mardi 10 juin 2014

Souveraineté et désir


Même chez les pères fondateurs de la séparation des pouvoirs, l’autorité indivise du Souverain, peuple ou monarque, reste fondement, principe premier de la fondation des lois : « La volonté du souverain est le souverain lui-même » (Montesquieu, De l’esprit des lois, I, 2, 2). Mais à qui impose-t-il donc cette volonté ? Quelle autre volonté doit-elle subjuguer, dominer ? À quelle volonté la sienne doit-elle faire la preuve de sa supériorité, de sa suzeraineté ? Bien conscient de la nécessité impérative d’une réponse (d’elle seule, de sa possibilité dépend que la volonté souveraine puisse s’affirmer, se constituer légitime), Montesquieu, quand il réactive la tripartition grecque des régimes politiques, assigne à chacun un caractère, une qualité spécifiques. La démocratie, dit-il, présuppose la vertu, comme le régime aristocratique appelle l’honneur, et la monarchie la gloire. Les constructions juridiques de la pensée libérale tirent ainsi leur rationalité propre de leur rapport intime à une construction éthique : elle, et elle seule, leur garantit leur efficacité parce qu’elle décrit le sujet juridique de l’empire des lois comme un être moralement souverain, maître de soi, ennemi, par conséquent, de toute possible tyrannie. Mais quid de la souveraineté si tel n’était pas le cas ? Si la volonté du souverain était celle d’un sauvage ? d’un barbare ? d’un primate exterminateur ? Si le Souverain ne savait pas ce qu’il veut ?  Outre que notre siècle génocidaire a de fait rencontré un Sauvage  qui n’est ni si bon ni si adulte que prévu du temps de Bodin ou de Benjamin Constant, la pensée du politique, dès sa naissance, procédait avec moins de pudeur que les modernes : le souverain, dit Platon l’aristocrate, montre sa volonté en domptant le « gros animal », le dangereux adversaire du sage et roi philosophe, le sujet passionnel prêt à défier ou défaire le sujet rationnel – autre manière, plus rude et moins prude que celle de Montesquieu, de souligner l’inconnue morale qui pèse, en amont, sur l’autorité politique ; mais identique synergie des deux natures en jeu dans l’empire des lois. Dans cette optique, le « gros animal » ne deviendra donc animal politique que s’il s’efforce d’abord de se dompter. Le précepteur des princes précède le souverain, le suivent ses conseillers. On commence par dompter le dompteur – on ? Qui ?

Comment procéder quand on n’est pas fils de roi ? La réponse dépend de l’idée qu’on se fait de l’animalité en cause dans l’empire de la volonté aux prises avec l’être de désir, le  sujet passionnel et pulsionnel. Nous avons adressé la question à René Major, un psychanalyste pour qui il n’y eut jamais de clinique et de théorie analytiques qu’articulées à la problématique de l’autorité – comment s’autoriser pour autoriser (l’ignorer condamnant, jusqu’à nouvel ordre, à s’en remettre à des lois obscures puisqu’enjoignant ou interdisant sic volo sic jubeo, sans raison avérée autre que par « force de loi ») ? Trois livres en particulier jalonnent cette réflexion : De l’élection (1986), La Démocratie en cruauté (2003) et, cette année, Au cœur de l’économie, l’inconscient.

L’entretien, dont voici la version ramassée, a tourné autour de trois questions, trois figures du pouvoir dans l’« économie libidinale » propre au corpus freudien. Parler d’« économie » suppose un jeu de proportions entre des volontés plurielles (ou dans la « volonté générale » qui les lie) : comment penser ces proportions, sans lesquelles le désir ne se réfléchirait pas en volonté ?

Question –. De l’économie « libidinale » à l’économie « politique » (Quesnay) ou « générale » (Bataille), comment fonder l’analogie ? Ou – ce qui revient au même – comment comprendre que nous, aux prises avec l’économie dite de marché, nous vivions comme si ces types d’économie connaissaient une logique commune ? Les Anciens, quant à eux, ne les  pensaient que séparés : ils distinguaient l’économie, l’économique, la chrestomathie.

R. Major –. On le comprend en déplaçant la question : l’économie libidinale connaît elle aussi une tripartition. Car la psychanalyse s’est construite comme une « métapsychologie » qui distingue trois registres : dynamique, topique et économique – trois approches du destin des pulsions (leurs intensités, leurs relais, leurs proportions). À la racine étymologique de toute économie se donne d’abord ce qui nous est propre, « oikos » : la maison, la maisonnée, l’intérieur, leurs dépendances – nous distinguant d’un dehors, d’un non-moi, d’un étranger ; et impliquant de l’appropriation, de la désappropriation, des investissements et des désinvestissements, vaste ensemble de relations aux objets, y compris à soi-même pris comme objet. Le nouveau-né, ainsi, n’a pas de fond propre, il lui faut gagner son identité par identification, par appropriation : il est, il a le sein, la voix, le chaud… D’emblée, il se situe dans ces trois registres ; en topique, par exemple, commence le refoulement dit « primordial », où l’inconscient se constitue comme tel et où se noue aussi un rapport de forces, une amorce du politique – si la mère « donne » le sein c’est aussi qu’elle peut le refuser. Ce qui est donné – l’offre – pouvant ne pas l’être, voilà le possible d’où naît le rapport de force. Du côté de la demande, je remarque que la pulsion se joue aussi, quant à elle, sur plusieurs modes : le registre oral, le registre anal, le registre phallique… autant d’intermédiaires d’un consentement ou d’un refus, d’une transaction, d’un échange, d’une négociation. Naissance du rapport de forces, donc du politique.

Question -. Autre manière de décrire un langage (à savoir : un langage de pouvoir). Mais en quoi ce langage-là, du côté du pulsionnel, serait-il, en germe ou dans son principe, le langage du pouvoir, articulant la volonté, ou une volonté ?

R. Major -. Chez Freud, la notion d’étayage (Anlehnung) intervient pour rendre compte de ce passage, de cette transition, et aussi de ces transformations successives du besoin et du désir. Dans cette perspective génétique, on dira, avec Lyotard lecteur de Freud, que l’économie politique est une projection de l’économie libidinale ; ou encore, que toute économie politique est libidinale. Donner la vie, ou les conditions de la vie, faire vivre un vivant, cela passe, en effet, par du langage, donc par du pouvoir puisque par les croyances qui commandent le don. Il faut tout d’abord signifier qu’on donne pour que ce qu’on donne soit reçu et approprié : moment crucial, élémentaire, où don, croyance et crédit conditionnent toute relation d’échange. La notion d’étayage fait synthèse des niveaux de cette complexité, et les intègre : le même rythme – celui du registre des pulsions – opère comme « moteur » du vivant, mais aussi comme « motif », et comme « mobile ». La mère donne le sein parce que le nouveau-né se l’approprie : elle ne pourrait le lui donner s’il ne s’imaginait pas se l’approprier – croyance qui ne disparaîtra jamais complètement, croyance et confiance à laquelle d’autres viendront se substituer. C’est déjà, dans le cas précis de la relation mère / enfant, la logique générale du fétiche, sans laquelle aucun désir ne s’assouvirait, parce que c’est elle qui, au préalable, le structure (la triade de l’objet du désir et de ses deux protagonistes, offrir et demander). C’est aussi, dans les sociétés archaïques structurées comme la nôtre – sur ce point, je rejoins Lyotard – par l’économie libidinale, c’est aussi la logique générale du don et du contre-don : le potlach, ce duel du don le plus puissant puisque le plus prodigue, n’opère que par efficace de fétiche, le moins donnant se soumettant au mieux donnant, dénouement qui préjuge de l’origine, de la nature et de la vérité du pouvoir, à qui on s’en remet, potlach oblige, en dernière instance.

