clemenceau le principe d’un « grand espace » (de libre échange, mais supervisé par les grandes puissances…), comme Aron le fait, trente ans plus tard. Mais l’un et l’autre utilisent ainsi le concept et la perspective mêmes qui, en Allemagne, habillaient le projet pangermaniste d’offensive commerciale et militaire sur le continent – projet géopolitique que, dès avant la Grande Guerre, des analystes avertis comme Cheradame ou Schwob avaient évalué à sa véritable portée d’hégémonie impériale, facteur évident de déséquilibre. L’historien du « grand espace » doit donc bien le constater : la même construction conceptuelle et stratégique, selon le moment et l’espace-temps de sa mise en œuvre, passera en un siècle par les interprétations les plus contraires, servira les fonctions les plus dissemblables : le pacifisme de Keynes, le trans-nationalisme völkisch, l’internationalisme rooseveltien… Il n’est pas d’empire industriel et industrialiste qui n’ait tenté sa chance au nom du « grand espace ». Est-il zone de « libre échange » ? Oui, voyez-le avec les yeux de Keynes. Est-il sésame stratégique d’un impérialisme en puissance ou en action ? Oui aussi, voyez Hugo von Claas et Friedrich Naumann. Aucun espace-temps impérial n’aura gardé longtemps sa mainmise sur  cette Toison d’or. L’affinité mythologique des Grandes Guerres limite la perspicacité de leurs stratèges et abrège la portée de leurs leçons.
J.-L. Evard

samedi 15 novembre 2014

Retours sur la Grande Guerre (13) : fabrication de la classe 1934

Le 27 novembre 1914, le 3e Bureau de l’État-Major des armées adresse aux généraux commandant les corps d’armée sur le front la note de service suivante :
La guerre de « Nation Armée » que nous soutenons et qui doit maintenir la France a mis en évidence des conséquences lointaines imprévues qu’il faut savoir envisager et révélé des nécessités qu’il importe de prévoir afin de n’être pas surpris, le moment venu.
Ainsi, la présence sous les drapeaux de toute la population virile du pays aurait pour résultat, si certaines mesures judicieuses n’étaient pas prises, non seulement de diminuer, mais même en cas de prolongation suffisante de la guerre, de rendre presque nulle la natalité pendant l’année 1914-1915. La France se trouverait ainsi privée de toute une classe de recrutement en 1934, ce qui créerait à ce moment-là un danger considérable pour la défense nationale.
Or, il ne suffit pas de songer au présent, il faut songer à l’avenir ; en conséquence, il y a lieu, dès à présent, de remédier à ce danger.
D’après l’interrogatoire d’un prisonnier, les Allemands auraient déjà, dans cet ordre d’idées, pris certaines mesures. C’est ainsi qu’un certain nombre de femmes d’hommes sous les drapeaux ont été transportées gratuitement dans les cantonnements de rafraîchissement où se trouvaient leurs maris, et ont été autorisées à y séjourner quatre ou cinq jours.
Ce moyen ne conviendrait pas à notre caractère, mais il semble qu’il est possible de profiter de la période de stationnement pour envoyer en permission de quelques jours, par séries, les hommes mariés actuellement sous les drapeaux. La durée de la permission ne peut être fixée d’une manière absolue. Elle dépend évidemment de la longueur du trajet effectué. En tout cas, pour atteindre le but poursuivi, elle doit être calculée de manière que les intéressés puissent passer quatre nuits chez eux.
Les Généraux commandant les Corps d’armée restent libres, suivant la situation dans laquelle se trouvent leurs troupes, de régler ces départs en permission à la condition de conserver toujours des effectifs de 2 500 hommes par régiment.
Des théories seront faites aux permissionnaires avant leur départ, pour leur faire bien comprendre le but patriotique que l’on se propose, en leur accordant cette faveur et il sera fait appel à toute leur conscience pour que le résultat réponde à l’espoir que le pays fonde sur cette mesure bienveillante.
Il doit être bien entendu que ces permissions ne seront pas renouvelées.
Le départ des hommes aura lieu par les trains de ravitaillement journaliers. Pour la rentrée, ils auront à rejoindre la G. R. [gendarmerie régimentaire ?] qui les formera en détachements et les rapatriera sur leurs Corps respectifs.

