vendredi 13 décembre 2013

Après le Léviathan, suite (2)


Avant de mieux détailler l’espace-temps du Gros Animal Motorisé, faisons brève halte. Nous le pistons sur les traces de son ancêtre archaïque le Léviathan ; or, il s’est motorisé, transformé en animal thermo-industriel armé de turbines, de catalyseurs et de commutateurs, il faut donc s’attendre à d’importantes mutations et apprendre à le reconnaître dans ses incarnations actuelles : garder en mémoire le type, la Gestalt, ses fonctions essentielles – mais en dévisager les formes contemporaines – déchiffrer la fonction vitale mais dans les nouveautés de notre condition.

Qu’elle ait conservé quelques traits de ses origines, nous le présumons chaque fois que, comme Thomas Hobbes, Franz Neumann, Joseph Roth ou Pierre Naville  nous en revenons à l’emblème du Léviathan. Pièce maîtresse et inusable, parmi quelques autres, de notre mémoire collective, il a la vertu dangereuse de tous les monuments, la même que celle des fossiles : suggérer que peut se figer le temps, rêver, pour le craindre ou le désirer, que l’archaïque serait éternel. Évitons cette superstition fréquente chez les gardiens de musée et les historiens, leur culte excessif et mélancolique de la poussière, leur allergie à la fraîcheur surprenante des commencements. Que notre siècle ait engendré à sa manière son Gros Animal, en voici un témoignage récent – non pas une variante littéraire de l’allégorie biblique, tel le Moby Dick de Melville, mais un fragment d’expérience, extrait d’un souvenir de Theilhard de Chardin, un des tout premiers contemporains à nous proposer l’équivalent anthropologique actualisé de la figure archaïque des origines. De l’ébranlement de la Grande Guerre, Theilhard rapporte une intuition initiale : dans la masse des combattants organisés en corps d’armée qui s’affrontent sur le mode de la guerre de matériel, comme on disait déjà à l’époque, il reconnaît le Gros Animal. Comme au premier jour, la légion romaine se forme en tortue et la flotte en escadre (la société humaine n’est pas une meute), mais elle s’équipe de machines colossales, elle se forme en macro-systèmes (Alain Gras).

« L’atmosphère du “Front”… N’est-ce pas pour y avoir été plongé – pour m’en être imprégné des mois et des mois durant – là précisément où elle était la plus chargée, la plus dense, que décidément j’ai cessé d’apercevoir, entre “physique” et “moral”, entre “naturel” et “artificiel”, aucune rupture (sinon aucune différence) : le “Million d’hommes”, avec sa température psychique et son énergie interne, devenant pour moi une grandeur aussi évolutivement réelle, et donc aussi biologique, qu’une gigantesque molécule de protéine. Dans la suite, j’ai été souvent surpris de constater autour de moi, chez des contradicteurs, une complète impuissance à concevoir que l’individu humain, du fait même qu’il représente une grandeur corpusculaire, doit, comme toute autre espèce de corpuscules au Monde, se trouver engagé dans des liaisons et des groupements physiques d’ordre supérieur à lui-même, – groupements qu’il ne peut absolument pas saisir directement en tant que tels (justement parce que d’ordre n + 1 – à l’échelle de la cellule, le corps du métazoaire cesse d’être perceptible ; et la molécule à l’échelle de d’atome…) – mais dont l’existence et les influences lui sont, à de multiples indices, parfaitement connaissables. Ce don, ou faculté, encore relativement rare, de percevoir, sans les voir, la réalité et l’organicité des grandeurs collectives, c’est indubitablement, je le répète, l’expérience de la Guerre qui m’en a fait prendre conscience, et l’a développé en moi comme un sens de plus. »