Question -. Ce qui revient à dire : faute de volonté, il y a cette scène du désir, à laquelle l’instance du fétiche, celle qui tranche en dernier recours, imprime et intime sa forme (la transaction, sa conclusion, le pacte). Les lois ne disent donc pas la raison du plus fort, mais la superstition du fétiche. Règne en souverain qui en possède les insignes. Dans le cas du fétiche monnaie : In God we trust, devise qui, du dollar, fait lien théologique entre opérateurs, investisseurs, endettés, créditeurs et expropriés ou exclus rejetés de cette industrie des signes de l’offre et de la demande, y compris ceux du commerce de la monnaie électronique.

D’où une troisième question : puisqu’il n’y a pas, semble-t-il, d’économie sans langage et puisqu’il n’y a pas, à coup sûr, de langage sans fétiche, il n’y a donc pas non plus d’échappée, d’évasion au dehors du destin des pulsions ? Dans le cas de l’économie dite sacrificielle, on connaît des sociétés – brahmaniques, par exemple – qui déchargent l’officiant (le sacrificateur) de la souillure du sacrifice. Quant à l’agnus Dei et à sa scène christologique primitive : en lui, le sacrifié et le sacrificateur, la victime et le prêtre ne font qu’un. Lyotard, sur ce point, avoisine Calasso (« Le scandale du Christ, c'est d'être à la fois prêtre et victime, réunissant en lui les deux voies, comme à l'origine » (La Ruine de Kash, folio/Gallimard, 2002, p. 218). On pensera aussi à Marcel Hénaff citant Simmel (Le prix de la vérité, 2002) quand il mentionne les sacra, chez les anciens Romains, ces biens exclus de principe de l’échange – comme si le sacré disait, hors économie ou hors économique, ce qui constitue le moment insoluble, irréductible, de l’échange. Sa « part maudite », ce qui ne trouvera nulle part d’équivalence, la traverse.



R. Major -. L’économie sacrificielle, en effet, ne s’excepte pas de la règle du reste, du déchet résiduel de la relation d’échange. Ce reste (les déchets du sacrifice qu’il faut détruire hors sacrifice), on ne s’en débarrasse pas plus que du fétiche ; s’en aviser, c’est enrichir notre perception de la relation de pouvoir inhérent à la relation d’offre et de demande puisque ce reste définit le fond sur lequel se détache l’opération économique, et sans lequel elle ne saurait même avoir lieu. Ce fond est aussi son non-dit. Dans Âge de pierre, âge d’abondance, Marshall Sahlins, quand il commente la notion mauri  de hau, dessine ce que je nomme, dans Au cœur de l’économie, l’inconscient, « l’équation symbolique inconsciente qui régit l’économie du don ». Dans le cas de l’économie dite néo-libérale, ce non-dit s’incarne dans les… sacrifiés de la loi du marché. Il faut, dirait-on, qu’il y ait des « bouches inutiles ». Quoi qu’on veuille entendre par « utilité » ou « inutilité », ces laissés pour solde de tout compte signalent en tout cas que l’accélération de l’échange (le trading, le leasing, le laissez-faire débridé de la circulation monétaire à l’école de Hayek) les met hors jeu. Pas de brahmanes sans parias. De fait, l’économie sacrificielle a ceci de commun avec l’économie libidinale : elle a beau éviter les simplismes de la logique binaire (de l’offre et de la demande) en ouvrant de la complexité (celle du symbolique, de l’échange symbolique), elle a ses temps morts, son non-dit, son indicible. Le paria du principe brahmanique, ou l’exclu du marché des signes monétaires, indique les toujours possibles perversions de la relation de pouvoir, la crise sacrilège du régime qui règle l’offre et la demande sous l’emprise du fétiche indispensable à la croyance et au crédit. Sans fétiche, pas d’échange. Mais pas d’échange sans équivoques. L’échange met le désir en balance. Il définit son régime. Mais il le fait aussi basculer, hors son assiette. L’avoir ne saurait combler le manque-à-être ni s’y substituer. Il laisse toujours à désirer.

J.-L. Evard, R. Major,

2 juin 2014

mercredi 4 juin 2014

Penser l'espace-temps zéro


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De toutes les espèces animales qui peuplent la biosphère, une seule, homo sapiens, s’est maintenue en inversant les contraintes biologiques d’adaptation interactive de tout vivant à son milieu en un processus technique et symbolique de transformation sans fin de ses propres conditions de vie. La technique n’aménage pas seulement le donné, comme des castors une digue, elle le retraite de fond en comble, elle lui substitue à la longue une seconde nature, chantier permanent et interminable qu’elle conforme à l’espace-temps cosmologique résultant de l’intuition et du calcul humains. Ce faisant, elle quitte sans retour sa niche d’origine, les lieux de l’hominisation, élabore et bricole des foyers nouveaux d’humanisation.
En modifiant ainsi les interactions spécifiques du vivant avec lui-même et avec ses ressources, homo faber s’est doté d’un destin unique en son genre : homo sapiens sait ce qu’il fait, il ne sait pas ce que fait ce qu’il fait. Il prémédite ses travaux, mais l’extension des sciences ne réduit pas l’empire de l’imprévisible car elles se fragmentent sous l’effet double de la spécialisation et de l’idéal cybernétique. Le destin technique d’homo faber avait déjà provoqué plusieurs fois de l’inattendu – tout récemment, l’électrification généralisée de l’existence humaine en a bouleversé l’espace-temps en y introduisant de la simultanéité, l’ubiquité de la télécommunication de masse par exemple.
Le règne de la technique avait jusqu’alors enseigné la distinction mécanique et rationaliste de la cause et de l’effet. Le règne universel de l’électricité abolit ce dogme philosophique : sur nos réseaux numériques, la vitesse de la lumière creuse des plages de vie dans l’espace-temps zéro de la simultanéité et de l’ubiquité pour tous. Mais ce règne questionne aussi l’animalité de l’espèce humaine, son corps physique, ses sociétés et son identité générique, puisque pour l’électricité tout corps conducteur se présente aussi comme un obstacle, comme une résistance à vaincre en vue de sa propre dissipation irréversible. Les théorèmes contemporains de l’accélération de l’histoire intériorisent tous cette nouveauté fulgurante de l’époque électrique : sa religion primitive, son nihilisme spontané, endémique, c’est l’angoisse de l’entropie, cette intuition d’événements déjà révolus quand nous croyons les percevoir au présent ou les prévoir. « L’accélération est la loi du temporel conscient » (R. Abellio).