Les archives visitées par les historiens n’offrent pas souvent des documents parlant aussi bien par eux-mêmes. Dans le cas présent, la Note de service conçue par les officiers de Joffre amène en outre deux séries de remarques.
La première tient à une observation par défaut : dans toute la littérature théorique que produisent en librairie, au bout de quelques mois de terrain seulement, les formes extrêmes de la Grande Guerre, on ne trouvera aucune pensée démographique de l’événement, et en tout cas pas dans la perspective systématique et administrative de cette Note de service. Ni chez René Quinton, ni chez Alphonse Séché, ni chez Léon Daudet les hécatombes de la guerre n’ont stimulé la projection en durée longue dont l’État-Major français répercute ici la leçon et la mécanique lui venant de l’adversaire. Plus significatif encore : ni Hindenburg ni Ernst Jünger, les deux écrivains allemands importants de la guerre totale, n’en souffleront mot non plus dans leurs écrits respectifs. En lui-même, le silence ainsi observé appelle sans le moindre doute réflexion approfondie, portant sur la nature réelle de la Grande Guerre dans la conscience de ceux qui la vivent. On s’en convainc par contraste quand on relit le texte publié en 1897 en Grande-Bretagne par Paul Valéry, « Une conquête méthodique », et réédité par lui en septembre 1915. Il reprenait, en les généralisant, les annotations d’un Britannique, E. Williams, et d’un Français, M. Schwob, sur les sciences de la guerre en tradition prussienne, étendues à l’empire allemand : « L’organisation de la prépondérance militaire est l’œuvre du grand état-major. C’est dans la conception de ces bureaux célèbres que l’exemple le plus éclatant de méthode se découvre. Ce sont véritablement des usines de victoires. On y rencontre la division du travail intellectuel la plus rationnelle, l’attention d’esprits spéciaux constamment fixée sur la variation des moindres circonstances profitables, l’extension de cette recherche à des sujets qui d’abord paraissent étrangers aux études techniques, la science militaire agrandie jusqu’à la politique générale – jusqu’à l’économie – car “la guerre se fait de toutes parts”. La méthode est sévèrement appliquée à tous les pays. On soumet chaque territoire à une analyse totale, science par science. On va de la géologie, qui donne la nature du sol, la richesse foncière, ses cultures, ses voies, ses défenses naturelles, jusqu’à l’histoire qui fournit les éléments de la connaissance psychologique et politique, et qui enseigne les dissensions intérieures, les idées indigènes. Tous les pays sont ainsi classés, correctement définis. Ils sont réduits à des groupes d’abstractions propres à tous les calculs […] Chaque nation est alors considérée comme une machine produisant de l’énergie militaire […]. » De là à penser que le « socialisme de guerre », comme le dit Valéry, fut pensé par ce jeune homme d’alors 26 ans et vingt ans avant la réalisation de ces pronostics, il n’y a qu’un pas – et qu’une question : pourquoi lui ? et pourquoi pas les stratèges ? On mesure sans peine la portée longue de cette question pour tout esprit sérieux et curieux de l’histoire de la guerre totale et de ses variétés selon les pays et les périodes.
La seconde remarque portera sur la source du document ici transcrit : il provient du Journal tenu durant les dix-huit premiers mois de la Grande Guerre par Jacques Bainville, un des dirigeants de l’Action Française. Quel commentaire fait-il de la Note des officiers de Joffre, après qu’il l’a retranscrite tout entière ? « Inutile  d’ajouter que cette circulaire inspire des plaisanteries joyeuses, dans l’armée et dans le public, au vieil esprit de gauloiserie » (p. 284 de l’édition Bartillat). La non-conscience du sens profond de la situation s’affiche-t-elle ici avec limpidité ? On répondra « non » et l’on jugera que ce badinage est insignifiant si on ne tient compte que du document hors ses contextes. Mais le contexte choisi par Bainville, à la source donc, indique sans doute possible où l’historien situe et comment il évalue le document qui le retient : il vient tout juste d’évoquer la condition des femmes violées par la soldatesque, en Belgique et dans le Nord français, et qui vont bientôt mettre à terme. Que faire des enfants, se demande Bainville. À l’évidence, s’il cite ensuite et sans transition, in extenso, la circulaire du 3e Bureau, c’est qu’il compte sur l’efficacité persuasive de ce montage patriotique : l’envahisseur viole, l’envahi pratique l’eugénisme. Si on se souvient que la carrière intellectuelle de Bainville, entre Maurras et l’Académie où il entre peu avant sa mort en 1936, tint à un seul objet de sa flamme et de son sentiment : la question de l’Allemagne dans l’ordre de l’Europe –, on discerne, dans le cas particulier qui nous occupe, un type d’entendement politique et stratégique. Devant la nouvelle « machine produisant de l’énergie militaire »,  ce type d’esprit pèche moins par manichéisme patriotique que par anachronisme. De toutes les atrocités de la guerre qui l’occupent, il enregistre celle de la guerre menée par le masculin au féminin – guerre sans âge. Quant à la forme politique prise pour la première fois par elle – la gestion directe et prospective de la fécondité nationale par l’autorité militaire –, elle lui échappe.
J.-L Evard

