mercredi 14 mai 2014

Naissance de l'Eurasie


« Eurasie » : aux yeux de ses think tank et stratèges russes (Alexandre Douguine, Édouard Limonov, porte-parole de l’opposition dite national-bolchevik à V. Poutine), où en passent les frontières ? Question décisive, qui suppose d'abord qu’on les repère dès qu'émerge l’horizon eurasiatique, à l’histoire déjà longue. Les lignes qui suivent racontent sa première heure, la genèse de l’Eurasie, le nom de ses deux inventeurs. Nous les transcrivons du livre publié en 1906 par Jean Baruzi, Leibniz et l’organisation religieuse de la Terre. Né en 1881, Baruzi entre au Collège de France en 1933 (chaire d’histoire des religions). Quant à Leibniz, né à Leipzig en 1646, il meurt à Hanovre en 1716. On a conservé quelques-unes de ses lettres au czar Pierre le Grand, qui l’avait nommé par décret son « Conseiller intime de Justice », et à ses ministres – le matériau d’archives utilisé par J. Baruzi apparaissant ici cité entre guillemets.

Leibniz juge la Russie une terre riche de destinée. Aisément aujourd’hui les raisons géographiques de l’expansion slave sont aperçues et les conséquences de cette expansion sont pressenties. Mais au XVIIe siècle, à cause des bizarreries cartographiques, il fallait être un clairvoyant pour deviner l’avenir russe. Or Leibniz accroît son enthousiasme à mesure qu’il se rend compte des dimensions colossales de l’œuvre. « Une grande partie du globe de la terre », tout « le nord oriental de notre continent » : ainsi lui apparaît l’Empire russe.

Dès lors, la séparation de l’Asie et de l’Europe est tout à fait arbitraire. Leibniz saisit d’instinct la réalité géographique que les géologues actuels appellent l’Eurasie. Mais de la sorte le problème de l’expansion [européenne] vers l’Orient se précise scientifiquement. La mutuelle pénétration de l’Europe et de la Chine n’est plus une chimère ; elle est exigée par la géographie elle-même. La Chine est à elle seule une « Europe orientale ». Et la Russie a pour mission de la relier à l’Occident, d’accomplir la synthèse de deux civilisations qui s’ignorent. On choisirait un point type : Moscou deviendrait le siège d’un « commerce » entre la Chine et l’Europe, recueillerait avidement, de part et d’autre, et centraliserait les informations et les découvertes. Le czar est ainsi en état de tirer « de l’Europe d’une part, et de la Chine, de l’autre, le meilleur, et de perfectionner par des décisions bienfaisantes ce que toutes deux ont accompli ». La Russie peut combiner en elle-même, avec un équilibre naturel, l’Orient et l’Occident.

Ainsi Leibniz rêve de découvrir un pays en qui se puissent concentrer deux mentalités, en apparence irréductiblement hostiles. Point de vue monadique en quelque sorte, qu’il ne pourra trouver réalisé dans l’expérience. Déjà pourtant, des missions russes sont envoyées en Orient ; le christianisme est introduit heureusement en Sibérie. Dès 1698, Witsen écrivait à Leibniz qu’un prêtre grec était parti de Tobolsk pour Pékin, où il avait bâti un temple moscovite et baptisé vingt Chinois. Mais Leibniz eût sans doute voulu voir des missions protestantes se joindre aux missions romaines et orthodoxes : l’œuvre à réaliser était complexe. On n’atteindrait la Chine que finalement. Il fallait d’abord pénétrer l’Empire russe lui-même et le convertir à la culture européenne. Leibniz eût souhaité peut-être que là, comme partout, s’organisât une active collaboration : les prêtres grecs cherchant à se tracer une route terrestre jusqu’à la Chine ; et les Protestants apportant leurs rites purifiés à d’immenses peuplades barbares. Un projet d’union des Églises, tout secret, s’ajoutait à cet effort d’expansion. Le 16 novembre 1707, Urbich avait averti Leibniz que Pierre travaillait à unir l’Église grecque à l’Église latine, et que le prince Kourakine était chargé de l’œuvre. Le 15 octobre 1710, Urbich parle d’un projet de concile œcuménique. Il écrit à Leibniz, en style diplomatique, qu’il a « proposé Leibniz qui était fort capable de dresser le système ». Mais le concile serait difficilement rendu œcuménique, car il faudrait que le Sultan permît aux patriarches orientaux d’y assister. Or cette permission est douteuse.

Obstacle, et de taille, à ces plans de « grande politique » : l’expansion suédoise, les guerres de Charles XII  – Pendant ce temps, la guerre se maintenait dans toute l’Europe et vraisemblablement interdisait les desseins de Leibniz. « Ce qui me ferait fort souhaiter cette paix entre la Suède et la Russie », écrivait-il le 3 janvier 1708, c’est que je voudrais que le czar poussât et perfectionnât son admirable et héroïque dessein de cultiver son vaste Empire et d’y introduire les Sciences, les Arts et les bonnes mœurs. » Un instant peut-être, il crut que Poltawa marquerait la fin des luttes : « Nous avons appris », écrit-il, « des grandes particularités de la défaite et prise de toute l’armée suédoise, qui sera mémorable à jamais dans l’histoire, et servira d’enseignement à la postérité en bien des manières […] Le czar dorénavant s’attirera la considération de l’Europe et aura très grande part aux affaires générales. » Il n’était pas possible d’annoncer plus nettement l’avènement de la Russie comme puissance européenne […] Désormais, l’Europe s’inquiétera de la puissance de Pierre le Grand. Leibniz raillait cet effroi subit : « On dit communément », écrivait-il après Poltawa, « que le czar sera formidable à toute l’Europe, que ce sera comme un Turc septentrional. Mais peut-on l’empêcher de cultiver ses sujets et de les rendre civils et aguerris ? […] Pour moi, qui suis pour le bien du genre humain, je suis bien aise qu’un si grand Empire se mette dans les voies de la raison et de l’ordre […] »

Quelle importance Baruzi donne-t-il à ces plans, et quel poids spécifique à l’alliance du czar et du philosophe (Leibniz ayant aussi conseillé Louis XIV, pour des plans de conquête de l’Égypte, et les jésuites, pour les projets scientifiques de leur mission chinoise) ? Une même aspiration essentielle les gouvernait : transformer les rapports de l’Asie et de l’Europe. L’un ajoutait au fait brut tout un avenir mystique ; l’autre voyait avant tout la puissance future de sa race ; mais tous deux pareillement avaient foi en un progrès fantastique et en des remaniements colossaux. Convergence de désirs, attestée même par des campagnes en apparence accidentelles : la guerre contre la Perse, voulue par Leibniz dès 1707, se réalise en 1722 [après sa mort], lorsqu’une armée russe prend Bakou, occupe le Daghestan, le Ghilan et le Mazendéran.