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Sur homo faber et sapiens la technique n’exerce de séduction irrésistible que depuis les débuts de la révolution thermo-industrielle. L’avènement universel de l’électricité, un peu plus d’un siècle plus tard, y ajoute un charme particulier : il semble annoncer la conquête d’une ressource illimitée parce qu’aussi immatérielle que le mouvement même, le potentiel des énergies dynamisées sous des conditions simples de conductivité. La technique et ses machines avaient paru nous aliéner au vivant et à sa spontanéité ; ironie de l’époque, l’électricité et ses connexions semblent nous ramener à lui puisqu’en la captant nous pensons retrouver, mieux qu’une nouvelle ressource, et inépuisable, une source de vie à la fois physique, biologique et symbolique. À sa manière ironique, le discours cybernétique, l’électricité nous captive parce qu’elle nous évoque un au-delà des machines sans lesquelles nous ne l’aurions pas capturée. Depuis des siècles, mécanisation, automatisation ; mais, avec l’époque électrique, automation, autrement dit potentialisation et connexion de séquences et d’intensités dynamiques hétérogènes : Prométhée, ce saint Sébastien de la technique, rêve ainsi de sa réconciliation avec les dieux, l’électricité fait miroiter une seconde nature aussi vivante, aussi gracieuse et aussi sublime que celle du paradis perdu pour cause de guerre du feu. L’homo novus de l’empire électrique rêve d’un corps auto-fabriqué, pure antenne et selfie de ses propres flux mis en boucle : écrans, casques, micros, prothèses, bactéries colonisées en parcs de batteries électrogènes, au même titre que le Soleil.
Aux nostalgies de la mémoire mythologique l’empire de l’électricité oppose pour commencer l’épreuve de sa réalité élémentaire : l’implosion de l’espace-temps mécanique antérieur, celui auquel homo faber s’était adapté comme à son Nouveau Monde, surgi au fil des révolutions industrielles. L’espace-temps mécanique s’ajoutait au corps social, comme un outil prolonge la main et son geste intelligent. L’espace-temps électrique et électronique traverse le corps social, il l’irrigue, il l’imbibe : s’il semble l’appareiller d’un instrument plus perfectionné que les outils et les machines-outils, c’est que, tout d’abord, il en dessine un champ, il lui prescrit un rythme – l’espace-temps ondulatoire –, il le parcourt comme son réseau capillaire interne, un espace-temps zéro, avant d’en laisser transparaître l’arborescence externe d’antennes et d’interfaces en tout genre. L’espace-temps électrique amplifie certes l’intention énergétique de l’espace-temps mécanique, mais au point d’en inverser et d’en retourner le sens : à l’extension il préfère l’intensité, à l’expansion et à la dilatation – critères spatiaux, volumes, stocks – il substitue condensation et propagation, vibrations et accélérations – critères quantiques, résonances, flux statistiques et télépathiques. L’idéal mécanique et causaliste du contrôle du grand espace fini (newtonien) semble ainsi se réaliser : en réalité advient l’inverse, car le Contrôle porte désormais, non tant sur l’espace que sur le signal électrique qui irradie l’espace, indifférent à son étendue finie ou infinie puisque l’espace n’est plus que ce qui reste du signal une fois qu’il a été reçu. L’espace, c’est du temps refroidi, cristallisé : si nous le voulions, nous le savions, en poètes – maintenant, nous le vivons, même sans le savoir. Il y a bien mutation anthropologique, puisque changer d’espace-temps c’est changer de corps, d’horloge et de cosmologie. Nous avons mis au rebut notre horloge solaire et copernicienne, nous nous réglons aujourd’hui sur une horloge nucléaire, les pulsations d’un réseau d’informations électriques dont nous sommes à la fois l’émetteur et le récepteur.
Raison pour laquelle l’empire de l’électricité signifie l’implosion de l’espace-temps mécanique : il l’abandonne à lui-même, à ses réserves cristallines d’inertie et de désagrégation, il n’entend ni l’investir, ni le conquérir, ni le réformer, il pense en Grand Contact cosmogonique intégral qui dédaigne les rouages et les rails, il n’y voit que déchets, inutilités, archaïsmes, le vaste champ des ruines du futur, une humanité trop lente, trop paysanne, trop charnelle, un monde d’obèses inapte à la séduction sidérante de l’espace-temps zéro. « Implosion » car désertion, comme une armée se débande ou comme un culte  ou un institut de crédit s’effondre ; « implosion » car dépression prométhéenne devant la nouvelle épreuve : que faire des vestiges de l’espace-temps mécanique, comment en finir avec le désenchantement de l’espace-temps mécanique, comment se convertir à l’espace-temps zéro sans trahir le corps, l'intuition, les durées, comment faire des hystéries et des paniques (financières, religieuses, politiques) du Vieux Monde d'avant l'électricité le terreau d’une réforme, d’une réorientation, d'une civilisation de l’homo faber et sapiens ?
J.-L. Evard

samedi 24 mai 2014

La démocratie sous perfusion


La coïncidence veut que, le même jour, l’Ukraine et l’Union européenne aillent aux urnes. L’une et l’autre jouent gros. L’ironie de la coïncidence veut en outre que, dans un cas, on vote pour (et contre) une communauté, une Europe plus fédérale, et dans l’autre cas pour (et contre) le contraire : pour (et contre) une singularité, une Ukraine moins russe et plus nationale. Mais l’ironie de cette ironie veut à son tour autre chose encore : dans les deux cas, à l’Est comme à l’Ouest, il y a, au moins une classe de la société on ne peut plus indifférente au résultat de ces consultations électorales : les statisticiens, les instituts de sondage d’opinion. Eux au moins ont la certitude de rester en scène, quoi qu’il advienne au moment du dépouillement des bulletins, même dans l’hypothèse de perturbations fortes dans le court et le long terme (en Ukraine, bien sûr, entrée depuis quelques mois en situation de double pouvoir, mais à l’Ouest aussi, où progresse le désir de sécession et de morcellement, au nord – le Royaume-Uni, et en lui l’Écosse ; la Belgique ultra-flamande – comme au sud – Catalogne, Vénétie, à l’image du proche Kosovo).

Cette scène du scrutin, les sondeurs ne vont pas seulement y rester (leur entrée en scène ne date pas d’aujourd’hui), ils vont l’occuper, l’accaparer, et ce d’autant mieux qu’eux seuls peuvent donner à la simultanéité des deux procédures électorales un semblant de sens. Les voici – quelle aubaine ! – plus indispensables que jamais, car les deux sous-systèmes de ce système électoral d’un jour, vaste comme un continent, marchent droit à la caricature d’eux-mêmes. À l’est de l’Ukraine, il faudra, il faudrait imposer la protection armée des électeurs partisans de Kiev, en attendant la suite de la dislocation. Quant à l’Union européenne, son nom fait déjà entendre une note aussi dérisoire qu’un village Potemkine ou qu’un plébiscite : elle ne se décompose pas entre l’Est et l’Ouest idéologiques, comme l’ensemble post-soviétique (« libéraux » contre « néo-bolcheviques »), ni même entre le Nord et le Sud économiques (« technocratie » contre « pacte social »), elle implose tout simplement, si saturée d’elle-même que l’on voit d’anciens champions de sa propre classe politique faire campagne contre elle (à droite, le cas Sarkozy, à gauche, le cas Chevènement).

« Implosion » ? Implose tout corps devenu auto-immune : tout vivant devenu inapte à discerner entre ses pulsions de vie (vitamines, éros, convivialité) et ses pulsions de mort (virus et métastases, pollutions en tout genre, ressentiment et cruauté). Pourquoi nos systèmes sociaux et politiques, ces institutions et instruments du « gros animal » que compose une communauté humaine, ne connaîtraient-ils pas eux aussi, à leur manière, le destin des pulsions, comme tout animal gros ou petit, libre ou domestique, nocif ou inoffensif ?