Non seulement Theilhard de Chardin ne doute pas, il le précise en note, que ce « don », cette « faculté » vont « se généraliser rapidement au sein des générations qui montent » (l’attesteront en effet les beaux commentaires consacrés à ces lignes par Jan Patocka dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire), mais encore relie-t-il lui-même avec lucidité la genèse de son intuition théorique à une vision précise, moment crucial où la perception vive et personnelle se transfigure et se communique à autrui comme reconstruction allégorique de la réalité collective, comme expression panoptique du vécu ponctuel de la personne. (Theilhard nommera d’ailleurs cette initiation « La Grande Monade » : il n’eût pu mieux trouver.) « La nuit tombait maintenant tout à fait sur le Chemin des Dames. Je me suis levé pour redescendre au cantonnement. Or voici qu’en me retournant pour apercevoir une dernière fois la ligne sacrée, la ligne chaude et vivante du Front, j’ai entrevu, l’éclair d’une intuition inachevé, que cette ligne prenait la figure d’une Chose supérieure, très noble, que je sentais se lier sous mes yeux, mais qu’il eût fallu un esprit plus parfait que le mien pour dominer et pour comprendre. J’ai songé alors à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur qui n’ont eu, jadis, que des animaux pour témoins. Et il m’a semblé, à cet instant, que j’étais, devant cette Chose en train de se faire, pareil à une bête dont l’âme s’éveille, et qui perçoit des groupes de réalités enchaînées, sans pouvoir saisir le lien de ce qu’elles représentent. »

En peu de mots (cités ici à partir de la réédition d’octobre 2013 du Cœur de la matière dans le recueil intitulé Autobiographie spirituelle aux éditions du Seuil), l’écrivain reconstitue le moment initiatique de sa rencontre avec le Léviathan revenu : la découverte des échelles de grandeur, celle des champs de perception qu’elles commandent au vivant, la lecture à la fois physique et anthropologique du lien interactif entre l’individu et ses groupes d’appartenance, la corrélation du corps individuel et du corps social, le don visionnaire, chez celui qui s’ouvre ainsi à son monde, à sa situation et à sa condition, de recevoir cet enseignement non comme une péripétie personnelle, mais comme un événement commun, auquel tous participent à des degrés variables de présence et d’intensité.

Présence et présentation du Gros Animal Motorisé : on ne saurait imaginer meilleur emploi pour les philosophes à naître dans le nouvel Ordre hertzien, génétique, nucléaire et numérique.

J.-L. Evard, 13 décembre 2013

samedi 7 décembre 2013

Après le Léviathan, suite (1)


Rentrons donc un peu dans le détail de l’écologie du gros animal campé à l’enseigne du Léviathan, au billet précédent. Règle simple de cette méditation en plusieurs volets : maintenir l’allégorie théologico-politique de la tradition (imaginant le genre humain comme un « gros animal », tel Platon, ou exposé à la menace d’un « gros animal », tel le Léviathan du livre de Job), et décrire les mutations mentales que déclenche la motorisation de cet animal, à l’époque de la première révolution industrielle.

Pourquoi celle-ci, dans notre hypothèse, fait-elle époque ? Parce qu’en motorisant ses moyens de transport, l’espèce humaine récapitule toute son histoire précédente (à la lettre, le « cheval vapeur » des premiers ingénieurs physiciens récapitule joliment toute l’histoire antérieure de l’homme à cheval, il lui donne aussi une conclusion inattendue, le congé signifié par le nouveau couple homme-machine à l’ancien couple homme-cheval), au moment même de lui donner soudain une tout autre orientation : motorisé, un moyen de transport (char ou frégate) devient bien autre chose qu’une mécanique transmetteur de la mobilité animale (noria, cavalerie) ou de l’énergie naturelle (marine à voile), il devient un système artificiel d’accélérations. À la mobilité première spécifique du règne animal s’ajoute désormais l’artifice de l’énergie motrice synthétisée par la révolution thermo-industrielle. La notion mythologique et philosophique d’époque convient bien à cette figure de la bifurcation de deux technologies : cheval vapeur, voilà bien le nom d’une grandeur physique par où semble se répéter le passé et qui connote aussi une mutation, car les implémentations et les transformations d’énergie du moteur à vapeur ou à explosion permettent des accélérations d’accélération inconcevables à un métabolisme quelconque. Au cheval, je fais ici subir le même traitement qu’en son temps Francis Ponge à l’électricité.