samedi 8 novembre 2014

L'empire par transgression

I
La Caduta degli dei – en version française, Les Damnés –, le chef d’œuvre de Luchino Visconti, se propose deux condensations à la fois : montrer l’Allemagne hitlérienne en réduisant l’histoire du régime à la brève séquence des mois qui précèdent l’élimination des cadres de la SA, en juin 1934 (« Nuit des Longs Couteaux »), et la montrer à travers le destin des Essenbeck, famille de magnats de la sidérurgie. Les personnages du récit construit à la manière d’un roman familial incarnent les principales composantes du champ politique travaillé par des tensions extrêmes : les hitlériens doivent encore composer avec leurs alliés du Zentrum auxquels ils se sont imposés au gouvernement un an auparavant, tandis que les gêne la fronde des SA, leur aile gauche conspuant le « Système ». La guerre civile larvée que connaît l’Allemagne disloque aussi le « clan » von Essenbeck et oppose ses membres. Parmi eux, Martin, membre de la SS, manœuvre les siens, dont sa propre mère, pour s’assurer que les forges et l’entreprise tomberont sous la coupe exclusive des hommes de Himmler. « Il n’est pas, pour Visconti, de famille en dehors de l’Histoire et celle-ci est vécue par des hommes. Dans sa conception patriarcale, vie privée et vie publique ne sont pas séparées ; la famille constitue l’unité médiate de l’Histoire et des individus […] » (Y. Ishaghpour, 1984).
Visconti ne s’est pas contenté de décrire comment Martin évince ses parents pour faire main basse, et les SS avec lui, sur les hauts fourneaux : il montre aussi comment son  représentant abaisse les siens. Entre autres exactions sexuelles, Martin, avant de la contraindre au suicide, violera sa mère. Il réalise ainsi, dans sa propre famille et pour son propre compte œdipien, les œuvres ignobles du régime appliquant la terreur même à de ses partisans. Les fondateurs du IIIe Reich le savent, ils ne peuvent refonder le Saint Empire romain germanique qu’à la condition d’agir à la manière du premier César. Le Kaiser, ou son dauphin, ou son double, ne peut réunir en lui l’auctoritas du pontife et la potestas du stratège que s’il répète – et montre qu’il maîtrise – les opérations rituelles habilitant un empereur successeur de plein droit de l’imperator même, du Fondateur premier de la puissance impériale de tradition romaine. Cette puissance, nous dit Visconti, s’inaugure et s’accrédite auprès de ses sujets et de ses victimes comme une puissance de transgression : non seulement comme violence politique, dans l’ordre juridique des classes et des états, mais encore comme violence symbolique, dans l’ordre de la filiation et des générations institué par l’interdit universel de l’inceste. Visconti se souvient ainsi en 1969 d’une vieille règle de la puissance impériale : « Peut-être même, nul ne connaît souvent mieux la validité d'une loi, l'interprétation que l'on en donne en moyenne et la contrainte qui y est attachée, que celui qui a l'intention de la violer » (Julien Freund, 1966). Sans guère de doute a-t-il en mémoire le rêve incestueux qui, à lire Suétone et Plutarque, visite Jules César, dans la nuit qui précède le passage du Rubicon. Car ce rêve, disent-ils, vaudrait clair présage de la subversion victorieuse de la république. Sur le tableau du sacre de Napoléon, David a effacé – sur ordre ? – Laetitia, pourtant présente ce jour-là à la cérémonie. Même au bout de tant de siècles, le désir d’empire, chez l’impétrant, reste trouble. Il s’affiche sur un tableau, mais s’y rature, s’y biffe. Censure et ostentation.

II
« Effrayé, la nuit suivante, par un songe où il se voyait violer sa mère au repos, les devins qu’il consulta l’incitèrent à d’immenses espoirs ; car selon eux la vision de sa mère, soumise à ses désirs, ne figurait rien de moins que la terre même, qui est la mère de tous les hommes, présageant son avènement à l’empire du monde », relate Suétone (traduction Klossowski). « On dit que, la nuit qui précéda le passage du Rubicon, il avait eu un songe contre nature : il croyait avoir avec sa propre mère un commerce inavouable », note Plutarque (traduction Latzarus). On doit s’étonner moins de ces deux sobres annotations que du peu de commentaires qu’elles auront inspirées, nonobstant leur intérêt évident : pas d’allusions à cet épisode chez les autres chroniqueurs ou biographes antiques de César, les historiens contemporains, quant à eux, observant presque tous une extrême discrétion, bien que César, dès le début de sa longue carrière, ait fait figure de héros sexuel (ce don Juan, plusieurs fois marié, passant aussi pour un homosexuel d’occasion), digne des ascendants qu’il attribuait à sa gens, lignée de Vénus. Comme il le rappelle avec complaisance, le sang divin ne le rapproche pas seulement, par Anchise et Énée, des Troyens fondateurs de Rome, mais encore le place-t-il dans la catégorie des amours olympiennes, maintes fois incestueuses, et de plein jour. Ce que remarque une fine oreille d’historien spécialiste : « comme par un retour à l’archaïque matriarcat, qui subsistera dans l’histoire impériale, tantes ou parents de la mère protègent la carrière de César » (M. Rambaud, 1963). De fait, le futur imperator n’incarne pas seulement, par sa généalogie, la postérité d’Aphrodite, grande divinité pélagienne et matriarcale du monde méditerranéen, il s’emploie à raviver dans Rome les signes et les vestiges symboliques de la première prérogative des plus anciens monarques de sang divin et de leurs ancêtres d’avant l’État – en faisant de Cléopâtre, sœur et épouse de deux pharaons ptoléméens, sa propre maîtresse, pour quelques mois. Pour renverser Rome, il faut aller, quand soi-même on est romain, et de haute extraction, jusqu’en Orient. César l’Égyptien. Bon sang ne saurait mentir.
Double opération de politique des signes, héraldique : dans Rome, le jeune César se classe du côté des enfants de demi-dieux, et d’abord à côté de la déesse de l’amour à qui aucunes amours ne sont impossibles ni interdites. La mythologie grecque va servir efficacement l’empire à venir, comme un blason : des douze Césars campés par Suétone, outre le divus Caesar qui se contente de rêver d’inceste, trois au moins, dit l’historien, passent à l’acte (Caligula, Claude et Néron). Hors de Rome, César approche Cléopâtre et conquiert l’Égypte – depuis les débuts de l’Ancien Empire au moins,  terre réputée de la théogamie et de la Grande Épouse Royale, mère ou sœur de Pharaon : « Ainsi donc le souverain, par sa mère, élue du dieu, sera-t-il, quoi qu’il en soit, l’héritier du démiurge » (Ch. Desroches-Noblecourt, 1986). Institution, certes, et non pas transgression : procédure théocratique de transmission du sang divin par la mère ou la sœur épousées – mais ce que César importe à Rome et en langage romain, sous la forme de la rumeur, du récit de rêve, de la suggestion lâchée de bouche à oreille (formes détournées, ironiques, à peine clandestines), ces allusions transgressives prennent leur assise réelle sur ce fond institutionnel oriental archaïque. Entre ce passé lointain et César imperator, il y a de plus un Grec célèbre, Hérodote, qui a visité « Euterpe », l’Égypte, près de quatre siècles avant lui et qui, lui aussi, en rapporte des rumeurs d’inceste royal (Histoires, II, 131). Cette Égypte pharaonique, qui sert de toile de fond à la monarchie impériale en chantier à Rome, ravive d’ailleurs, et à point nommé pour les desseins de l’empire en gestation, la mémoire de la plus archaïque des époques de la Grèce, celle pélagienne, celle du matriarcat, qui passe par les figures de l’inceste, abîme de toute institution puisqu’elles brouillent les figures de la filiation, creuset des figures du droit et de celles des lois. Bachofen, dans son Droit maternel, a donc toutes les meilleures raisons du monde de rappeler que, en Occident, la préhistoire de l’État se rattache directement au moment de l’inceste dans les sociétés méditerranéennes archaïques et dans leurs survivances, les sectes orphiques et autres mystères.
L’imperator romain et néo-romain se dote d’un pouvoir symétrique, d’autant plus auguste, plus divin et plus inhumain qu’il se désigne apte à la transgression extrême (chroniques scandaleuses), ou porteur de la scène, rêvée ou mythologique, de son désir. Précisons : depuis que les mythologies ont cessé de porter le moment incestueux et ses ritualisations, depuis que les théologies, en se « spiritualisant », ont laissé aux psychologies l’obscur objet du désir, seul l’imperator peut encore tenir lieu de cette mémoire symbolique des origines du pouvoir de commander. La règle admet sa réciproque, elle la dicte même : seul disposera du pouvoir exceptionnel d’un imperator celui (celle) qui fera la preuve de sa capacité d’inceste. D’où le personnage de Martin, dans le film de Visconti : pour fonder le Reich, il fallait – au moins – un inceste. Et un poète, agent cathartique, pour s’en souvenir. Depuis Augustin, les Pères de l’Église l’avaient bien dit : l’empire, c’est le stupre. Le SS, païen, s’en souvient.