L’Ukraine, parce qu’elle a voulu prendre la tangente, et l’Union européenne, parce qu’elle ne sait pas si elle doit vouloir quoi que ce soit, vont donc passer à l’aveu, ainsi le veut la règle du suffrage en démocratie représentative où le pouvoir « consulte » ses mandants, le corps électoral, somme arithmétique de ses unités égales chacune à toute autre : elles n’en peuvent plus de jouer au sous-système d’un système auto-immune, elles entrent donc dans l’effervescence, dans le désordre quantique des corps indécis, des vivants irrésolus, dont l’échec à surmonter leur dépression les fait rêver d’un passage à la perversité (premier stade : la caricature de soi-même et les phobies en tout genre, à commencer par la xénophobie, ou la Phobie tout court, l’idée fixe du dépressif persécuté bientôt persécuteur, « C’est la faute à Bruxelles »).

Or ce pouvoir démocratique de consulter le peuple n’a pas de chance : la réalité de demain dimanche 25 mai se charge de cruellement ridiculiser sa technique de « consultation » (le bulletin ou l’ordinateur), puisqu’en Ukraine de l’Est il faudra des chars et des snipers pour imposer la tenue régulière des élections présidentielles (où s’affrontent deux oligarques et un milliardaire), et que dans l’Union européenne un taux d’abstention d’intensité létale rendra la « consultation » absurde.

Dans sa grande malchance de ce printemps 2014, la démocratie représentative européenne a pourtant un semblant de chance pire que sa malchance : le résultat des suffrages exprimés n’aura de signification politique que résiduelle par rapport à son immense signification statistique, à l’image du début de panique des sondeurs néerlandais déconfits par la défaite de la droite extrême qu’ils donnaient gagnante – de telle sorte que l’événement qui de fait domine tous les autres n’est plus la configuration de l’opinion publique au soir du scrutin, mais le discrédit des statisticiens pronostiqueurs au narcissisme blessé à mort, à la compétence dès lors suspecte. On comprend leur inquiétude : les sondages d’opinion, technique venue du marketing plus que du probabilisme de Condorcet et de Heisenberg, ont pris la démocratie représentative et sa classe politique sous leur protection quand celles-ci devinrent des sous-systèmes du pouvoir statistique.

Il se trouve qu’en près d’un siècle ce pouvoir, véritable techno-science désormais en charge de toutes les structures de flux tendu qui composent toutes ensemble le nouvel ordre numérique, ce pouvoir a progressé jusqu’au point où il est devenu un régime – et qu’il l’est devenu, ce qui ne tient pas du hasard, quand la « mondialisation » se bouclait en un « village planétaire ». Des systèmes du passé – les États-nations par exemple, ou les empires – il a fait ses sous-systèmes. Le régime statistique, autrement dit la reconstruction du réel comme champ de probabilités et d’improbabilités, détrône sans passion le régime démocratique universel, qui ne pratiquait pas des probabilités, mais des valeurs et des normes, y compris cette forme d’enragement des valeurs qu’est le nihilisme à toutes ses époques. La méthode statistique enregistre et classe des « préférences », des « options », des « tendances » – sauf une : la pulsion de mort et ses prodromes dépressifs ou phobiques, qu’elle range, ainsi l’exige sa très primitive sémantique de la quantité quantique, dans la classe des objets dépourvus de sens, donc non pertinents (en matière électorale : les « abstentionnistes », aux intentions indéchiffrables). En politique comme en tout autre domaine, linguistique ou biologique par exemple, elle met le silence hors champ : elle ne comprend pas celui des majorités silencieuses, ni celui des espèces disparues, ni celui des exclus en tout genre. Elle n'a de considération que pour ce qui parle, et parle sa langue à elle, elle n'aime ni le vernaculaire ni la singularité ni les effets pervers ni les spectres. Elle-même nourrit d'ailleurs les rumeurs, les questionnaires où l'on pense comme on zappe et où l'on dénombre comme on composte, leurs bilans, qui ne commentent, et pour cause, que les valeurs exprimées par les panels et ignorent leurs marges de silence ou d'indifférence, font fi de la résistance apathique ou passive au pouvoir par le sondage, cette subversion muette de la légitimité par le calcul et les algorithmes. Par là, elle se sait non pas même faillible mais déjà faussée, en dépit de son alibi mathématique, malgré ses préjugés arrogants d'objectivité savante. Elle-même se sait condamnée à l'implosion par overdose, à l'inverse de la démocratie censitaire, qui se savait menacée par l'explosion pour cause d'inégalité dans la distribution restreinte du pouvoir électif.

Le nihilisme spécifique du régime statistique se communique peu à peu à l’ensemble du régime démocratique. (Pourquoi celui-ci aurait-il d’ailleurs dû mieux résister que le reste des sphères de la vie humaine ?) Il n’a pas besoin de lui, il le dénature froidement, il en mime le stade obèse, il en incarne le paroxysme refroidi. La démocratie vainquit au nom de l’opinion publique instituée en partenaire officielle de la consultation électorale. Le régime statistique la bafoue : il consulte non pas à l’occasion d’un scrutin, mais chaque jour, chaque heure, et même quand l’opinion n’a pas d’opinion. Qui dit mieux ? On a pu rêver, non sans un humour assez impie, d’un « christianisme non religieux »  (G. Vattimo, After christianity) : de même, le régime statistique relève la démocratie de ses principes et de ses valeurs juridiques. Ce que Vattimo a conclu du destin de la chrétienté, Emmanuel Todd l’a reconnu, comme en écho, du côté du politique : Après la démocratie. Mais considéré sans l’artifice de  l’oxymore italien – les églises vides – et sans celui de la fiction française – la démocratie sans peuple –, que donne à voir l’objet lui-même, mis à nu et sans rhétorique ?

Les conflits à venir, politiques et autres, se joueront sur cette inconnue : le régime statistique a vaincu le régime démocratique et le manipule à gogo, mais lui-même ne nous promet qu’un régime d’indécision pathologique à côté duquel le régime arbitraire et autocratique des systèmes pyramidaux fera figure de paradis perdu de la volonté heureuse. Le régime démocratique avait progressé sous la figure de l’explosion (révolutionnaire). Le régime statistique progresse sous celle de l’implosion (mélancolique) ; le ni vrai ni faux des quantités probables, l’asphyxie du réel dans l’air raréfié des événements informes, la rivalité aiguë et perverse du concret et du fictif.

J.-L. Evard

mercredi 21 mai 2014

Retours sur la Grande Guerre (2)

La proclamation révolutionnaire des États-Unis d’Amérique se fête chaque année le 4 juillet : Independence Day. Le 4 juillet 1915, en pleine guerre, le philosophe et universitaire allemand Georg Simmel, habitant à Strasbourg, publie dans un grand quotidien de la capitale impériale, le Berliner Tagesblatt, les pages ci-dessous. Leur nette valeur d’archives de la Grande Guerre des empires et de leurs intellectuels ne tient pas qu’à leur perspicacité et à la prescience visionnaire de leur auteur. Pour de bonnes raisons, Simmel s’y place sous le patronage de Jacob Burckhardt et de ses Considérations sur l’histoire universelle, objet d’une série de leçons en chaire remontant à 1870-71, au moment de la proclamation du Reich allemand. Une coïncidence plus forte encore fait qu’en janvier 1917 Henri Bergson, qui, entre 1895 et 1914, avait entretenu avec Simmel une correspondance cordiale et des relations intellectuelles productives, s’embarquera pour les États-Unis. Voix des intellectuels français engagés au nom du Droit et de la Civilisation dès les proclamations et manifestes de l’automne 1914 – parallèles au Manifeste des 93 produit en milieu intellectuel allemand –, l’ambassadeur officieux et prestigieux du gouvernement français plaidera auprès du président Wilson la cause de l’intervention militaire américaine sur le continent européen. Quant à Simmel, qui renonce à ses interventions de publiciste dès l’automne 1915, il meurt peu avant la signature de l’armistice et l’effondrement des empires allemand et austro-hongrois.