Pour le gros animal motorisé, se former une idée claire et distincte de sa nouvelle condition anthropologique – il tend à vivre tel un corps automobile en accélération et décélération autorégulées – demande un effort tout particulier. Cette difficulté tient à la résistance opposée, dans son champ de conscience, à la perception et à la schématisation du mouvement. Obstacle mental que Tolstoï, ce cavalier infatigable, franchit avec élégance quand il note : « La continuité absolue du mouvement est incompréhensible pour l’esprit humain. L’homme ne comprend les lois de n’importe quel mouvement que lorsqu’il examine des unités données de ce mouvement. Mais c’est précisément de ce fractionnement arbitraire du mouvement continu en unité discontinues que découlent la plupart des erreurs humaines » (Guerre et Paix, III, III, chap. 1). Pour mieux nous comprendre nous-mêmes dans notre époque de progression géométrique des vitesses (moteur à explosion, génératrices et réseaux électriques, champs électromagnétiques), il nous faut apprendre à raisonner comme lui : nous entraîner à nous viser nous-mêmes et toutes choses avec nous comme la source, le motif et le résultat provisoires de notre propre motricité (thermo-industrielle) parmi les mobiles des milieux (préindustriels) que nous habitons et traversons. Par « continuité absolue du mouvement », Tolstoï ne désigne en effet rien d’autre que la simultanéité et la pluralité des mouvements d’un ensemble infini, celui des corps qui composent des univers – mouvements qui échappent à notre conscience du fait même que, pour nous orienter dans leur relativité générale, notre esprit se place en eux de manière à définir notre corps en mouvement comme origine et coordinateur mathématiques et physiques universels. Nous fractionnons le mouvement absolument continu parce que nous n’avons pas d’autre moyen de nous y insérer : nous le rapportons au nôtre, autant vaut dire à la valeur moyenne de ses accélérations et de ses décélérations – exactement à la manière de Galilée rapportant le mouvement du boulet en chute libre du haut de la tour au mouvement de la terre (en l’occurrence : l’apparente immobilité du sol où tombe le sphéroïde de bronze). L’erreur de notre perception répète et prolonge celle de tout vivant : pour lui, la vérité du monde résulte de la nécessité vitale, donc mentale, de s’en faire le centre. Penser la « continuité absolue du mouvement » exige de nous que nous nous libérions de cette construction égologique de notre milieu. La philosophie n’a pas d’autre fin que cette éducation. Tolstoï, en l’occurrence, nous enseigne l’effort de conceptualisation des durées qu’avant lui  avait déjà découvert Giordano Bruno et que Bergson, puis Deleuze chercheront à approfondir. La « continuité absolue du mouvement » ne nous devient accessible (sensible et intelligible) qu’à la seule et unique condition d’une véritable conversion : cesser de percevoir nos univers sur le mode autoréférentiel propre à tout vivant selon sa première et selon sa seconde nature. Conversion difficile car elle ne se confond ni avec une extase ni avec une épilepsie : il ne s’agit pas de détacher le moi de l’espace-temps, il s’agit au contraire qu’il rétablisse le temps (les durées) dans leurs proportions plastiques propres, qu’il se rétablisse comme durée, au rebours des méthodes technoscientifiques et des horlogeries qui la réduisent à l’objet résiduel, au tic-tac des conquêtes et de l’hégémonie du monotone espace euclidien.