III
Si peu d’historiens jugent bon de se pencher sur le rêve incestueux qui prélude à la guerre civile et à la fondation de l’Empire romain, Freud, au contraire, l’aura même jugé digne de commentaires érudits, et d’abord au chapitre 6 de L’Interprétation des rêves. Il reprend même à son compte l’oniromancie de Plutarque, et l’augmente de l’autorité de ses propres collègues et amis, Rank ou Ferenczi : le désir incestueux, rêvé car refoulé, dit que la terre-mère appartiendra au rêveur et la Ville au conquérant. Mais d’autres occurrences apparaissent ailleurs, en particulier dans un texte aussi important que celui consacré aux Mémoires du président Schreber, beau cas de « délire paranoïaque » et vraie graine de tyran délirant s’il en fut. En bonne méthode, Freud a une raison précise d’apprécier à leur juste valeur les rêves de César : Rome lit les tragiques grecs, Rome, héritière d’Athènes avant d’en devenir le maître, ne peut ignorer que Thésée, son fondateur, a accueilli Œdipe à Colone, et « ira avec lui à Athènes dont Œdipe devient un héros protecteur » (K. Axelos, 1989). Au même nom d’Œdipe, Freud, sujet juif et viennois d’un Habsbourg, mène, avec autant de discrétion que de résolution, une  guerre inexpiable à un empire au moins, qui est une république. Sur le bateau qui l’emmène en 1909 pour une tournée de conférences aux États-Unis, il déclare à Jung, qui l’accompagne : « Je leur apporte la peste. » Ce dont Œdipe délivre les Thébains en relevant le défi jeté par la sphinge, Freud pense pouvoir le rapporter aux Américains : la peste – la musique du désir, le langage des pulsions, le réglage sur l’inconscient mieux écouté et discerné. Freud fera les frais de ce peu d’aménité un peu hargneuse : ravie par la science nouvelle, la Clark University, dans le Massachussets, loin de le snober, lui décerne un honoris causa. Nettement plus agressive, seconde tentative, après la guerre et l’effondrement de l’empire austro-hongrois : le portrait (au vitriol) du président Wilson, à la suite de celui, non moins acerbe, qu’en avait donné John M. Keynes en 1919, dans ses Conséquences économiques de la paix. Le livre de Freud (et Bullit) ne verra pas le jour des librairies, ne paraîtra que longtemps après la mort de l’auteur. Là encore, un dénouement inattendu, voire une déconvenue. Freud se rangeait donc parmi ces Européens que dérange l’Amérique mais qui ne savent comment en convenir au juste. Ce qu’il ne pouvait savoir se tenait pourtant à ses côtés et recevait sa confiance : la peste viendra, mais au lieu d’en transporter le bacille chez les autres il va en subir les miasmes le jour où Jung, vingt-cinq ans après l’aller-retour chez les Européens et les Indiens d’Amérique, dénoncera la psychanalyse comme « non aryenne » et offrira ses services aux hitlériens. Guerre fratricide. Encore Thèbes, mais celle des Sept, non celle de Jocaste. Oui, la peste, décidément. (Il eût fallu exempter Freud de toute obligation de pensée et d’activité politiques. Mais peut-on servir deux maîtres à la fois, l’inconscient de César et la volonté de César ?)
De quoi on doit inférer que le découvreur du complexe d’Œdipe a cherché avec constance le possible mode d’emploi politique de sa découverte psychologique, mais sans véritable succès. À quoi tient que les résultats n’aient pas suivi l’intention ? À ceci, sans doute : ce dont les Grecs et les Romains trouvent encore des restes institutionnels dans l’antiquité égyptienne déjà moribonde, n’a déjà plus pour eux-mêmes d’autre réalité que seconde, secondaire, mythologique (chez Suétone et Plutarque, déjà incrédules, elle a même subi une dégradation supplémentaire puisqu’elle n’apparaît plus qu’en rêve, comme un incident psychologique scabreux). Même le fondateur d’une légitimité théocratique, comme César imperator, ne peut ni ne veut restaurer le préhistorique « règne des mères », dont le thème de l’adoubement prestigieux ou fabuleux par l’inceste ne montrait déjà plus que les traces résiduelles. Que la psychanalyse le « redécouvre » ne fait que souligner cette érosion : l’inceste, non seulement n’est pas, ou n’est plus, l’attribut exclusif et glorieux d’un monarque de droit divin, mais encore ne survit-t-il plus qu’à titre universel et monotone, en fantasme standard des plus réguliers, en témoin de normalité – ou bien, comme chez le personnage imaginé par Visconti, en exception perverse. Indice supplémentaire de l’inutilité progressive de la thématique œdipienne, devenant encombrante pour ses découvreurs eux-mêmes : ces psychanalystes qui mettent le désir incestueux au compte de… la pulsion de mort déguisée. L’époque d’anti-Œdipe ou d’après Œdipe avait commencé. L’empire a changé de signes, il songe à de tout autres transgressions.
J.-L. Evard