L’Europe et l’Amérique.
Considération sur l’histoire universelle

Si l’on se risque à tâtons dans les avatars de l’histoire universelle que nous prépare la guerre, on découvre alors dans l’attitude de l’Amérique une signification plus profonde que n’en laisse percevoir de prime abord le fait même des frets de munitions. S’agissant de notre relation à l’Amérique il nous est difficile pour l’instant de nous en donner une image nette qui reflèterait plus que nos transes du moment, parce que, par-delà notre condition d’Allemands, il nous faut en outre nous penser aussi comme un État européen et par conséquent dans une certaine unité avec tous les autres États du continent. Précisément, tant qu’en combattant l’Europe presque entière nous obéissons à une exigence pour nous inconditionnelle et à une résolution des plus ferventes, c’est là effort bien ardu. Et pourtant nous devons nous y efforcer car tous les intérêts germano-américains ont une prémisse : l’Allemagne ne se trouve pas seulement en Allemagne, mais aussi en Europe. Si paradoxal puisse-t-il paraître, l’Europe, j’en suis convaincu, reste une unité aux yeux des autres segments du monde – à ceci près que, par rapport à eux, le facteur Europe était doté d’une sorte de solidarité, mais que maintenant il fait figure d’unité, marquée pour ainsi dire d’un signe négatif : en lutte intestine, débordant de haine, se dépeçant.
Voici plusieurs mois, en territoire neutre, j’eus un entretien avec un Français en charge de missions importantes ; il s’agissait du sort de nos concitoyens civils internés en France. Le Français s’était déclaré disposé à intervenir en vue d’améliorations en faveur de certains d’entre eux. Il allait de soi à mes yeux que la conversation n’aborderait point les matières politiques, quand au moment de prendre congé le Français me dit : « Savez-vous ce que je crois ? L’Allemagne et la France se dévorent pour que l’Angleterre passe à table. » N’examinons pas plus avant cette remarque, par ailleurs si digne d’intérêt dans la bouche d’un Français de haute intellectualité et parfaitement patriote. Mais ce qu’elle dit de la situation en Europe pourrait bien en tout cas devenir d’autant plus vrai s’agissant du rapport de toute l’Europe avec l’Amérique. L’Europe est au bord du suicide, en quoi l’Amérique voit pour elle la chance de se hisser à la tête des affaires du monde, tel l’héritier lorgnant sur son lit de mort son riche testateur. Dispositions que confirment les livraisons d’armes. L’Europe exporte vers l’Amérique une part non négligeable de capitaux fruits d’un dur labeur ; et la contre-valeur obtenue part en salves dans les airs, mieux encore lui sert à perfectionner le suicide qui assurerait la couronne du monde à l’Amérique. Sous cet angle, les livraisons de matériel de guerre ne sont donc pas négoce ordinaire en vue de l’enrichissement de fournisseurs tels ou tels et où l’État s’abstiendrait d’intervenir pour la raison qu’il n’a pas à s’immiscer en des matières privées de ce genre. Elles sont bien plutôt la première chiquenaude en règle avec laquelle l’Amérique compte accélérer l’orientation à l’ouest des boussoles de l’univers universelle ; aux peuples européens elle tend les armes avec lesquelles ils devraient se supprimer dans son intérêt, et ces armes, il faut par-dessus le marché qu’elles lui soient payées moyennant pactole – du même coup encourageant ainsi de deux manières l’affaiblissement de l’Europe : un chef-d’œuvre de spéculation en histoire universelle !
On a bien tort, à mon avis, d’imputer l’attitude américaine à un parti pris pour l’Angleterre. On peut bien toucher juste dans tel ou tel cas particulier, on s’est en effet toqué d’elle là-bas, semble-t-il, à un degré encore assez conséquent. Un vieil Anglais subtil me disait une fois qu’il ne peut souffrir les Américains : they are too english ; et la passion avec laquelle certaines familles américaines font remonter leur arbre généalogique à un des passagers de la Mayflower est le symbole ces constructions d’idéaux. De toutes les motivations de cette attitude cette dernière seulement concerne l’Allemagne, mais c’est parce que l’Europe est en cause, l’Europe dont après tout l’Angleterre aussi fait partie ! Dans l’état actuel des choses le parti pris pour l’Angleterre n’est que la manifestation phénoménale visible. Sans le moindre doute, l’Amérique emploierait le même zèle à livrer des armes aux puissances centrales – si cela leur était possible et nécessaire. Car elle se prêterait alors avec plus d’esprit de méthode encore à l’autodestruction de l’Europe. Le président Wilson l’a énoncé : les principes de la neutralité l’admettent, les armes peuvent être fournies à égalité aux adversaires, et lui-même violerait la neutralité s’il interdisait ces livraisons à l’Angleterre et à la France. Or s’il les interdisait en général, cela vaudrait aussi à parité pleine pour toutes les parties sans du tout déroger aux principes de l’impartialité la plus stricte. À ceci près : rendre exécutoire une telle résolution mettrait certes un solide barrage en travers des fleuves de sang vomis par les blessures que s’inflige l’Europe – et ce dans les deux camps. À l’évidence : quand un des belligérants prend soin de son parc de munitions, c’est pour son adversaire l’occasion d’en faire autant. L’Amérique pourrait donc opter pour une procédure dont le caractère formel de neutralité ne changerait rien à son attitude actuelle et lui permettrait en sus de mettre en œuvre les idéaux humanitaires qu’elle ne cesse de prêcher. Je n’en doute pas, chez les Américains de la classe dirigeante, ils sont largement prépondérants ; et je ne sache qu’ils leur feraient des infidélités au nom d’avantages mercantiles à courte vue. Néanmoins, de manière instinctive ou bien consciente, un motif les commande, dont Wilson s’est fait le porte-parole avec beaucoup d’à-propos : l’Amérique n’a pas à agir pour ou contre tel ou tel camp, mais pour l’Amérique ; ce qui, au plan de l’histoire universelle, veut dire que l’Amérique, en soufflant sur les braises de cette guerre, n’agit pas contre un camp, mais contre tous – contre l’Europe comme tout.
Mais l’Europe est-elle donc assez démente  pour commettre ce hara-kiri ? Le particularisme de ses composantes handicape-t-il les auteurs de cette guerre au point qu’ils méconnaissent le terrible danger qu’elle signifie pour sa vie entière et qu’ils donnent à l’Amérique l’occasion d’affaires infiniment meilleures encore que des commandes d’armes ? Autant en effet nous espérons que l’Allemagne, à bien des égards, sortira assainie et revigorée de cette guerre, et que tout ce qu’elle y aura perdu – ne parlons pas des hommes, rien ne les remplacera – lui reviendra multiplié, autant l’Europe d’après la guerre sera incommensurablement affaiblie. Qu’on se représente seulement la perte de prestige peut-être irréparable qu’elle aura infligée à l’Européen en Afrique et dans tout l’Orient. Ce qui assurément favorise encore la confusion des idées, c’est que, dans les milieux les plus divers, on était d’emblée bien loin de discerner selon leur degré d’importance tous les niveaux où la guerre se déroule. Avec la France, nous avons un duel à vider, sur place. Au nom de ce qu’elle est, l’Allemagne, sans le moindre doute, doit conserver et conservera l’Alsace, quoi qu’il lui en coûte en hommes – sur le plan de l’histoire universelle, il n’importe guère que ces quatorze mille kilomètres carrés d’Alsace-Lorraine (en superficie et en population, environ le quarantième de l’Allemagne) soient allemands ou français, aussi peu qu’il importe que le Trentin revienne à l’Autriche ou à l’Italie. Et c’est un des paradoxes de cette guerre que ses sacrifices les plus inouïs nous affectent, nous justement, et le peuple dont le conflit avec nous a les motifs les plus chétifs. Les motifs de guerre respectifs de la Russie et de l’Angleterre touchent quant à eux de plus près déjà au « seuil » où l’histoire universelle commence d’intervenir. Et pourtant je n’adhère pas – à l’opposé de maints de nos meilleurs et plus profonds penseurs – aux spéciosités de ceux qui, dans cette guerre, veulent voir inéluctabilité et nécessité inhérente. Rien ne saurait me convaincre que le monde n’offre suffisamment d’espace à l’Angleterre et à l’Allemagne, pour peu que l’Angleterre voulût renoncer – non pas à son égoïsme (nul ne l’exige), mais simplement à sa forme la plus myope. Ensemble, nous aurions pu conserver la paix à l’Europe, aussi longtemps que nous l’eussions voulu – non pas au nom d’un idéal pacifiste sur la valeur duquel on peut disputer, mais pour conserver leur position dans le monde à l’Europe et par là à l’Angleterre aussi, face aux puissances émergentes de l’Amérique et, peut-être, de l’Extrême-Orient asiatique aussi.
Entre elles, une Europe forte peut faire exister un « équilibre » ; quant à savoir si, après s’être déchirée ainsi, elle pourra encore empêcher que l’une d’elles au fil du temps aille faire plier l’autre et se fasse ainsi, pour toute une période du monde, le foyer des forces de l’économie – et de la culture par conséquent – à l’échelle de la Terre, c’est ce que nous sommes en droit de nous demander. Voici quelques décennies, Jacob Burckhardt, l’historien à l’œil d’aigle sans pareil, déclarait que les peuples européens se fient bien trop à la « sécurité de leur situation ». Nous avons présupposé bien plus que de raison que l’histoire universelle se déroule purement et simplement dans le périmètre européen et que c’était désormais en Europe qu’une fois pour toutes elle aurait atteint son altitude de croisière, après avoir délaissé l’Asie, il y a quelques millénaires. La durable stabilité des conditions d’existence où chaque peuple ne devait vaquer qu’à ses intérêts pour ainsi dire immédiatement personnels nous a fait perdre le sens des décisions à l’échelle de l’histoire réellement universelle et celui de leurs dimensions. Par un effet fatidique, il faut maintenant que les cruelles épreuves et les souffrances de cette guerre stimulent prodigieusement le provincialisme européen (Internismus), et ce au moment justement où ce provincialisme – sous la forme de la guerre intra-européenne – nous expose à un péril comme jamais encore ne nous en avait valu l’histoire universelle. L’Europe, après tout, habite dans une maison, et l’Amérique dans une autre. Non seulement l’insolence de nos adversaires boutefeux de cette guerre, mais aussi leur myopie et leur extravagance font penser à ces habitants d’un immeuble qui en veulent méchamment à leurs voisins de palier, cherchent à les faire expulser et pour ce faire mettent le feu à tout l’immeuble, leur propre demeure.