         Pour apprendre à se jouer, selon cette école anti-égologique, de notre propre résistance à la perception élargie de cette relativité des corps en mouvement, l’effort de l’imagination corrigera l’inertie de la perception. Effort que fournirent les premiers témoins et interprètes de l’accélération caractéristique des révolutions industrielles – effort où il nous faut persévérer en discernant ce qui nous advient au juste du seul fait de l’accélération due à la motorisation. Effort à la fois conceptuel et poétique. Pour le concept, qui identifie, qu’on relise le jeune Valéry, ou Daniel Halévy ; pour la poésie, qui métaphorise, Ungaretti ou Apollinaire.

         Le schéma cinétique décisif, comme toujours en cas de bond technique inscrivant rupture dans la tradition, vint de la combinaison de deux mobilités qu’on a un beau jour articulées l’une à l’autre – quand jusque-là on les pratiquait séparément, et chacune pour ses effets propres. Le trait décisif du schéma de l’accélération est venu du couplage de deux moteurs aux fonctionnalités différentes : de la fonction de vecteur d’un moteur servant de plate-forme, donc d’auxiliaire d’accélération, à un second, tel l’archer monté à cheval qui décoche ses traits « plus vite » qu’un archer au sol. L’accélération ainsi obtenue résume la période de conception des premières fusées ou des premières torpilles, exemple familier, mais le raisonnement s’applique aussi bien à la réalisation des transmissions dites sans fil (les ondes « radio »), dont la logique d’accélération relève au total du même principe général : diminution des forces dites d’inertie par couplage répété des vecteurs branchés les uns sur les autres telles des poupées en gigogne. Au degré zéro de cette échelle des vitesses, le mouvement se donne comme de l’immobilité pure (la fusée est encore au sol, fixée à sa rampe de lancement comme la flèche dans son carquois, l’éclair dans la nuée), tandis qu’à l’autre extrémité l’ultime vecteur, porté par toutes les plateformes d’amont, se donne comme le plus rapide tous, le seul bolide de bolide qui puisse espérer rivaliser de vitesse avec la lumière (avant de s’inverser en trou noir et de retomber dans l’inertie, ce solide des solides).

Le schéma cinétique de l’époque des accélérations enchaînées et combinées s’illustre donc au mieux dans la notion mathématique de progression géométrique ou exponentielle, une cinétique inconnue des époques préindustrielles. Le moteur thermo-industriel concrète un système ouvert d’auto-accélération que semble ne limiter aucune frontière d’espace-temps – trait spécifique qui marque la coupure réelle d’avec les systèmes d’auto-accélération propres au règne animal. L’humanité thermo-industrielle se constitue en gros animal apte à construire et à modifier sa propre motricité, donc apte à changer de milieu à volonté, comme si elle se faisait multi-amphibie. Nouveauté qui, à elle seule, balise de fait une mutation sans précédents connus dans l’histoire de l’évolution.

Pour saisir en imagination la continuité absolue du mouvement que notre activité sensorielle de matière charnelle fractionne en data, il nous faut donc en passer par le raisonnement intuitif par où nous nous retrouvons, comme Tolstoï et Giordano Bruno, en empathie avec la relativité générale des univers et des multivers. Le raisonnement grâce auquel nous corrigerons en esprit les erreurs égologiques élémentaires indispensables à notre vie nue et précaire de bipèdes mi-animaux mi-machines, nous le devons aux philosophes-poètes qui protègent l’homo faber et l’ingénieur qu’il abrite : c’est lui qui arme et équipe la vie nue du bipède humain, l’introduit dans le milieu non animal et tout artificiel des accélérations cumulées, le hisse sur l’échelle, non de Jacob, mais celle des accélérations exponentielles – à l’image de l’homme-obus des expérimentations spatiales, à l’image des déflagrations nucléaires, qui ne sont jamais que des accélérations plus ou moins contrôlées de champs électromagnétiques. Or c’est ainsi que l’homo faber rompt de manière définitive avec son milieu animal d’origine : il avait été un singe supérieur au pouce opposable et au langage articulé, mais ces qualités, si elles firent de lui un mutant dans le règne animal, lui advinrent par accident, sans son intention. Les accélérations exponentielles découvertes par le gros animal procèdent bien, comme toute sa motricité, de son activité propre, mais calculée désormais comme fonction et en fonction de ses artefacts de l’auto-accélération généralisée : elle bouleverse, comme une seconde mutation toutefois « moins accidentelle » que la première, le régime interactif du naturel et de l’artificiel sous lequel eurent lieu l’hominisation, puis l’humanisation.