jeudi 6 novembre 2014

Méditation quantique (4)

I
On ne pèche pas par esprit de système en posant que, dans son milieu de vie à la fois technique et symbolique, l’histoire de l’espèce humaine aura parcouru jusqu’aujourd’hui trois époques distinctes, celles envisagées dans nos précédentes « Méditations quantiques » : par ordre chronologique, la révolution néolithique, la révolution industrielle, la révolution électronique, trois mutations marquant, la première, l’art humain de la demeure et de la domestication ; la deuxième, l’art du transport et des travaux thermo-industriels ; la troisième, le réaménagement électrique et électronique des transmissions et de la communication.
Cette trinité ne démontrera sa véritable utilité intellectuelle qu’à la condition de préciser que « révolution » y désigne, dans chaque cas, une mutation en profondeur de l’espace-temps anthropologique. La perspective à construire se cale donc, d’une part, sur un invariant universel : la différence anthropologique de l’espèce humaine, unique espèce animale passant hors animalité une fois qu’elle conçoit et maîtrise des outils (dont le langage articulé, qui nécessite apprentissage) ; d’autre part, elle se cale aussi sur les variations locales de ce marqueur anthropologique invariant et inclut ainsi une dimension exclusivement humaine, celle de l’existence historique, de ses anachronismes et de ses arythmies. L’espèce humaine, dira-t-on alors par synthèse de ces deux dimensions, se distingue des autres espèces animales en ce que son destin biologique reste constant alors que ses espaces-temps se transforment – particularité éminemment distinctive puisqu’elle décrit comment et explique pourquoi homo sapiens ne connaît pas les effets de l’évolution qui  sinon affectent sans exception les règnes du vivant. L’existence historique elle-même est et fait la diversité de nos sociétés, mais c’est elle qui est et fait notre unité d’hommes en nous dispensant de la multiplicité propre au reste du vivant (les générations animales sont les mêmes, non les générations humaines, quand bien elles ne se composent que du même individu sexué reproduit à raison de milliards). Pour une fragilité commune, pour une précarité identique, deux modes distincts d’affirmation du vivant.
L’espèce humaine ne connaît pas les effets de l’évolution, sauf à préciser qu’elle ne saurait pourtant non plus s’en abstraire : la succession de ses trois révolutions rend manifeste, justement, que l’espèce humaine se stabilise parmi le vivant parce qu’elle conserve son identité anthropologique en soumettant l’ensemble de ses milieux à des transformations irréversibles, effet de ses facultés techniques. « En soumettant » – précisons mieux : c’est bien parce qu’elle transforme et ses milieux de vie et les résultats mêmes de ces transformations qu’elle maintient constante son identité anthropologique – à la différence des autres espèces animales, sujettes à mutations pour la raison (inverse) qu’elles vivent avec et dans leur milieu pour le conserver en l’état, tel que, sous des conditions propices précises, il assure leur reproduction, et la sienne par la même occasion. On ne saurait donc parler d’« équilibre » au sens propre du mot, ni pour le vivant en général, qui ne varie ses genres et ses espèces qu’à raison de déséquilibres et d’incompatibilités aussi irréductibles que celui de l’énergie et de l’entropie des physiciens ; ni pour l’espèce humaine, dont l’unité anthropologique serait inconcevable sans les trois révolutions successives de l’habitat, du transport et de la transmission. Habiter, se transporter, communiquer : ces trois révolutions successives ont aussi décrit trois fonctions vitales, qui, de nos jours, se déploient ensemble. Comment maintenir, dès lors, en rétrospective et en prospective, la  différence présumée de l’invariant anthropologique et de l’existence historique, puisqu’ils semblent converger vers un seul et même ensemble triadique de fonctions composées ?
La double perspective ici adoptée entrouvre donc une question clef : comment les trois révolutions de l’existence humaine interagissent-elles ensemble ? C’est un truisme de dire qu’elles se succédèrent : encore faut-il tenter de saisir comment elles le firent, et si leurs effets se cumulent ou bien s’ils dissonent – afin de comprendre si les trois grandes mutations de l’espace-temps ici résumées présentent ou non quelque unité autre que leur constellation ternaire elle-même, et, le cas échéant, laquelle au juste. (Question à construire par égard aussi à l’obligation impérative d’éviter les songeries creuses : la trinité des époques de l’homme indique-t-elle qu’il augmente ses possibilités de durer – et s’éloigne alors, en dépit de son propre catastrophisme, d’une quelconque « fin du monde » –, ou signifie-t-elle qu’au contraire il accroît les possibilités de « décréation » dont parlent tant de mythes et tant de gnoses nihilistes ? L’intelligence ne vit que de concret, elle fuira toujours ces impasses de la paresse spéculative, ces « antinomies de la raison pure ». Mais elle ne peut non plus décréter que sa volonté d’organisation l’emporte maintenant ou demain sur le désordre sans fin des choses : elle ne le mate pas, elle instaure et répare les fragments provisoires d’un ordre possible parmi d’autres.)
Comment éviterait-on seulement la question théorique du concert – ou du chaos – des trois époques de notre existence historique ! Ni oiseuse ni spécieuse puisqu’elle revient à chercher comment nous nous orientons dans l’espace-temps, selon que nous demeurons (la révolution néolithique nous sédentarise en des lieux à fortifier et en des sanctuaires à honorer : double culture de l’accumulation de biens et du sacrifice de valeurs), ou que nous nous transportons (en régime de révolution thermo-industrielle nous nous armons des moteurs qui nous émancipent de la matière en nous faisant nous-mêmes source productrice et dissipatrice d’énergie), ou que nous transmettons (le réseau hertzien affranchit nos messages de l’espace-temps courbe, ses émissions mesurent la brève finitude de tout corps céleste).
Énumération par elle-même éloquente puisqu’elle dessine, d’une époque et d’une mutation à l’autre, une propension continue de l’espèce à s’éloigner de la Terre (du sol, de l’humus, de la force de gravité) et à s’alléger en progressant de la matière inerte et de l’immobilité chtonienne vers la pulsation quantique, vers la pulsion ondulatoire, vers les impulsions de l’attraction intersidérale. I. Prigogine et I. Stengers, dans La Nouvelle Alliance, firent remarquer à quoi tient la différence essentielle du moteur thermique et du moteur mécanique : celui-ci restitue une énergie potentielle, celui-là produit du mouvement. Dans la même intention, disons de même la nouveauté du générateur électrique (et de ses succursales électroniques) dans la généalogie des « moteurs » : il produit, avant tout, de l’information (des signaux), découverte qui substitue à l’opposition cartésienne de la matière et de l’énergie l’opposition boltzmanienne de l’énergie et de l’entropie.