 (Trad. J.-L Evard)

lundi 19 mai 2014

L'accélération mystique


Puisque l’espace-temps, passé un certain seuil de vitesse, se courbe et tend au trou noir, à une inertie multiple de celle de la matière, pourquoi ne pas imaginer que tout le mouvement dit d’« accélération de l’histoire » qui, depuis Henry Adams et Alfred Jarry, intrigue tant de bons esprits, n’aurait pas à la longue le même effet sur nos sociétés aussi ? Et que, de manière subreptice ou instinctuelle, loin de se griser de vitesse pour se détacher de leur niche et s’arracher à leur territoire, elles le rechercheraient, pressentant que le comble de la vitesse les ramènera à l’inertie originaire? Et qu’ainsi elles ruseraient même avec les premiers effets sensibles de l’accélération de toutes choses, comme si elles calculaient qu’avec ses effets ultimes, et grâce à ce paroxysme révélé par la physique gravitationnelle, elles finiraient par retrouver l’immobilité, l’enracinement fœtal des sociétés ralenties, sédentarisées, qui découvrent l’agriculture en renonçant au nomadisme ? Pourquoi ne pas imaginer, dans la même hypothèse, que les révolutions industrielles ont commencé par généraliser et accélérer transport et communication, mais qu’il ne leur restera bientôt plus que l’effet pervers maximal de cette mobilisation titanesque – l’effet gravitationnel terminal et normal : la reconstitution de la matière mais comme trou noir, autrement dit comme matière déliée de sa puissance, l’analogue et le négatif sidérants de l’énergie nucléaire se déliant de ses structures stables et instables ?

Les présages de cette fin inattendue – involontaire mais inconsciemment désiré, le retour du genre humain à la case départ – apparaissent çà et là. Je me garderai de les évoquer : à hypothèse extrême, il faut des faits précis, des indices congrus, une topique exacte, un argument ferme et falsifiable (Popper), non des songeries aussi molles et fantaisistes qu’un scénario de science-fiction.

J’appuierai donc cette hypothèse extrême – et bien sûr ironique –  sur une hypothèse classique : l’idée apparemment extravagante d’un retour du genre humain à la case départ, au terme d’un cycle gravitationnel entièrement révolu, rejoint le fantasme de la fin de l’histoire, il l’alimente, mais de manière perverse (et peut-être perfide, si l’on veut) puisqu’il lui enlève sa note jubilatoire d’assomption rédemptrice et lui en donne une tout autre, beaucoup moins hédoniste, beaucoup moins pacifique, beaucoup plus exténuante. Le mythe de la fin de l’histoire souffrait d’une tare rédhibitoire : il servait de dénouement ou d’épilogue idéologique ou théologique aux récits et aux religions de l’histoire linéaire. Le mythe d’un retour à son commencement, sans le moindre rapport avec le mythe nietzschéen et védique, brise avec cette fameuse ligne, et avec la flèche du temps aussi, quel que soit son parcours ou sa cible. Il a déjà ses passeurs, ses hérauts, sa gnose, sa technique. Écoutons-les.

Premier indice, cette confidence d’un grand écrivain : « La véritable joie de l’écriture est dans la possibilité de sacrifier un chapitre entier pour une seule phrase, une phrase entière pour un seul mot, de tout sacrifier pour un effet artificiel ou une accélération dans le vide » (J. Baudrillard, Cool Memories 1980-1985).

Deuxième indice : cette joie de « tout sacrifier » par « accélération dans le vide » ne fait pas le privilège de l’écrivain, ou plus généralement du philosophe artiste, elle se communique d’elle-même à tous les adeptes de la vitesse absolue. « La vitesse elle-même n’est sans doute que cela : à travers et au-delà de toute technologie, la tentation, pour les choses et les hommes, d’aller plus vite que leur cause, et de rattraper ainsi leur origine pour l’annuler. En cela, c’est un mode vertigineux de disparition (Paul Virilio). Mais l’écriture en est un autre : aller plus vite que l’enchaînement conceptuel, tel est aussi le secret de l’écriture » (J. Baudrillard, Les Stratégies fatales). L’expérience de l’accélération de l’écriture, en somme, ne fait que résumer, chez l’écrivain, un principe de – vif – plaisir universel.