Or le raisonnement anthropologique ici condensé, et grâce auquel se récapitule le sens profond de l’époque des accélérations en chaîne, contient en lui-même une autre conséquence élémentaire. Les accélérations successives obtenues en deux siècles par les ingénieurs du gros animal ont une limite : le gros animal lui-même, qui ne risque cette progression géométrique des vitesses que dans l’intention, peut-être démente, de mieux contrôler la mobilité des corps parmi lesquels il se destine à vivre pour devenir une fois pour toutes le plus rapide d’entre eux (il introduit, ce faisant, le même principe hyper-cinétique de la course de vitesse entre groupes humains et entre individus) – le gros animal se prédestine ainsi à bouleverser l’espace entier de ces mouvements, non seulement pour répandre l’accélération et l’universaliser (ce qui revient à réintroduire des forces d’inertie dans l’ensemble du réseau des accélérations, à l’image des embouteillages provoqués par l'accélération, à espace constant, des véhicules ou des messages), mais aussi pour tenter d’échapper à cet espace de décélération – masse de résistance et de saturation intolérable à l’esprit de la course avec la « vitesse de la lumière ».

C’est pour cette raison que la colonisation des immensités stratosphériques figure désormais au programme des investissements et recherches de la techno-science – et ce simultanément à leur équivalent biologique et génétique, où l’on vise, autre événement anthropologique plus que considérable, à détacher la procréation humaine de l’humain jusque-là son vecteur et à la séparer artificiellement de son corps de chair sexuée. Le rapprochement s’impose, non pas par maniérisme technophobe, mais du fait même qu’à des échelles de grandeur différentes, la visée macroscopique et la visée microscopique obéissent ici à la même intention – que rend manifeste la nature irréversible de l’ensemble de ces enchaînements menant, les uns vers le clonage, les autres vers la fusion ou la fission nucléaires. Tous relèvent de la même échelle d’intervention : noyau manipulable de la cellule vivante ou protons et neutrinos de la structure dite atomique, les termes et l’horizon dénotent la même valeur ontologique du nano absolu (espace nano de l’ADN / ARN, temps nano de la déflagration atomique ou astrophysique). Ce « nano » absolu dénote dans l’espace infiniment réduit le même moment, le même trajet, le même projet, le même mouvement que la « vitesse de la lumière » en termes de temps infiniment accéléré. Le « plus vite » et le « plus petit » ne font qu’un. L’accélération exponentielle et la minaturisation de toutes choses aussi.