II
Que nos trois successives révolutions nous éloignent de la terre natale, nous en trouvons un indice certain dans l’extension radiale connue par notre image du monde, chaque fois que nous la renouvelons. Sa première version aura été ptoléméenne, et pour le moins conforme au sens profond de l’existence néolithique, l’enracinement humain, y compris l’enracinement dans la durée, le monument de la sépulture et du mausolée parallèles aux documents des premiers systèmes graphiques. L’univers ptoléméen dessine en toutes lettres un monde des fixes, un humain enraciné au point de se faire immobile et équidistant : centre et foyer des corps célestes, le disque de la Terre s’étend comme le cercle euclidien dont le périmètre stable trace la valeur limite, égyptienne, de tout horizon. Notre vie se rythme alors au calendrier simple du duel de la Terre et du Soleil, son satellite, mariés dans le ciel clouté d’étoiles qui les contient comme un écrin fermé. Et pour cette raison, l’époque néolithique voit aussi s’ériger, dans sa phase tardive, les premiers États de l’histoire humaine, ainsi que les linéaments de structures impériales. Les fixes du ciel ptoléméen sont aussi des fixes géopolitiques. Les ziggurats sumériens relient les révolutions du pouvoir à celles des astres.
L’univers copernicien et galiléen qui ruine cette perception première et aboutit à la synthèse newtonienne – il la dynamise, mais encore l’élargit-il soudain aux dimensions désormais calculables du système solaire. Les premiers télescopes ne rapprochent pas seulement les objets de trente fois leur distance apparente à l’œil nu, ils réalisent le rêve de Giordano Bruno en nous introduisant d’un coup dans la pluralité buissonnante des mondes. Fin du monde clos de la géographie ptoléméenne, et de la cosmologie aristotélicienne qui séparait la Terre, sublunaire, du Ciel, supra-lunaire. La physique et la cosmologie galiléenne met en théorème cinétique rigoureux l’époque des Grandes Découvertes, l’énergie de mouvement potentialisée par le transport et le voyage outre-mer (ou, avec Cyrano, sur la Lune). Elle unifie la Terre et le Ciel en même temps que l’Occident européen se consacre à la domination en règle du reste de la planète, qu’il évangélise.
Avec l’univers relativiste découvert au début du XXe siècle, nous aurons renouvelé ce geste irréversible d’un soudain changement d’échelle de notre perception, et par conséquent de notre existence, de ses gestes et de leurs effets : la physique relativiste n’importe pas seulement dans notre champ de conscience l’infini redouté des Grecs (elle ne vise d’ailleurs qu’à en apprivoiser la puissance), elle enseigne qu’au fur et à mesure que nous l’observons, nous le multiplions (comme l’implique le principe d’incertitude), et cela dans des proportions qui nous échappent une fois pour toutes. Fin du monde centré et de l’équilibre des forces de la vision newtonienne, fin, aussi, de l’occidentalisation de l’existence humaine. Or cette conversion des sciences de la nature à la relativité immanente à ses objets et à leurs concepts n’a lieu que par conséquence directe et explicite de l’électrification du monde : elle s’en définit même comme la doctrine raisonnée et comme le seul mode d’emploi avisé.
On n’en comprend que mieux l’appel pathétique de Nietzsche : « Aimez la Terre ! » Il était déjà bien tard pour se faire entendre. Poincaré et Einstein énoncent leurs premières hypothèses relativistes entre 1897 et 1905. La guerre européenne, entrevue dans les Balkans dès 1912, embrase le continent en 1914.