Ainsi, par des divinations mystérieuses, Leibniz et Pierre le grand pressentaient en pensée et en action la Russie de demain. Leibniz pourtant s’accordait davantage encore avec elle. Pierre le Grand, en effet, on l’a souvent remarqué, inaugura vraiment la marche consciente des tars vers la « mer libre ». Et il chercha tantôt vers la Baltique, tantôt vers le Bosphore. Mais, s’il crut certainement à une extension sans cesse croissante vers l’Est, si la Sibérie exploitée et « russifiée » fut, dès ce temps, la fin profonde de l’effort russe, il ne pensa point au rôle possible de la Chine dans l’expansion slave. Or Leibniz voyait avant tout la Russie pénétrant la Chine et se laissant pénétrer par elle. De façon littérale, pour lui la Russie reliait la Chine et l’Europe ; de plus, tandis que le czar croyait en sa victoire sur les Turcs, et finalement en l’extension de son Empire jusque sur le Bosphore, Leibniz, en dépit de quelques lueurs d’espoir, sacrifiait d’anciens désirs à une politique nouvelle. Il voulait que Pierre le Grand fût avant tout un organisateur pacifique, qui, après avoir anéanti son rival nordique, irait toujours plus loin vers l’est et créerait un Empire vraiment asiatico-européen.

En un  sens donc Leibniz s’opposait à Pierre le Grand et, par une intuition plus géniale, prévoyait une évolution dont nous sommes encore contemporains.

Lignes qui se suffisent d’autant mieux à elles-mêmes qu’elles commentent des pensées et des énigmes vieilles de trois cents ans, et dignes des plus beaux fleurons de la pensée de l’empire.
J.-L. Evard

mardi 6 mai 2014

Anachronisme géopolitique


En Ukraine, la puissance accrue, ces dernières semaines, des ingrédients de pure idéologie indique certes, comme dans tout conflit qui s’aiguise, la mobilisation intense des dispositifs de propagande. « La première victime de la guerre », disait R. Kipling, « c’est la vérité. » Il faut donc considérer de près comment, cette fois, la propagande lui tord le cou, sauf à s’en tenir à des généralités aussi creuses qu’inutiles.

J’entendais quelqu’un, la semaine dernière, comparer l’état de l’Ukraine aujourd’hui à celui de l’ex-Yougoslavie au début des années 1990, rapprochement ingénieux à condition de tenir compte précis des vingt dernières années – passées par l’appareil soviétique recyclé à endurer sa mise au rebut ainsi que celle de la doctrine Brejnev, avant de se lancer, dès que Poutine prend les rênes, dans la reconversion à un programme de restauration impériale grand-russe. La méthode appliquée résulte d’un mixage bien dosé de motifs variés de l’histoire russe des trois derniers siècles, et comment pourrait-il en être autrement ! Mais leur point commun ressort avec évidence pour peu que l’on admette une hypothèse : depuis la fin de la seconde guerre de Tchétchénie, le Kremlin a fini par constater, à sa propre surprise, qu’il disposait peut-être, malgré l’effondrement de la structure soviétique interne et continentale, des moyens de sauver quelques meubles. Lesquels au juste ?

Le cours pris par le conflit ukrainien et son niveau toujours plus élevé d’intensité s’explique donc mieux si l’on consent d’abord à une brève rétrospective : (1) la dissidence est-allemande, dès le printemps 1989, avait paralysé le pouvoir de Honecker, le mettant KO debout, neuf ans seulement après l’affaire polonaise, et poussant Gorbatchev à négocier sans attendre l’unification allemande – (2) survenue peu après, la dislocation yougoslave n’avait paru qu’à peine concerner le Kremlin, indifférence remontant à la nette sécession de Tito au début des années 1950, le fait nouveau tenant toutefois à la genèse d’un national-communisme serbe – (3) le raidissement russe commença dans le cas de la Tchétchénie, puis de l’Ukraine devenue indépendante (âpres furent les transactions sur les armes nucléaires entreposées en Crimée).

Or, dans ces deux situations, le Kremlin reçut l’appui discret mais sans réserve des grandes puissances, car il joua, dans un cas, la carte de la guerre au terrorisme (et Grozny, traitée comme Varsovie en 1944, fut rasée par d’intenses bombardements), dans l’autre, bénéficia de la connivence entre les membres du club nucléaire (avec l’accord de Washington, il récupéra les sous-marins basés à Sébastopol et leurs ogives nucléaires). En même temps qu’il négociait les gros contrats gaziers que l’on sait (près de 20 pays de l’Union européenne dépendent à plus de 40 % de leur approvisionnement par Gazprom), l’Ouest signifiait donc son assentiment non conditionnel à ces premières initiatives stratégiques russes ; il rendit ainsi possibles des opérations plus ouvertement offensives : de la Géorgie du Nord (été 2008) à l’Ukraine, nous aurons assisté à cette seconde phase, active, du redressement impérial grand-russe.

D’aucuns, bons connaisseurs du délabrement de la société soviétique après plus de 40 ans de course aux armements en crescendo, s’étonnent qu’il ait lieu, ce redressement, et dès aujourd’hui. « Redressement » ? Il faut, je crois, interroger avant tout son allure et son style, en gardant à l’esprit que pour l’émule d’Andropov qu’est Poutine, il ne s’agit pas seulement d’effacer le souvenir humiliant de l’implosion de l’URSS ruinée par ses budgets militaires, mais aussi et surtout de transformer ce ressentiment en une ressource stratégique, dans la course recommencée avec les grandes puissances et autres BRICS, à la recherche d’un leadership de substitut. D’où sa pratique du recours systématique à des fragments de discours par ailleurs tout à fait incompatibles, selon une technique comparable aux traditions bonapartistes – conçues, justement, par et pour toutes les classes politiques héritières d’une révolution programmatique, suivie d’une contre-révolution systématique (et non pas d’une anti-révolution).

Si Poutine s’avère, longtemps après la disparition du glacis soviétique, un adepte aussi fidèle de la doctrine Brejnev, cette continuité tient moins à son propre passé d’officier du KGB, qu’à la signification profonde et au sens géopolitique de cette doctrine comprise dans sa longue durée historique : cet internationalisme refroidi dès 1920 en système national de dissuasion musclée aux frontières (Pologne, Pays baltes) résume à lui seul toute la brève histoire du bolchevisme, de la paix « révolutionnaire » de Brest-Litovsk, signée avec l’Allemagne en pleine guerre mondiale, à la guerre froide (car : si froide la guerre, alors refroidie la révolution – l’équation même de la révolution et de la contre-révolution depuis l’époque de leur première catalyse en France, entre 1797 et 1814, véritable thermodynamique de la guerre civile à l’époque des premières idéologies, succédant à celle des guerres de religion). Car le régime autoritaire de Poutine illustre, comme les régimes précédents issus du paroxysme totalitaire, l’extrême difficulté de la société russe à se régler entre deux extrêmes : le paroxysme révolutionnaire de la société chaude et bolchevik, le paroxysme soviétique de la société froide et stalinienne. La Révolution française n’avait-elle pas elle-même mis plus d’un siècle à se dénouer ? le chaud-froid de la révolution et de la contre-révolution a-t-il jamais été une opération simple ? et s’il se complique d’un enchaînement de guerres et de révolutions…