Troisième indice : ce principe de plaisir universel par l’accélération et vers la « disparition » n’a rien de simulé ni de morbide. En particulier, il ne s’enchaîne souterrainement à aucune pulsion de mort ou autre logique entropique, il constitue au contraire un épanouissement du champ de conscience rendu à son mode originaire – à savoir son mode animal authentique, la pensée associative, soumise à aucune contrainte logique ou symbolique. Du moins, c’est sous ce jour que le présente un autre écrivain, le poète britannique David Jones : « Les fragments qui composent la substance de mon livre [Anathemata] reflètent une association quasiment libre de sujets hantant mon esprit à toute heure ou à tout propos, plus particulièrement, semble-t-il, à l’Heure de la Messe. Ces associations, liaisons, circonvolutions, “ambivalences”, apartés mentaux, tous ces avachissements de structures – quand structure il y a – tout ce courant de conscience (ne dirait-on pas mieux de distraction et d’inconscience ?) ont toujours été mis en train, aiguillonnés ou télescopés vers telle voie de garage ou direction lointaine par quelque action ou mot, perception visuelle ou auditive enregistrés pendant la liturgie. La vitesse de la lumière, a-t-on dit, est très élevée. Cependant elle n’est rien, rapportée à l’agilité de la pensée et à sa capacité à recouper plusieurs fois sa propre piste, à pénétrer aux plus profonds recoins, à exercer partout sa curiosité. Ainsi m’est-il loisible de faire le tour du monde dans les deux sens, parcourir ses moindres méandres, m’aventurer sur les sentiers de l’histoire, faire l’examen de religio et superstitio, évoquer la journée d’hier ou bien huit jours plus tôt ou bien les jours d’antan, remarquer, sur Miss Weston, la mode lutétienne de l’année passée ou sur la tunique dalmatienne du diacre la laticlave romaine cousue de même que mille autres détails similaires dans les quelques secondes à peine qu’il faut au prêtre pour passer du côté de l’Épître à celui de l’Évangile, ou encore pour se pencher et pour baiser la pierre de l’autel (où sont les vestiges des défunts) ou pour se tourner vers la plebs et l’inciter à l’assister » (Anathemata, Préface de D. Jones, trad. J. Darras, 1988).

Si l’on entend bien la musique de cette prose, on y reconnaît, aussitôt et sans conteste, une autre, très affine, celle de James Joyce – ce qui renforce notre indice 3, puisque, d’un cas de figure (le cas Jones), nous débouchons sur l’esthétique fondamentale de toute une époque – la nôtre. Thème et thèse : laissée à sa flottaison spontanée et ingénieuse, notre pensée, ni hystérique ni flegmatique, dépasserait, quoique distraite, quoique errante, le seuil de la vitesse absolue. Pris à la lettre, cet exercice aussi loufoque que frivole ne mène bien sûr nulle part (même s'il se moque peut-être, gentiment, des tests d’évaluation de la vitesse de la pensée par la clinique psychiatrique). Mais entendu dans sa portée métaphorique, il va au contraire fort loin puisqu’il rejoint les objectifs de l’écriture automatique expérimentée par les dadaïstes français, A. Breton et Ph. Soupault éditant même les feuillets des Champs magnétiques. De quel « magnétisme » ce titre fait-il la confidence ? Lui aussi recherche la force gravitationnelle qui libérerait l’une de l’autre l’écriture et la pensée, la matière et l’énergie, le corps et l’âme. Ces champs magnétiques précèdent, et de fort peu, les champs quantiques.

Pourquoi cette recherche persévérant depuis un siècle au moins ? Pourquoi cette prospection des vertiges artificiels ?

Pour ne pas subir l’accélération, pour l’emmener au-delà d’elle-même, pour la piéger et l’amener à « l’éternité retrouvée ». Œuvre là, par intensifications successives ou simultanées, une même tendance : accélération mécanique, accélération électrique, accélération mystique. Nos écrivains sont des derviches tourneurs, et l’accélération de l’histoire, une vieille toupie.

J.-L. Evard


L'espace, fétiche géopolitique




Toute science a ses fétiches : forte de l’efficacité momentanée de ses méthodes du jour, elle s’autorise des images du monde, elle fantasme une réalité cachée derrière des apparences qu’elle-même est pourtant la seule à faire advenir et à transformer. Elle paye ainsi le prix de la puissance acquise ces quatre derniers siècles : s’en prendre au donné, pour se faire soi-même sa source, son origine, l’énergie de l’énergie. Cette puissance, on la dit prométhéenne, par claire allusion au mythe grec. Mais si cette mythologie lucide nous instruit sur notre condition technoscientifique, elle le doit aussi à sa vérité pathétique et pathologique. Notre supplice, à nous qu’aucun aigle ne vient tourmenter sur notre rocher caucasien, consiste à pouvoir – non, à devoir nous mentir à nous-mêmes, et à le savoir de telle manière que pourtant nous ne pouvons nous en abstenir. Conscience non pas fausse mais faussaire. Contraints de fétichiser, de rationaliser à tout prix notre invraisemblable hyperpuissance technologique, nous ne nous détrompons qu’à la marge, par contrebande : par le rire. Comme tous les peuples, nous nous savons condamnés à la fiction du mythe, ce stade infantile de la raison, et de cette dépendance nous nous vengeons en nous moquant de nous-mêmes. Pratiquant ainsi ce qu’un grand écrivain nomma un jour l’ « insoutenable légèreté de l’être », pour bien dire cette malédiction : pour durer, l’existence exige beaucoup d’inconsistance, et beaucoup de désinvolture pour échapper à la douleur de l’irresponsabilité – celle de la naissance. Pas de rationalisme qui, comme on rase les murs, ne louvoie donc entre une mythologie – qui abrite et dissimule le fétiche – et une pathologie – qui appelle le palliatif, et de l’expédient fait une vertu. Exemple : les mythologies du progrès, les bienfaits de sa satire. Souvent, leur auteur est le même, voyez Lichtenberg, H. G. Wells ou K. Marx.

Intrigué par le revival de la géopolitique, à la fin des années 1980, un philosophe historien, Claude Raffestin, avait remarqué le penchant, pour ne pas dire la passion du schéma géographique chez les géopoliticiens de la première génération, en particulier l’école de Haushofer, née en milieu pangermaniste et mûrie en milieu hitlérien. « Les images sont souvent, aussi, utilisées, pour construire l’ennemi de toutes pièces […] La supposition de la géopolitique est que chacun peut être ennemi et, par conséquent, peut être attaqué. Du seul fait que toute agression est imaginable, il faut la prévenir en attaquant celui qui pourrait la réaliser quand bien même il n’a jamais pensé à le faire. Les géopoliticiens ont en quelque sorte implicitement inventé l’agression-fiction et se sont ingéniés par avance à la suggérer. De ce point de vue, la géopolitique s’apparente davantage au “jeu de guerre” (Kriegsspiel, wargame) qu’à une discipline cherchant à identifier des ensembles relationnels […] À de nombreux égards, la géopolitique est une caricature de la vie politique, dans la mesure où la politique est réduite à une dimension, celle-là même que Carl Schmitt a théorisée en 1932 par la formule “la discrimination de l’ami et de l’ennemi” » (Géopolitique et Histoire, Payot, 1995).