III
De ce bref retour sur nos trois cosmologies découle une première réponse à la question posée : si nos successives images du monde se chassent l’une l’autre au fil de leur genèse et de leur validation, n’en va-t-il pas de même, en bonne logique, pour les trois époques de l’homme ? Car l’histoire des sciences ne récapitule pas d’autre histoire que celle de la conscience, en quoi se fonde le nostalgique désir d’humanité du genre humain, quelque vifs que s’exaspèrent parfois leurs conflits. Apprendre à nous orienter dans l’époque électrique et électronique signifierait dès lors apprendre à nous délester des perceptions et des habitus hérités de l’époque antérieure et de l’époque ante-antérieure, si du moins nous voulons habiter le moins mal possible dans l’espace-temps relativiste – car, relativiste, il ne saurait l’être et le devenir que dans son intégralité, tout comme les époques antérieures furent, tour à tour, intégralement ptoléméenne puis intégralement galiléenne. Il n’y va là ni d’une quelconque doctrine  (de la science, du progrès, du salut) ni d’un quelconque succédané doctrinal ou programmatique – mais tout au contraire de la libre méthode de vie et de pensée qui affranchit de la mélancolie des doctrinaires en enseignant l’énergie encyclopédique du discernement. Sans elle, comment le vivant aurait-il le désir de s’inventer ? Sans elle, comment l’emporterait-il sur la décréation ? Comment surmonterait-il sa propre dépression native, son propre nihilisme ? Entre l’inné de son énergie et l’inné de son entropie, à lui de régler la différence de niveau et d’humeur ! À lui d’éviter l’intégrisme mortifère des doctrines grâce à l’intégralité poétique du réel. Nous le discernons – et nous-mêmes en lui – d’autant mieux que nous y osons nos classifications, mais nous n’en discernons les classes, les genres et les espèces qu’en osant aussi les analogies nées de l’intuition, l’amour du discernement, notre vraie, fervente et souveraine spontanéité.
J.-L. Evard