La quantité croissante d’anachronismes ravivés par le conflit ukrainien ne s’explique pas autrement. Tandis que les groupes pro-russes de l’est du pays vitupèrent les « fascistes » et les « nazis » de l’ouest, la Russie elle-même semble gagnée par l’usage immodéré des réminiscences historiques : faveur croissante du « national-bolchevisme » (par franche allusion aux chauvins du KPD allemand des années 1923-1930), de l’eurasisme (version perfectionnée du panslavisme), auxquels ne manquent pas les dénonciations de la « décadence occidentale », l’ouvre-boîte universel qui fait fraterniser les disciples de Spengler et leurs adversaires du clergé orthodoxe de tradition byzantine. Un timbre peu rassurant d’ultimatum les réunit dans ces sombres détestations et l'usage de ces simulacres, toxiques aussi puissants que des statistiques truquées ou que des villages Potemkine.

Ces anachronismes, en se renforçant, confirment la bonne vieille règle invariable de l’interprétation stratégique : par définition, toutes les idéologies pratiquent le double voire le triple langage (et leurs adeptes les premiers s’abusent eux-mêmes), elles n’en disposent pas moins des moyens mentaux de maîtriser les excès de cette rationalisation irrationnelle de l’agir – tout comme les théologiens avaient trouvé les techniques intellectuelles de contrôle des passions dogmatiques et schismatiques. Qu’elles les perdent, et elles perdent aussi les moyens de communiquer entre elles – comme c’est aussi le cas des dispositifs ouvertement dogmatiques ou hérétiques de l’histoire des religions. Dans le cas russe, la tonalité de plus en plus tendue et dénonciatrice des discours en vogue, quelles qu’en soient par ailleurs les références idéologiques, ne laisse aucune place au doute : les instances de l’autocontrôle nécessaire à l’échange s’érodent, les idéologies servent de moins en moins à une demande d’identité et de plus en plus à un désir d’exclusion et d’excommunication – dont les décisions militaires et diplomatiques de ces dernières années, l’affaire syrienne en particulier,  confirment les progrès.

Qui dit anachronisme chronique dit pathologie du contretemps. La Russie, faut-il en conclure, se sent débordée : encerclée, et ses anachronismes idéologiques traduisent cette phobie. Ils disent aussi qu’elle n’a pas trouvé de voie nouvelle, et pas trouvé non plus le désir d’en inventer une : le régime soviétique a disparu, mais pas tous ses appareils, pas tout son personnel, pas tous ses objectifs. Ce qui en reste louvoie à courte vue d’un cap à l’autre, à l’image du règne de Gorbatchev, star éphémère de l’eurocommunisme russe jetée avec lui aux oubliettes, ou du sort des « oligarques » tantôt adulés tantôt persécutés. Il y a comme un étrange piétinement de l’histoire russe : elle ne cesse de répéter ses différents commencements, puis elle ressasse leurs inachèvements successifs. Elle n’est pas la seule puissance condamnée à tergiverser ainsi entre deux indécisions, mais à la différence d’autres anciennes hégémonies devenues des nations sans histoire qu’on visite comme un joli musée, elle ne se résigne ni à prendre le deuil de son rang dans l’histoire universelle, ni à entrer au purgatoire des empires déchus, ni à tenter une catharsis salutaire.

Ce syndrome de l’encerclement, typique des empires problématiques menacés d’enragement, induit la Russie à fantasmer son passé soviétique et byzantin de société close. Pour d’autres raisons, il pourrait bien gagner sa voisine chinoise. Voici pourquoi l’Ukraine n’est pas la Yougoslavie, ni Taïwan une des Malouines, ni les îles Paracel le rocher de Tanger : les sociétés closes préfèrent la guerre au commerce. Plus réduit leur accès à la mer – « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » – ou, de nos jours, à la stratosphère, plus élevé le risque. D’où, dès maintenant, la grande question de la grande stratégie : comment neutraliser le ressentiment qui, à l’Orient comme dans l’Occident, monte et cristallise en pathologies de l’encerclement et en passions de l’autarcie ?

J.-L. Evard

vendredi 2 mai 2014

Retours sur la Grande Guerre (1)


« Je n’existe point pour une seule génération, mais pour un grand nombre », note un jour Schopenhauer, à l’âge de vingt-cinq ans, en 1813, en pleine guerre contre Napoléon, comme s’il pressentait à quelle solitude il s’achemine, et ses écrits avec lui. Cent ans plus tard, c’est à lui le premier que Franz Rosenzweig rend hommage dès les premières lignes de son propre opus magnum, L’Étoile de la rédemption, écrit en pleine Grande Guerre. Il y a donc bien comme des lignages de penseurs insolites et insolents, et des signes de ralliement entre eux. Car lui aussi Rosenzweig se sait, pour ses propres raisons, un penseur hétérogène : peu à peu devenu étranger à l’institution universitaire, à l’empire allemand, à l’historicisme. La Première Guerre mondiale lui offre comme la confirmation démesurée des trois grandes ruptures qui marquèrent sa vie et son œuvre.

Commentateur de Hegel philosophe politique, mobilisé dans l’artillerie de campagne dès l’hiver 1915, à Cassel sa ville natale, puis sur le front dans les Balkans, proche de deux universitaires de renom, F. Meinecke et H. Cohen, très engagés dans le débat public sur les buts de guerre de l’empire allemand, Rosenzweig a lui-même suivi de près les développements du conflit, beaucoup écrit et beaucoup correspondu à son propos. On peut donc présumer que les commémorations prévues de la Grande Guerre fourniront l’occasion de sa plus large découverte en langue française, même si les centaines de pages d’analyse qu’il a laissées – lettres, articles, essais – ne sont encore que partiellement traduites. Une sorte de malheur persistant marque depuis longtemps la réception française de Franz Rosenzweig : son extrême fragmentation. L’étude récemment publiée par W. D. Herzfeld aux éditions Karl Alber, Franz Rosenzweig, « Mitteleuropa » und der Erste Weltkrieg, devrait donner l’exemple : elle montre un Rosenzweig dans la guerre, témoin, participant et analyste, mais aussi écrivain représentatif d’un milieu – universitaire mandarinal ou intellectuel – dont les schémas et le style géopolitiques influencent le cours de la guerre ou ses langages, comme ils le font chez tous les belligérants qui y participent soit sur un pied de grande puissance, comme l’Allemagne et la France, soit comme puissance mondiale, telle la Grande-Bretagne. Du moins cette hiérarchie des niveaux de puissance, au moment de l’entrée en guerre, vient-elle tout juste de faire l’objet – retentissant en pays germaniques – des écrits d’un des fondateurs de la géopolitique, le Suédois Rudolph Kjellén. Et Rosenzweig en est un des lecteurs friands.