J.-L. Evard, 7 décembre 2013

lundi 25 novembre 2013

Après le Léviathan


La philosophie du politique a toujours fait large place au règne animal. Mises bout à bout en partant de la haute Antiquité, ses fables, ses allégories, ses analogies composeraient un opulent bestiaire, auquel l’époque contemporaine, en dépit de ses langages moins volontiers figuratifs, contribue autant que les temps passés. La puissance mimétique du masque découverte par les sociétés archaïques s’est ainsi conservée après la découverte de l’écriture et d’autres outils de la communication abstraite. Un des exemples les plus fameux en est resté le frontispice choisi par l’éditeur anglais du Léviathan de Hobbes (1651) : sous la citation en latin d'un verset du chapitre 41 du livre de Job, il fait figurer un monarque imaginaire (il s’agit du monarque idéal tel que décrit par l’auteur). Représenté comme un géant à visage on ne peut plus humain, le souverain couronné brandit de la main droite un glaive de preux, de la main gauche une crosse épiscopale. Il surplombe un vaste paysage : au pied d’une chaîne de collines, une cité opulente, au centre d’une contrée qu’occupent sous sa protection bourgs, villages et paroisses. La particularité du monarque – ce qui le distingue de toutes les images ordinaires du souverain absolu – ne tient pas qu’à sa taille disproportionnée : son corps se compose d’un fourmillement d’homoncules rangés comme des instruments forment un orchestre. L’artifice rappelle, si l’on veut, celui des tableaux d’Arcimboldo – à ceci près qu’il s’agit, pour donner corps au corps du souverain, de rassembler non une diversité, mais une collectivité uniforme de petits hommes aussi indistincts que les fourmis d’une fourmilière (comparaison chère à Campanella) ou les abeilles d’un essaim (image chère à Mandeville). Le graveur illustrait ainsi le théorème juridique auquel Ernst Kantorowicz donnera sa formulation la plus élégante : Les deux corps du roi. Manière frappante de dénoter la fonction symbolique du pouvoir : bien qu’invisible (sinon par le biais métaphorique ou allégorique), son corps à lui, quel que soit le régime considéré, n’a pas moins de réalité ni moins de finalités que le corps individuel de chacun des membres de la cité. Comme si, aujourd’hui comme hier,  il fallait décidément en passer par le fabuleux pour faire entendre l’essence intime du pouvoir, ses arcanes, ses prestiges : connaître le simulacre par le simulacre, et par lui seul.

On respecte donc cette tradition de pensée en se proposant ici de rentrer dans le détail de ce corps du pouvoir – tout en le considérant non pas en perspective géographique mercatorienne déformée, comme le fait non sans humour l’éditeur du Léviathan, mais dans la perspective physique de la techno-science contemporaine. Si le corps politique analysé par Hobbes s’appuie sur la figure biblique du monstre marin  qui lui-même incarne la toute-puissance hargneuse de l’Éternel forçant Job à le professer, il s’anime ainsi d’une double animalité : si chacun de nous est un animal doué de langage donc de société, notre communauté doit alors s’envisager comme un « gros animal » (Platon), celui-là même qu’évoque sans ambages le roi géant de l’estampe anglaise. D’où l’idée simple qui s’impose dès qu’on accepte de jouer le jeu de l’allégorie : ce « gros animal » ne sera pas le même selon qu’il est ou non motorisé. Demandons-nous donc, dans l’intention même du raisonnement allégorique ordinaire du politique, ce que signifie pour lui l’époque de la motorisation du bipède doué de langage : à coup sûr, un décentrement, une modification, voire une mutation de sa condition d’origine. Le corps politique, de l’Antiquité grecque à la Glorious Revolution qui stabilise et pérennise en Angleterre le principe parlementaire et celui de la balance des pouvoirs, habite le même espace-temps : il monte à cheval et galope, il franchit les mers, il court – tous ces déplacements connaissant mêmes accélérations et décélérations durant tous ces siècles, et ne variant que dans leur extension à la surface de la Terre : le bassin méditerranéen des débuts, la pénétration de l’océan Pacifique aux Temps modernes, la prise de terre américaine.

Or un jour, ce « gros animal » se motorise, et l’espace-temps dans lequel il s’était répandu par intrusions répétées (mais irrégulières) s’en trouve bientôt rétréci : à l’expansion comme mode de construction et d’institution de l’espace-temps fait place l’accélération, dont l’événement s’enregistre dans le champ de conscience dès le XIXe siècle. Événement qui vaut, pour l’Occident entier (donc pour ses dépendances aussi), basculement d’une époque à une autre : d’abord en expansion à la surface de ses environnements habituels ou défrichés, le « gros animal » perçoit sa propre histoire (la continuité de ses générations) en deux dimensions (celles du plan euclidien) à laquelle s’ajoute sans la modifier, sur laquelle s’articule sans l’altérer la dimension unique du temps circulaire et linéaire (Jugement dernier ou Progrès) ou la dimension égocentrique de l’espace-temps galiléen (en physique classique, celui qui mesure la vitesse du monde se présuppose par là-même immobile, simulation et condition de possibilité même du calcul).