dimanche 2 novembre 2014

Géopolitique pour la Toussaint

La forme empire, comme la cité ou comme le principe de légitimité dynastique, aura orienté l’existence historique en toute conscience, et d’abord comme une des voies possibles de sa rationalisation – avant même toute lucide philosophie de l’histoire. Un des indices les plus probants du caractère universel de cette fonction nous en est donné par un trait commun aux deux empires qui, après leur disparition, lui ont perduré comme ses modèles et comme ses emblèmes accomplis : en Orient, l’Empire du Milieu et, en Occident, l’empire romano-byzantin, l’un et l’autre retranchés à l’abri d’un limes signalant le terme de leur expansion à la surface des terres, l’un et l’autre voyaient aussi dans cette barrière la ligne de niveau censée les élever au dessus du reste des peuples, les « Barbares ». D’origine grecque, le mot n’a jamais désigné, et pour cause, rien de bien précis sinon, jadis, l’ambition, aussi bien romaine que chinoise, d’incarner, à travers l’institution impériale, une humanité supérieure. Le Fils du Ciel, dans la Cité interdite, fait pendant au descendant de Vénus, le « divus Caesar ». Réduite à son credo, cette idée impériale de privilège (exclusif) d’humanité de souche divine s’avère bien la même à l’Est qu’à l’Ouest – indice supplémentaire, s’il en fallait, de la portée universelle d’une telle conception. À ce titre, elle intéresse au premier chef tout essai en vue de raisonner la forme géopolitique par excellence, la forme empire, ferait-on même abstraction de ses alibis théocratiques.
Pour l’Orient, un mot de Confucius en résume à merveille la substance : « L’honnête homme remonte sa pente, l’homme vulgaire la descend » (Entretiens, traduction Ryckmans, XIV, 23) – aphorisme éthique qui prend tout son sel politique quand on sait ce qu’il met en jeu : « Le Maître voulait émigrer chez les Barbares. On lui dit : “Comment pourriez-vous vous accommoder d’une existence sauvage ? ” Le Maître répondit : “ Là où réside l’honnête homme, il n’y a pas de sauvagerie qui tienne” » (IX, 14). On ne saurait mieux suggérer l’équation sous-jacente à cet humour placide : au-dehors comme au-dedans de l’empire, le sage doit vivre avec le commun des mortels, non pas en ermite ou en mandarin. L’empire rassemble l’élite des peuples, élève un haut mur entre lui et ceux qu’il ne domine pas, comme il prévoit une hiérarchie, une étiquette et autres marques de distinction entre son aristocratie intérieure et le popolo minuto de ses plébéiens. Le limes ne fait donc rien au dehors qu’il n’ait déjà accompli au dedans.
À suivre Christian Meier, l’helléniste contemporain, il n’en allait guère autrement dans l’Antiquité grecque, la matrice de la voie romaine : « L’attitude des Grecs envers les Barbares était curieuse. À beaucoup d’égards, elle ne se distinguait pas de l’attitude ordinaire de la plupart des civilisations. On notera toutefois que les Grecs mettaient dans le même sac les représentants de hautes cultures très anciennes et des ethnies primitives, à la limite de la civilisation. Chose plus digne de remarque, ils étudiaient les Barbares avec beaucoup d’attention, ils les respectaient et, même s’ils étaient leurs ennemis, ils ne leur déniaient pas toute valeur, ne les méprisaient pas. Il leur serait devenu difficile de maintenir la distinction entre Grecs et Barbares, s’ils n’avaient eu une conscience de plus en plus aiguë et assurée de la civilisation et de la culture qui, au même titre que leur langue, faisaient leur originalité » (La Politique et la Grâce).
Dans les deux cas, l’oriental et l’occidental, même la considération des multiples valeurs intermédiaires du jugement qui allait de l’exclusion méprisante (hostis) à l’intégration bienveillante (hospis), même ce chatoiement des affects ne modifierait pas une réalité fondamentale : comme grande forme géopolitique spécifique, l’empire se dote d’une identité à double entrée. La mission élective d’hégémonie dont il s’investit parmi les peuples et les nations se fonde sur la franche affirmation d’une compétence aristocratique intra muros : un même principe hiérarchique anime l’institution impériale, soit qu’elle se comprenne comme îlot ou continent de civilisation que ses digues – la Grande Muraille – retranche des sauvages, des primitifs ou des Barbares ; soit qu’elle sélectionne, en usage interne, les optimates, les athlètes d’une humanité perfectible par effet d’éducation et d’endurance. Dans le cas oriental, l’élite de l’empire extérieur et intérieur sécrète sur place ses propres précepteurs et lui reste fidèle de longs siècles durant. Dans le cas occidental, les Sages voient le jour en Grèce, certes, mais la cité, d’abord réfractaire à l’hégémonie, attendra sa refondation romaine pour appliquer la recette philosophique de « l’honnête homme », que l’on trouve encore en vigueur dans les derniers temps de l’Empire britannique, sous la plume de Rudyard Kipling ou, dans le cas allemand, sous celle de Werner Jaeger. Cette double perspective – à l’intérieur, la domination de principe aristocratique ; à l’extérieur, l’hégémonie de principe civilisationnel – condense avec efficacité tout le long travail de la rationalisation historique en régime impérial. Il s’appuie de plain-pied sur la symétrie créée par l’opposition élémentaire de « l’honnête homme » et du Barbare. Entre l’Orient et l’Occident, il n’y va pas, s’agissant de cette binarité, d’une simple similitude offerte à l’approximation d’un comparatisme superficiel, il y va d’une analogie, signe certain d’une fonction identique – comme le suggère Roger Caillois, dans les premières pages de Bellone, quand, à propos des Barbares de l’Empire du Milieu, il note : « Même en Chine, à côté des nobles joutes où se mesurent les feudataires de l’Empire, il exista de tout temps des guerres implacables qui sont menées aux frontières contre les Barbares. Ceux-ci sont réputés avoir la nature des Bêtes et des Démons. Aussi tous les moyens sont-ils bons pour les exterminer. Plus tard on les incorpore aux armées des provinces. » Même renversement dans le cas de l’empire hellénistique (d’origine macédonienne), et de l’empire romain dans sa dernière phase avant la chute.
Le meilleur moyen d’enrichir l’analogie ainsi entrevue consistera donc à se demander, par contre-hypothèse, si la forme empire peut survivre à la formation toute récente du genre humain en collectivité mondiale (certes fragmentée), sous l’empire de la technique électrique et électronique qui a supprimé les espaces-temps insérés jusqu’alors entre les empires – et que l’époque des Grandes Découvertes avait réduits mais sans les anéantir. Jusqu’alors, tout empire, qu’il fût mobile ou immobile, maritime ou continental, ne s’étendait que dans l’absolue certitude de s’opposer à quelque Barbare – jusque dans le culte mélancolique qu’en instaurera la variante poétique ou ethnologique du Bon Sauvage. L’exotisme des Occidentaux doutant de leurs Lumières aura surtout annoncé, contre leurs propres intentions, la fin des Barbares – et ce à la veille de la dernière course des empires en vue de l’hégémonie sur tous les autres et de son retournement en guerre européenne puis mondiale, en 1914. D’où la question inéluctable : les Barbares n’auraient-ils pas tous trouvé refuge à l’intérieur de l’empire – puisque, d’extérieur, il n’y en a plus ?
Où donc est passé le cœur des ténèbres ? Question qui se suffit à elle-même. Car même si l’essence du Barbare reste un mystère aussi épais qu’au premier jour, on sait, quant aux effets de la barbarie, de quoi il retourne et de quoi il y va. Mais ce retournement retourne aussi la pensée géopolitique : ce qu’elle cherchait et reléguait dans les lointains, au-delà des mers et des frontières, à l’échelle du vol d’oiseau et du grand espace impérial – elle ne peut désormais le trouver qu’en elle-même, qu’en faisant retour sur soi. Une question sérieuse prend ainsi forme, ne nous lâchera plus : nous que voici tous civilisés, à quoi pouvons-nous désormais reconnaître un Barbare ? Où notre alter ego a-t-il planté ses pénates ?
J.-L. Evard