La profonde originalité de Rosenzweig penseur en guerre tient pour une part à la rupture de l’hégélien qu’il avait été avec… Hegel, dont il juge l’historicisme largement mis en défaut par la Grande Guerre, par ses significations profondes, par son échelle de grandeur : par son intensité géopolitique manifeste. Car le monde eurocentré de Hegel s’arrête là où avait commencé l’avenir prophétisé par Stendhal et Tocqueville : avec la confrontation prochaine de l’Amérique et de la Russie, délimitant un champ d’hégémonies où la vieille Europe romano-palatine ne figure qu’en future supplétive de puissances plus grandes qu’elle. Plus grandes non tant par leur étendue et son mode d’exploitation économique que par leur accès à la mer, leur contrôle de l’espace-temps océanique, seule clef de toute véritable stratégie impériale. La Grande Guerre, pensent Rosenzweig et ses proches, lui signifie cette époque cruciale des grandeurs les plus grandes, la « grande politique » annoncée par Nietzsche, l’heure des empires les plus « grands » – et pour l’Allemagne qui défie sur les mers la puissance britannique et mondiale, elle signifie que pour voir « grand » sans cultiver l’hybris impérialiste des pangermanistes il lui faut travailler à la construction d’une Mitteleuropa : grand espace incluant l’Allemagne impériale née en 1871, la double monarchie austro-hongroise, une Pologne restaurée, les nationalités des Balkans érigées au nom du droit des peuples en souverainetés rassemblées en confédération. Dans l’allemand de Rosenzweig (Staatenbund ou Staatenverband), le néologisme qu’il adopte dans cette perspective, il s'agit d'opérer simultanément sur le plan historique de la constitution juridique des souverainetés (le Bund ou le Verband tourne le dos au Reich et à Treitschke, donc à la méthode bismarckienne de montée en puissance sur le continent européen) et sur le plan géopolitique de la clef maritime en jeu dans la guerre anglo-allemande : un empire multinational sur le modèle austro-hongrois s’ouvre Trieste et l’Adriatique et, par eux, l’accès méditerranéen, il s’ouvre aussi la Baltique par le projet d’alliance avec la Pologne restaurée. Vers la  mer, la flotte allemande restant à l'ancre durant toute la guerre, l'alliance turque et le fiasco de l'Entente aux Dardanelles (Gallipoli lui coûte plus de 250 000 hommes) conforta sans doute cette option de grande stratégie. Le détail développé des raisonnements historiques et géopolitiques de Rosenzweig se trouve en particulier dans deux essais datant de 1917, « Globus » et « Cannes et Gorlice » (parus à la Librairie Vrin en 2003).

Il faut donc apprendre à lire Rosenzweig historien et philosophe politique allemand en guerre, mais aussi penseur de la guerre, par ailleurs très marqué par une tradition théologico-politique paulinienne à laquelle son ami Eugen Rosenstock-Huessy va donner un lustre tout nouveau. Pour ce juriste de formation grand lecteur de saint Paul, la Grande Guerre annonce une épreuve de vérité « katéchontique » (du terme katéchôn, introduit par saint Paul dans la Seconde Épître aux Thessaloniciens pour désigner l’autorité de type apocalyptique censée échoir, à la fin des temps, à tout adversaire messianique de l’autorité de César) : la guerre entre les empires – grandes puissances ou puissance mondiale – sonne en réalité l’heure des nations, au sens chrétien, d’origine Renaissance et baroque, où l’œcoumène n’a pas encore fait le plein des « républiques chrétiennes » vivant à égalité dans l’histoire universelle. Pour Rosenstock-Huessy, cette norme d’origine théologique a valeur juridique actuelle en termes de droit des gens modernisé, de droit international : elle signifie que la nationalité d’un peuple peut et doit se penser moins en termes de sol et de territoire qu’en termes de langue et d’identité – par où la norme égalitaire internationale peut d’elle-même s’appliquer universellement, comme une qualité juridique constitutive, distincte du strict calcul stratégique des grandes puissances et du cosmopolitisme utopique ou anomique. Elle distingue donc de cette manière l’empire comme extension de l’État-nation (ou de la nation faite État territorial) et l’empire comme forme juridique multi- ou plurinationale. C’est en 1932 que Rosenstock-Huessy publie son histoire des peuples s’instituant en nations, c’est-à-dire en « langues » du genre humain (Die europäischen Revolutionen und der Charakter der Nationen), mais les prémisses de ce livre datent de 1914-1916. Les motifs théologico-politiques de cette construction ne l’empêchent pas pour autant de rejoindre les perspectives fédéralistes de la social-démocratie austro-marxiste autrichienne (Karl Renner), ou les revendications nationalitaires de Martin Buber sujet de la monarchie austro-hongroise et militant sioniste. Convergence riche de sens puisqu’elle fait place de principe, même si c’est dans des systèmes de référence hétérogènes, aux déshérités en tout genre de l’histoire universelle – écrite, par nature et par définition, par les grandes puissances. Parmi ces partisans de la Mitteleuropa, il faut compter aussi le Vatican de Benoît XV (il y perdra le crédit de sa neutralité auprès de Paris et Londres). À quoi s'ajoute le sens stratégique donné à ce modèle continental par un de ses principaux porte-parole, Friedrich Naumann, proche de Max Weber : opposer aux plans pangermanistes d'annexion de la Belgique et d'expansion en Afrique et en Asie un plan alternatif dit de « colonisation intérieure » – l'objectif géopolitique en étant de restreindre autant que possible le théâtre du conflit à l'Europe sans l'étendre à l'hémisphère atlantique où les États-Unis attendent le moment le plus propice pour devenir à leur tour un acteur de la guerre. Le livre de Wolfgang Herzfeld décrit ainsi avec précision le contenu des deux programmes de l'Empire allemand à mi-chemin entre le statut réel de grande puissance et le statut recherché de puissance mondiale. Sur cette question capitale, il prolonge, moyennant nouveaux documents d'archives, d'autres travaux marquants : ceux, anciens, d'André Chéradame (par exemple, L'Europe et la question d'Autriche au seuil du XXe siècle, de 1901) et, datant des années 1960, ceux de Fritz Fischer (Les buts de guerre de l'Allemagne impériale, 1914-1918).