Telle est précisément la fiction productive, la simulation cognitive que met en cause l’époque de l’accélération, la nôtre, celle qui succède à l’époque première de l’expansion. La valeur-limite des vitesses atteintes au fur et à mesure de la motorisation porte un nom virtuellement trompeur : par inattention naïve, nous nous donnons la vitesse de la lumière comme un seuil infranchissable, alors même que le calcul par lequel nous mesurons nos mouvements par relation au sien implique que nous maîtrisons bel et bien quelque chose, pour le moment, en matière de cinétique interactive : la vitesse de la lumière n’est jamais que la valeur aujourd’hui la plus exactement calculable des mouvements de désintégration de la matière que nous provoquons en physique nucléaire depuis un siècle environ. Cette vitesse n’est donc en rien un « absolu » : elle vaut expression mathématique simplifiée de la relation que le gros animal motorisé entretient pour le moment avec d’autres corps, animaux, végétaux ou nucléaires – elle a pour nous valeur éminemment relative d’indice spatio-temporel de nos mouvements au sein de tous les mouvements dont nous avons à connaître en tant qu’espèce vivante désormais motorisée (en tant qu’espèce animale du coup « moins animale » que durant sa première histoire). La vitesse de la lumière, comme les autres, tombe sous la loi imparable de l’aphorisme hégélien : tracer une frontière, c’est la franchir.

Les conséquences de la motorisation du gros animal sur le politique n’ont pas encore été considérées dans leur véritable portée, à commencer par cette évidence : le roi-philosophe de la pensée grecque, le souverain absolu de la pensée des Temps modernes, l’ingénieur technocrate des visions positivistes – toutes ces variantes du pouvoir légitime se réfèrent à un gros animal immobile au centre de son univers autarcique ou impérial. La motorisation a peu à peu vidé cette idéologie mécanique de son contenu : le gros animal reste en vie parce qu’en se motorisant (transports et communications) il se mobilise, et qu’en se mobilisant il abandonne l’univers immobile qui fut sa niche d’origine et s’en rapporte à d’autres mobiles à son image : horloges atomiques, ondes hertziennes, puces électroniques, c’est vous désormais qui pesez – mais subrepticement – sur les grandes migrations transnationales, les spéculations énergétiques, les marées noires de l’économie hors sol ou des monnaies numériques.

Le temps vient donc de décliner avec précision les effets de cette mutation anthropogène sur les systèmes de légalité et de civilité. Toute notre tradition politique se fondait sur les puissances de l’immobilité, religion gréco-romaine par excellence : la famille qui reconduit le pouvoir des ancêtres, le droit qui inscrit dans le marbre l’inamovibilité du domaine foncier, la constitution qui invoque l’assemblée du peuple sur sa terre et habilite la nation donc ses radicaux, le natal et le natif – toutes ces catégories plus que fondamentales du politique comme sanctuaire et crypte des origines et de la fin commencent de subir sous nos yeux l’assaut des puissances de la mobilité illimitée, selon la même logique d’accélération que celle, jadis, de la subversion du monde féodal par la richesse mobilière. La « fin de la géographie », cette formule n’est pas qu’une boutade, et elle concerne au premier chef la géopolitique : elle calculait des rapports de puissance en expansion matérielle au-delà de leurs frontières juridiques, il lui faut maintenant penser le passage de la puissance à son accélération (et à son inertie consécutive). Il lui faut surtout comprendre que l’époque de l’accélération, à la différence de celle de l’expansion, ne se joue que secondairement sur terre. Le Léviathan de la Bible et de Hobbes habitait les mers. Le nôtre préfère l’univers en dilatation de Hubble, celui dont les corps ne sont ni solides ni fluides ni corps noirs, mais très brèves stases provisoires d’un brassage au fond inconcevable, d’une genèse sans cesse recommencée. Nous n’aurons de Lois qu’en bonne connaissance de cause de ce prodigieux chaos.