Le motif de Cl. Raffestin ? Montrer, cartes géopolitiques à l’appui, que « sans entrer dans le style même du dessin, on peut parler d’une efficacité étonnante des images-instruments : la géographie entre les mains des géopoliticiens devient une dangereuse alchimie de la passion nationale ». Mais plus on entre dans le détail de la démonstration des fonctions idéologiques de la géopolitique (relue par Raffestin comme une projection géographique de l’image du monde pangermaniste puis hitlérienne), plus on s’étonne de la comparaison avec la forme de la caricature. De deux choses l’une, en effet : la géopolitique caricature-t-elle le politique, ou bien subit-elle elle aussi un effet de caricature plus général ? Traduit-elle de fait la réduction schmittienne de la pluralité politique à la binarité de l’état d’urgence qui oppose le Souverain dictateur à tous les ennemis de la Sécurité totale (et dans ce cas, pourquoi parler de « caricature » quand il s’agirait d’abord de propagande, d'ailleurs totalitaire avant la lettre ?), ou bien la possibilité élémentaire et rationnelle de distinguer entre le normal et le pathologique, entre le réel et le modèle, entre la forme et l’informe, entre la carte et le territoire, cette capacité psychologique vitale, fondement du sens commun, disparaîtrait-elle en même temps qu’émergerait un monde où il n’y a plus que moi et mes ennemis ?

Ce qui émousse et perturbe le plus le raisonnement de Raffestin tient pour une part à sa propre réduction de la pensée géopolitique au seul cas allemand, comme si l’école géopolitique n’avait pas eu ses techniciens et ses écrivains en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis aussi, et, de manière plus générale, comme si elle n’avait pas servi, en connaissance de cause, de science auxiliaire de la grande stratégie à l’époque des guerres et des révolutions en chaîne – époque intentionnellement impérialiste des empires. On oublie par exemple ce que dit en toutes lettres le titre factice donné sans scrupules en 1904 au livre de Mahan, l’officier américain, par son traducteur français : Le Salut de la race blanche et l’Empire des mers. Là où le capitaine américain pensait pour son pays, élargissant la doctrine Monroe à la planète, le Français et son éditeur (Flammarion) ajoutaient la touche racialiste typique de la rivalité des grandes puissances à la fin du XIXe siècle, époque où l’Occident, se pensant de moins en moins comme chrétienté (universalisée) et de plus en plus comme « monde blanc » (hégémonique), invente les mythologies racialistes et les idéologies racistes ; époque propice au pangermanisme, au panslavisme et autres religions séculières de masse pour peuples messies de l’empire universel.

Autant de points d’histoire qui comptent bien moins, toutefois,  que l’erreur de méthode commise en amont, celle qui commande l’ensemble de l’argument et le choix des pièces à conviction destinées à l’étayer. De quoi la géopolitique serait au juste la caricature, Raffestin ne le dit pas pour une raison : il commence par citer le collectionneur Eduard Fuchs, selon qui « aujourd’hui [1901] tout l’art est sous l’influence de la caricature » – une de ces subtiles exagérations productives qui, dans la bonne littérature critique, permettent certes de comprendre un style, de dégager l’esprit du temps, la musique d’une mode ; s’agissant de notre relation technique aux choses, de notre relation sérieuse à elles, non de notre rapport mimétique et ironique, les mêmes exagérations s’avèrent souvent de redoutables mirages, des pièges à amalgame. Tel l’usage que s’en autorise Raffestin : « De même il est loisible d’affirmer que toute la science est sous l’influence du modèle qui n’est rien d’autre en fin de compte qu’une caricature. L’image, la caricature, la carte sont paradoxales, car elles mobilisent des moyens rationnels pour déclencher des attitudes et des comportements irrationnels. N’est-ce pas ce que décrit, d’une manière d’ailleurs insoutenable, Kafka dans La Colonie pénitentiaire ? De la même manière que la machine de torture, inventée par l’officier de La Colonie inscrit sur le corps du soldat le motif de sa punition, la machine géopolitique tente d’inscrire sur la carte les raisons d’agressions futures dirigées contre les voisins de l’Allemagne » (p. 247).

En quelques lignes, l’idée initiale de caricature – Eduard Fuchs et ses Daumier ou ses Caran d’Ache – aura ainsi changé de sens et de fonction, selon une série de brèves torsions, ménagées une à une sur les champs d’application du mot et de ses métaphores. Nul besoin de longues objections, un peu de paraphrase suffira (oui, la caricature est une image, mais toutes les images ne sont pas des caricatures ; oui, la carte est une image, mais aussi une schématisation, tous les modèles ne sont donc pas des paradoxes inconscients ou ironiques, etc.). Ou encore : oui, la carte n’est pas le territoire (mais Baudrillard n’a-t-il pas traité Borges de « filou de la métaphore » !) ; oui, la Marylin d’Andy Warhol n’est ni celle des Misfits ni celle d’Arthur Miller ; oui, l’icône n’est pas la présence ; oui, Napoléon Bonaparte rêvait d’incarner Charlemagne et réquisitionna David pour ce carton-pâte de la romanité ; oui le monde réel est la caricature ou la monade d’une infinité de mondes possibles ; oui, toute tragédie se répète comme une farce, et toute cellule comme une métastase ; oui, tout télescope est un kaléidoscope (mais la réciproque fait non-sens).

Mais elle déçoit, cette apocalypse où tous les chats sont gris et où les simulacres ne dissimulent rien que des masques, où les névrosés, les pervers et les monstres de la géopolitique jouent à égalité d’impuissance sous l’empire de la même simulation de monde, tantôt modèle et tantôt caricature, tantôt forme et tantôt informe. Elle déçoit, cette confusion fatidique, ce mélange des genres, celui de la caricature et celui de la propagande, celui de la raison critique et celui de la pulsion dogmatique. Cl. Raffestin s'appuie d’ailleurs sur la thèse d’Eduard Fuchs pour une bonne raison : ce critique d'art fut aussi, dans la social-démocratie allemande à laquelle il appartenait, un propagateur actif du dessin de presse comme arme politique (W. Benjamin lui a consacré une étude fameuse, centrée sur l'idée de la « dialectique destructive de l'œuvre d'art ») – un ancêtre, par conséquent, de l’« agit-prop », des techniques publicitaires de la médiasphère qui traitent l'art et le politique comme une seule et même réalité communicationnelle homogène – le descendant, autrement dit, de l'usage propagandaire de l'art baroque par les jésuites. On comprend comment ces objectifs de traitement sériel de l'opinion publique commandent la confusion ici commentée, celle de la satire et de la propagande. La satire fait rire, la propagande fait honte. La satire est libre, la propagande est servile. Tchakhotine l'appelait le « viol des foules ».

Où chercher, plus généralement, l’erreur mère de ces équivalences, leur thème pathologique, le nœud de leur indistinction ? On ne débusquera les rationalisations hypocrites et les projections délirantes de la pensée géopolitique qu’à la seule condition de discerner et de nommer sa tare originelle : si elle fétichise les cartes, les écrans ou les power point comme les démographes ou l’infographie fétichisent les statistiques, c’est qu’elle idolâtre l’espace et qu’elle spatialise les durées. Là gît le secret de sa relation à nos pulsions totalitaires et holistiques : nous couper de la durée, nous fixer et nous projeter dans l’espace pur, abstrait de ses durées – de l’espace isomorphe du « grand espace » de l’époque impérialiste à celui, fractal, du réseau numérique et de la stratosphère d’aujourd’hui –, nous induire à confondre les surfaces colonisables avec les interfaces où cohabitent et se succèdent les générations. La bombe démographique qui a déjà commencé d’imploser a pour mécanisme la même infirmité d’esprit.

J.-L. Evard