Le caractère intempestif des plans de Rosenzweig pour un après-guerre qui eût aussi ouvert une histoire allemande post-impériale débarrassée du pangermanisme ne nous autorise donc pas à les classer parmi les irréalismes politiques de l’époque. Bien au contraire, quand avec le recul du temps on mesure que c’est la durée même de la sanglante Grande Guerre qui accrut le poids des stratégies du pire (dans le cas allemand, le pangermanisme renforcé par le Traité de Versailles, la logique de la guerre à outrance et ses suites national-socialistes – dans le cas russe, le coup d’État bolchevik et la guerre civile, puis les purges et la terreur), on lit Rosenzweig et Rosenstock-Huessy comme des Européens témoins inquiets de la transformation des nationalismes de leur temps en religions politiques et autarciques – la tendance lourde dont, un peu plus tard, ne tiendraient compte ni le wilsonisme ni sa version européenne à la Briand. On lira donc ces écrits de Rosenzweig et Rosenstock-Huessy non pas seulement comme de la politique pensée en temps de guerre, mais en les mettant aussi en regard de la politique réelle conduite par le président américain jusqu’en 1920 et par le socialiste français jusqu’en 1930 : comme des documents représentatifs de la guerre de 1914 telle que conçue par une élite allemande confiante en son État et incertaine de son empire. Faille géopolitique intime dont les années d’après-guerre feraient une brèche toujours plus large puis un piège quand la guerre recommence en 1939.

J.-L. Evard

mercredi 30 avril 2014

D'Oslo à Téhéran


Le 18 mars 2013, le gouvernement israélien recevait une missive du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle lui enjoignait de « se conformer aux dispositions 49 de la quatrième Convention de Genève, de cesser immédiatement et sans condition préalable la colonisation ainsi que d’initier un processus de retrait des colons ». Si l’on se reporte à la lettre de la Convention (IV) ici invoquée, on constate que, datée du 12 août 1949, elle concerne la « protection des personnes civiles en temps de guerre », et que son article 49 s’intitule : « Déportations, transferts, évacuations ». Si l’on ajoute à ces prescriptions de droit international la donnée statistique qui montre qu’en 47 ans, depuis la fin de la guerre des Six Jours qui vit l’entrée de Tsahal dans Jérusalem-Est, quelque 250 colonies ont vu le jour, habitées par 520 000 Israéliens environ, on mesure sans peine ce que signifie la page tournée la semaine dernière : le rapprochement amorcé entre le Hamas et l’Autorité palestinienne, la suspension sine die du semblant de négociations encore en cours entre cette dernière et le gouvernement de B. Netanyahou. Une époque vient de prendre fin. Je ne m’intéresserai ici qu’à l’atmosphère si étrange d’un événement aussi considérable : non pas tant qu’il passe pour ainsi dire inaperçu (indifférence en elle-même éloquente), mais qu’il paraisse même répondre au désir à peine secret des deux parties concernées – voilà ce qui aide à mieux entrevoir la portée, là-bas, du nouvel ordre de choses. Que, Shimon Pérès, l’actuel président patriarche de l’État d’Israël, ait été, en septembre 1993, l’homme des accords d’Oslo et de la main tendue à Yasser Arafat sur le perron de la Maison Blanche – achève de donner à la situation où nous entrons sa vérité la plus limpide, y compris en termes de générations historiques.

Les Palestiniens – les Arabes des territoires occupés – avaient à tenir compte de deux nouveautés, pour eux stratégiquement déterminantes : entre l’Afrique noire et l’Asie, la déstabilisation du monde arabe sous la pression constante des foyers de l’islamisme théocratique, d’une part, et, d’autre part, la stabilisation récente, à l’échelle régionale, des rapports entre l’Iran et les États-Unis. Lorsque l’OLP et Israël conviennent du principe de pourparlers sur le statut des territoires pris ou repris en 1967 à l’Égypte et à la Jordanie, le « monde arabe » peut passer et passe encore pour une partie du tiers monde : pour un monde en voie de sécularisation, pour un monde en cours de modernisation, pour un monde maître de la moitié environ des réserves d’or noir du reste du monde. La guerre civile qui ravage alors l’Algérie n’a pas encore pris valeur de prodrome de retour du religieux, ni dans le champ de conscience des peuples arabes ni dans celui des Occidentaux – et ce malgré le précédent iranien. Image du monde qui fait dès lors des Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie des laissés pour compte : les plus retardataires d’un monde arabe en retard « normal » à cette horloge progressiste et simpliste de l’histoire universelle lue comme un programme de décolonisation datant des années 1950-1960.

Il va de soi que, ces deux dernières années, la guerre syrienne arabo-arabe a achevé de détruire ces anachronismes, et que le consensus de long terme qui vient de s’établir entre le chiisme iranien et l’empire américain accuse encore ce tournant. Téhéran, en renonçant au principe et à l’industrie de la course à l’arme nucléaire, reçoit en échange la fonction de puissance régionale stabilisatrice : le désengagement américain au Moyen-Orient, appelé par la situation sur le bord pacifique de l’Asie, s’en trouve facilité au moment le plus opportun. L’Iran fait ainsi au vieil Occident un cadeau inestimable : il lui donne du répit, un peu de temps, le temps de méditer la réforme si urgente de ses politiques énergétiques à la veille des prochaines catastrophes climatiques. La fin du bras de fer avec l’Iran, au bout de quelque dix ans sous haute tension, aura représenté un événement pivot : en termes de politique internationale, il signale la fin de la révolution des mollah, dénouement géopolitique heureux de leur point de vue, et propice du point de vue américain. Mais pour le « Monde Arabe », le bilan est tout autre. En fait, il signifie qu’il n’y a plus de « Monde Arabe », celui auquel pensait, par exemple, Maxime Rodinson quand, en 1972, il publiait un livre devenu entretemps rien moins qu’inintelligible, Marxisme et monde musulman. Que des Arabes en exil, comme le Tunisien Abdelwahab Meddeb en France ou, en Allemagne, l’Égyptien Hamed Abdel-Samad récemment disparu dans la terrible tourmente cairote, entreprennent de réfléchir aux raisons profondes de ce retournement et d’en tirer des leçons –, ils entrent dans une grande et mélancolique solitude. Plus grande encore celle des Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie puisque les voici les retardataires d’une époque qui vient de s’achever. Leur marginalité dans leur propre système de référence va s’aggraver à proportion de ce double contretemps.

Quant à Israël, la manière même dont se tourne la page en dit long : dans le silence, où se mêlent le pire sentiment de soulagement et le pire fatalisme. Soulagement inavouable : fin de la corvée de la comédie des négociations. Fatalisme indicible : devoir se dire mezzo voce que la « question palestinienne » est décidément  « insoluble » implique un retour pour le moins ardu sur toute l’histoire de la révolution sioniste et, en elle, sur la question, presque jamais abordée bien que cardinale, de sa singularité géopolitique : quand elle commence, cette révolution de la condition juive, il y a plus d’un siècle, elle rêve d’un « retour », donc d’un retour vers l’Orient romano-palestinien de l’histoire juive. Mais elle le réalise avec des expédients fiévreux, typiques du romantisme politique inné au XIXe siècle. Avec la proclamation de l’État d’Israël en juin 1948, une restauration a lieu en même temps qu’une révolution, mais l’État, soixante ans après, n’a toujours pas de frontières dignes de ce nom et ne semble que trop bien s’accommoder de cette extrême anomalie (que les progrès de la colonisation par enclaves et petits périmètres cellulaires ne font que mettre dans l’évidence la plus crue). Combien de temps se fera attendre le second retour, le retour sur soi après le retour chez soi ? La porte claquée il y a quelques jours par les négociateurs le laisse pressentir : nous attendrons les calendes.

J.-L. Evard

samedi 26 avril 2014

L'empire du drone


Désormais courant, l’emploi du drone, en Arabie saoudite comme en Afghanistan, ou au Mali, appelle de toute évidence la réflexion. Il accélère un débat plus ancien : en accentuant le processus de séparation physique de l’arme et du combattant, nouveauté datant du début des années 1960 avec les premières fabrications en série de missiles téléguidés à charge nucléaire (du type « Minuteman »), le drone indexe en effet un cycle historique de la révolution des affaires militaires (dite RAM par abrégé). À cette période remontent aussi, et pour cause, les premières grandes controverses sur la nature de la stratégie, liées comme les précédentes aux effets en chaîne d’un armement de type nouveau sur la conduite de la guerre. On l’avait déjà crue mise en cause par l’apparition des bombardements anti-cités théorisés aux débuts des années 1920 par le général italien Douhet, puis, à nouveau, dès les débuts du deterrent nucléaire. Dans tous ces cas de figure, l’hypothèse amenait la même question : si surgit une arme passant à tort ou à raison pour « absolue » – censée, autrement dit, dicter par avance les conditions matérielles de l’avantage opérationnel définitif –, l’idée même d’initiative stratégique n’en devient-elle pas dès lors secondaire ? Régulièrement, on finissait aussi par comprendre l’inconsistance de l’hypothèse même (conjecture toute fantasmagorique, car il n’y pas d’arme « absolue », du moins tant que les mots ont un sens).

De même avec le drone : on ne peut rien en dire d’intelligent sans commencer par discerner ses caractéristiques marquantes et leur signification géopolitique de longue durée.

La première concerne les stratégistes. Quoi que fassent valoir leurs divers arguments et quoi qu’ils entendent les uns et les autres par « stratégie », tous raisonnent dans le même cadre de référence – le fait social et technique massif qui commande désormais toute action humaine, quoi qu’elle vise, et en toute matière (transporter, enseigner, distraire, commercer, soigner) : le temps zéro de la télécommunication numérique, conçu dans les années 1950 en vue de la synchronisation des calculatrices électroniques des forces armées américaines – suivies de peu par leur rival soviétique – domine aujourd’hui largement l’ensemble des réseaux de transmission et de la logistique militaire, comme il domine l’ensemble des activités des sociétés instituées en réseaux de communication numériques. L’art de la guerre, comme l’art du commerce ou l’art de l’industrie culturelle, a lui aussi fini de se reconvertir à la norme dite du « flux tendu », dont l’âme ne connaît que la donnée statistique produit de l’intelligence artificielle. Arme nouvelle, le drone ne l’est donc que de par son gabarit – son envergure restreinte de gros jouet – puisqu’il ne matérialise aucune réelle découverte technique récente. Tueur programmé, cette torpille aérienne téléguidée s’inscrit dans une généalogie déjà bien patinée, celle des armes dites « furtives », à valeur stratégique limite puisque leur usage ignore par nature et par fonction la différence de la guerre et de la paix, et qu’il ne permet donc pas aux antagonistes qui s’en servent de déchiffrer leurs véritables intentions respectives : toute arme furtive s’utilise à la limite obscure de la guerre secrète, de la drôle de paix et des opérations de police transfrontalières baptisées « sécurité nationale ». Sous cette qualité, en rapport direct avec la structure géopolitique du conflit entre Israël et les milices combattantes telles que le Hamas, le drone frappe avec régularité au Proche-Orient.

Le drone réactive par ailleurs les représentations angoissantes suscitées par les torpilles de la guerre sous-marine nées avec la Première Guerre mondiale : l’arme sale et maléfique parce que non détectable introduit de la dissymétrie, renforce donc le style spectral des opérations de guerre du temps présent. Elle remet d’ailleurs en question le sens même du mot de « guerre » (et du mot de « paix »), comme le fait aussi l’idée informe de « terrorisme » et de « guerre au terrorisme ». Car le drone « liquide » sans préavis, confondant opérations de police et opérations de guerre, proscriptions, représailles et décimation préventive; d’où son extrémisme : cette zone grise, cette surfusion de l’intérieur (le pupitre de commande souterrain du lanceur) et de l’extérieur (la cible lointaine – quelle que soit la distance, 10 000 ou 20 000 km), sous haute computation numérique. L’artillerie, l’aviation et le génie opéraient par explosions d’obus, de bombes ou de fourneaux de mine – le drone, comme la torpille du U-Boot, vise plutôt l’implosion de la balle dum-dum : la coque trouée cédant sous la pression des eaux, l’immeuble qui s’effondre sur lui-même, ces formes de la destruction maligne parce que mal prévisible ou mal détectable valent signature d’une pensée spectrale du politique, qu’il s’agit de décrire avec soin, parce qu’elle complète la pratique de la guerre virale apparue avec les offensives cybernétiques sur le noyau dur des réseaux numériques. Elle aussi, la guerre virale travaille à l’implosion : par infestation, par contamination, par paralysie endogène importée, elle s’en prend au temps stratégique zéro du réseau Internet et de ses annexes, elle l’inverse en un temps « négatif » : la panne, l’écran blanc, ou pire, la déconnexion latente, son risque, son bruit de fond. Risque programmé dans la construction même du réel puisque ce dernier n’a pas d’autre structure que celui d’une machine, d’une connectique, pas d’autre régime que celui du « flux tendu », et que toute machine, par nature et par fonction, vaut panne possible, panne virtuelle, panne en sursis, connexion débranchée ou parasitée, court-circuit en puissance – comme la grippe aviaire pour les abattoirs qui nous nourrissent, comme l’analphabétisme génétique, la malformation continue de nos systèmes scolaires et universitaires.

Seconde caractéristique marquante du drone : la multiplication contemporaine de ces techniques soft de l’implosion n’a rien pour surprendre ; elle épouse l’esprit du temps dans ce qu’il a de moins spectaculaire et de plus ironique, les formes malignes de l’implosion démographique (désurbanisation des villes, désertification des campagnes), monétaire (la circulation spectrale des monnaies électroniques traversant les marchés en ligne et les infectant à la titrisation) ou scolaire (l’allongement de la durée moyenne d’études pour une baisse continue du niveau de connaissances, la désinformation active par prolifération de messages redondants et par conséquent l’intoxication continue de l’opinion publique par gavage optique et acoustique à intensité létale). « Spectral », il faut donc l’entendre au sens des physiciens disciples de Fresnel : quand j’expose un solide à de très hautes fréquences, je l'irradie, j’obtiens l’image photographique de sa possible déstructuration, j’en fais apparaître toutes les valeurs « atomiques », y compris celles de son anéantissement, celles de sa réduction à quelque éphémère potentiel thermonucléaire aveuglant.

Le drone ne manque donc pas d’avenir, tant s’en faut : cet enfant légitime de la torpille consolide le régime du Ni Guerre ni paix que nous pratiquons depuis les années 1930-40, il agrandit le champ des opérations hors droit où les militaires mènent des actions de police, et les polices des actions de guerre. Les coûts de fabrication du drone en font pour le moment le privilège des plus gros investisseurs. Encore un effort de miniaturisation, et il pourra se démocratiser – en feront acquisition, pour commencer, les discrètes armées de mercenaires employées comme intermittents de la guerre clandestine (dite aussi « sale »). Le drone monte en ligne, vecteur d’implosion infra-stratégique en attente de ses francs-tireurs.

J.-L. Evard


mardi 15 avril 2014

L'empire sans domicile fixe


« Sur vingt ans de pouvoir, j’en ai passé douze sans domicile fixe », note l’empereur des Mémoires d’Hadrien. On ne force pas les intentions de Marguerite Yourcenar, si l’on retient dans cette phrase un élément clef de sa réflexion d’historienne de la forme empire. Le célèbre récit aura hanté  l’écrivain plus de vingt-cinq ans : premières versions entre 1924 et 1926 (manuscrits volontairement détruits), reprises en 1934, 1937 et 1939, parution en 1951 – au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Plus de soixante ans ont passé depuis, le livre continuant sa lente révélation de grand classique non pas seulement des productions de la littérature, mais aussi de la philosophie politique. Tout invite donc à se demander ce qui pousse Hadrien, l’empereur déraciné, le César SDF, à calculer la part de ses années de voyage et la durée de ses séjours dans ses provinces, ses tentes, ses résidences – comme s’il singeait quelque jet manager de l’actuelle classe géopolitique.

Depuis la Renaissance, toute pensée du politique commence par récapituler l’histoire de l’empire romain, sur laquelle chaque génération revient comme à la grande énigme contenant toutes les autres. Creuset plus déterminant encore quand à son tour y plonge la génération de Yourcenar (née en 1903), celle qui traversera deux guerres mondiales. De cette empreinte romaine, de sa nouvelle fonction pivot au XXe siècle en particulier, un historien stratégiste, Alain Joxe, a donné, en 1991, une explication convaincante : « Ce que nous devons chercher dans l’Histoire, ce n’est [donc] pas “ce qui a si bien marché” dans le système romain, ultime couronnement de la chaîne des Empires depuis Sumer et Akkad ; il importe plutôt de chercher à quel moment, à quel niveau, de quelle manière le système mondial contemporain héritier de Rome et d’Athènes s’est articulé à la stratégie nucléaire et aux tactiques coercitives fines, autrement dit ce qui a “si mal tourné” . » Autrement dit : la transformation politique de la guerre et de la paix sous l’effet de la dissuasion nucléaire met fin, dit A. Joxe, à la longue histoire de la forme empire et de son type historique le plus pur, le cas romain.

D’évidence, sans jamais se pencher sur de tels raisonnements spécialistes (elle exerçait un autre métier), M. Yourcenar n’aurait jamais consacré tant d’énergie aux Mémoires d’Hadrien si elle n’eût pas pensé, elle aussi, que quelque chose, mais quoi ? « tournait » décidément très mal dans le vieux monde, avant même que ne commençât la fabrication artisanale, puis industrielle du feu nucléaire.

Parmi les motifs profonds et reconnus de la grandeur de son personnage de roman historique, le détachement lucide d’Hadrien adepte de l’enseignement stoïcien vient au premier rang. C’est pourquoi le récit de M. Yourcenar est devenu un inépuisable objet de méditation : Hadrien, succédant à Trajan empereur conquérant, résolu à maintenir l’empire mais sans plus l’étendre, usera son temps à constater l’impossibilité de son projet stratégique – mais sans la comprendre, n’en percevant que quelques symptômes alarmants. Une seule exception dans cette tragédie imperceptible de vingt ans de pouvoir intempestif : ce calcul désabusé des douze ans de transport et des huit ans de vie sédentaire. « […] je rêvais d’une armée exercée à maintenir l’ordre sur des frontières, rectifiées s’il le fallait, mais sûres. Tout accroissement nouveau du vaste organisme impérial me semblait une excroissance maladive, un cancer, ou l’œdème d’une hydropisie dont nous finirions par mourir », songe le jeune Hadrien quand, jeune consul envoyé aux frontières, il se prépare encore à la toge impériale. Programme classique des conservateurs grecs ou romains partisans de l’empire immobile, résumé par le Socrate de La République de Platon (IV 423b) : on peut «  fixer la plus juste limite que nos magistrats doivent assigner à l’accroissement de l’État et à l’étendue de son territoire, après quoi ils renonceraient à toute annexion – quelle est cette limite ? demanda-t-il [= Adimante] – […] tant que l’agrandissement ne compromettra pas l’unité de l’État [polis], qu’on l’agrandisse, mais pas au-delà », répond Socrate. Hadrien passera son règne à rêver de cette « fixation », il lui consacrera même, en se contredisant, un fragment de limes érigé par lui au cœur de la « Bretagne », l’île qu’il vient de réunir à Rome comme dessinant l’extrême nord définitif de l’étendue impériale.

Or le même partisan mélancolique de l’impossible empire immobile passe son temps à le sillonner. « J’occupais à tour de rôle les palais des marchands d’Asie, les sages maisons grecques, les belles villas munies de bains et de calorifères des résidents romains de la Gaule, les huttes ou les fermes. La tente légère, l’architecture de toile et de cordes, était encore la préférée. » Puis vient l’aveu, la phrase clef, la bourde stratégique, la confidence fatale : « Le seul luxe était la vitesse et tout ce qui la favorise, les meilleurs chevaux, les voitures les mieux suspendues, les bagages les moins encombrants, les vêtements et les accessoires les mieux appropriés au climat. »

Encore une fois, on ne force pas le récit en donnant à ces lignes la valeur ironique et critique d’un anachronisme furtif mis discrètement par l’auteur dans la bouche de son personnage. La  vitesse qui réjouit le Romain vaut clin d’œil au lecteur : ce plaisir des bolides, nous le projetons avec M. Yourcenar comme une fiction intelligente sur la scène historique. Intelligente, car l’anachronisme ici risqué contient en réalité une thèse véritable – et sérieuse – sur la nature de la forme empire : si l’empereur, d’origine divine par future apothéose, vit en mobile dans un espace-temps immobile, il le menace d’une forte tension dans ses œuvres vives. Hadrien n’étant pas Napoléon, sa jouissance de l’accélération solitaire violente la cinétique collective de son espace-temps, non pas même pour le plaisir de la transgression héroïque, mais par hédonisme – par goût du luxe, de la dépense sensuelle et ostentatoire interdite à ses sujets. Comment ne pas penser au mot aigre mais profond du « prince immobile », à Talleyrand notant dans ses Mémoires : « L’histoire des hommes nous donne ce triste résultat : c’est que l’esprit de destruction accourt dans tous les lieux où les communications deviennent plus faciles. » L’époque du nihilisme de la vitesse vient de commencer.

Quant aux raisons de M. Yourcenar, un siècle après Talleyrand,  de marquer par ce trait subsidiaire l’erreur et la faute de son empereur philosophe, on les devine sans peine. Ne voit-elle pas, dès 1914, des continents entiers se confier au même plaisir incomparable, au même luxe de la vitesse, et pour tous ?

J.-L. Evard

mercredi 9 avril 2014

Maïdan azimut


Le 1er mars dernier, nous concluions notre Bulletin (« Le méridien de Maïdan ») sur un pronostic que d’aucuns auront pu juger excessif ou lugubre : l’Ukraine, disions-nous, rentre dans l’étau de la dette souveraine et de la réannexion par Moscou. Cinq semaines ont passé, la Crimée vient de repasser dans la main russe, et les préparatifs de pronunciamento et de sécession qui s’accélèrent à l’est du pays nous ramènent au même périlleux exercice de prospective : que réservent aux Ukrainiens et que nous réservent les jours qui viennent ? À l’évidence, l’objectif prioritaire des Russes consiste à rendre impossible la constitution, moyennant élections, d’un gouvernement ukrainien en bonne et due forme : elle entérinerait la chute du désormais fantoche Ianoukovytch – et à tirer tout le profit d’agitation possible de l’actuelle période transitoire. Mais à plus long terme ?

Avant d’exposer l’argument, un bref détour. Rappelons, pour mieux le comprendre, une règle stratégique cruciale énoncée en 1960 par l’Américain Thomas Schelling, un des premiers experts de la théorie des jeux appliquée au politique : « S’engager à sanctionner le dépassement de certaines limites par l’adversaire implique une définition précise de ces dernières sous peine de voir celui-ci tirer parti de cette incertitude pour éviter la mise à exécution de la menace » (Stratégie du conflit). Pour leur plus grande part, les calculs qui guident les initiatives russes face à Kiev (et désormais, sur un ton de menace non déguisée, face à plusieurs capitales des anciens satellites du système pansoviétique) mettent à profit l’axiome de Schelling : ni les États-Unis ni l’Europe des Vingt-Huit n’ayant signalé leurs intentions avec netteté, ils ont par là même donné à Moscou une sorte d’invisible carte blanche – blanche comme la neige des Jeux de Sotchi durant lesquels, à mots à peine couverts, s’est joué, entre autres, le sort de l’Ukraine. La dislocation qui la guette correspond au montant des investissements géopolitiques résolus par Poutine en vue du maintien de l’empire pour les décennies à venir : forte des effets européens du tournant asiatique des États-Unis (dès le début du premier mandat présidentiel d’Obama), forte sur son flanc germanique depuis l’entrée du tandem Schröder / Fischka au conseil d’administration de Gasprom, forte d’avoir sauvé le régime de Bachar el-Assad, la Russie entreprend maintenant de rendre à l’OTAN aussi la monnaie de sa pièce – en force, revenir sur ses marches occidentales, laver les humiliations répétées des années d’effondrement de la structure soviétique (voilà pour le passé récent), multiplier ces exercices en prévision des ressources de puissance bientôt nécessaires aux frontières mongole et chinoise, ainsi que, au sud-ouest, dans les zones maritimes où transite l’or noir.

Mais on manquerait à la précision en faisant de l’unité OTAN l’adversaire (« occidental » ou « atlantique ») de l’empire russe. L’OTAN, agrégat hybride de structures américaines de commandement à petit personnel européen, Moscou sait fort bien comment y enfoncer un coin, et s’y emploie en ce moment même : parce que l’Europe des Vingt-Huit est une zone de libre-échange, une construction mercantile et bancaire, non pas un acteur géopolitique, parce que l’affaire Snowden a rappelé que l’empire américain ne pense pas autrement et la traite en conséquence, parce que les manœuvres pour l’hégémonie impériale se déroulent dans un jeu à trois (USA, Chine, Russie) d’où l’Europe est non pas absente mais inexistante, la stratégie russe de restauration impériale peut s’afficher sans fard, et jouer maintenant tous les avantages tactiques du jour. Dans ce contexte, le réseau est-ouest des gazoducs transcontinentaux s’avère ce qu’il est aussi de fait : une redoutable arme de pouvoir écologique à très haut coefficient stratégique.

Pour mieux prévoir à moyen terme les prochains échelons du drame en cours si près de nos propres banlieues, on évitera donc de faire de l’histoire ancienne : de ressasser les lieux communs de la guerre froide et d’utiliser le schéma corrélatif, celui du duel des années 1950 et 1960 entre OTAN et Pacte de Varsovie. Car la Russie en 2014 ne s’oppose pas à l’Ouest comme si elle était encore l’URSS : la Russie s’est affiliée à une internationale d’un autre genre que le Komintern ou le Kominform, elle fait partie des BRICS, où elle cherche le leadership, et peut espérer l’obtenir. L’efficacité de la stratégie russe sur ses frontières européennes tient à cette polarisation géopolitique de date récente : elle y représente et joue la dynamique des BRICS, alors que l’Europe nage encore dans le XXe siècle et ne se pense que par référence traumatique à lui, y compris dans ses autojustifications idéologiques de paravent dressé contre le spectre d’une troisième guerre sur le continent, répétant ou renouvelant 1914 et 1939. En revanche, dans les manœuvres de grande stratégie triangulaire auxquelles se livrent les États-Unis, la Russie et la Chine, celles-ci, bien que rivales, jouent ensemble la carte BRICS, les États-Unis représentant à eux seuls l’ancien monde dont ils sont – mais comme Nouveau Monde, hémisphère atlantique augmenté de l’hémisphère pacifique en 1941 – l’héritier involontaire et, n’en doutons pas, peu sentimental. Autrement dit : dans le champ de la grande stratégie, celui de long terme, celui qui compte plus que tous les autres, non seulement l’Europe n’existe pas, mais de plus a-t-elle l’intention ferme et manifeste de ne pas compter. Pauvre Ukraine !

Loin des conceptions de Thomas Schelling mais proche de ses soucis spécifiques de citoyen d’une république impériale (et non d’un État-nation), un autre stratégiste américain, Edward Luttwak, définissait ainsi, en 1983, la « règle universelle de la stratégie » : « on ne peut se retirer unilatéralement de la compétition sans dommage, et l’on ne peut y participer sans y mettre le prix » (La Stratégie de l’impérialisme soviétique). Dans la position pire qu’inconfortable qui est la nôtre, celle du spectateur juché de guingois sur son strapontin mal vissé, mettons au moins à profit les jours qui viennent pour méditer notre nouvelle condition d’Européens enfants des conventions de Maastricht, de Nice et de Lisbonne.

J.-L. Evard, 9 avril 2014