J.-L. Evard, 25 novembre 2013

mercredi 13 novembre 2013

Noire Pierre noire


Si la tension qui gagne le théâtre de la grande guerre proche- et moyen-orientale augmente tant depuis quelques semaines, elle le doit à la simultanéité désormais patente des scénarios qu’il abrite. Ils se rapprochent de leur point de syntonie, le plus périlleux pour la suite du drame en cours. Simultanément, l’ASL syrienne perd du terrain et des forces dans ses propres enclaves, autour d’Alep ; l’Iran, qui appuie massivement le régime d’Assad, réussit sa campagne internationale auprès de l’opinion occidentale, avec laquelle Israël, désormais, multiplie sans fard les risques de rupture sur la question des colonies cisjordaniennes.

Cette énumération de situations ponctuelles ne doit pas tromper : elle décrit en réalité un seul et même emboîtement de sous-systèmes conflictuels, au sens où un unique incendie peut compter, et compte souvent plusieurs départs de feu, autant de foyers cause et effet d’un embrasement fragmenté oscillant à tout instant soit vers plus de fragmentation soit vers plus de volume et de combustion. Le palier atteint la semaine dernière, à l’occasion du report des négociations de Genève sur le nucléaire iranien, nous tient en haleine pour une raison précise : chacun des départs de feu de la guerre proche- et moyen-orientale atteint en même temps que les autres son point de bascule.

En Syrie, la base d’Alep se trouve désormais sur la défensive, et la reprise de la ville – la vieille cité a brûlé sous les bombardements – n’aurait de signification que sinistre pour la résistance à Assad. Les frontières jusque-là poreuses (Turquie, Liban) se transformeraient en murailles hostiles, dispositif d’encerclement qui inverserait la cinétique, les lignes de fuite du conflit jusque-là orientées vers la régionalisation équivoque de la guerre civile. Une défaite de l’ASL à Alep ne pourrait être stratégiquement « compensée » que par un déplacement géographique signifiant nouvelle intensification de la guerre régionale – l’entrée en guerre ouverte des factions adverses dans la nasse libanaise, où l’on vit déjà depuis des mois sur le pied de guerre. Qu’on nous pardonne ce raisonnement glaçant – sur le théâtre des guerres internationales, il n’y en a pas d’autre possible.

C’est précisément sur une alternative de cette nature que la nouvelle direction iranienne mise ses principaux atouts diplomatiques et géopolitiques : la fortune de ses armes en Syrie (milices, équipements, capitaux) exerce le même prestige que son progressif armement nucléaire – logique de la « suasion » décrite par les stratégistes. Ses étonnantes capacités logistiques et tactiques, à distance du front syrien pourtant, valent plus que de longs discours sur la résolution du régime à décrocher le statut de grande moyenne puissance pour l’ensemble de la région – mouvement que la diplomatie russe aura conforté dès le début par son efficace soutien à Assad, autant vaut dire à l’axe alaouite-chiite dont Moscou se promet sans doute de se protéger comme d’une ceinture sur son propre flanc islamique, sud-ouest russe riche de plusieurs virtualités islamistes.

Par rien entravée, cette implémentation de l’Iran – via le Hezbollah – dans la guerre civile syrienne aura ainsi valu formidable aubaine pour son ingénierie nucléaire civile et militaire. L’Iran atteint maintenant ce que les experts en la matière appellent l’« état de seuil » : il n’y est plus question de la production des composants, des processus et du contrôle de la fission nucléaire (niveau désormais atteint par l’intelligence iranienne, à l’abri des pasdarans), mais du montage des vecteurs et de la maintenance du parc. Le coup de maître de la diplomatie russe bouclier d’Assad qui consentit grâce à elle à lâcher ses armes chimiques sans perdre la face – ce coup valait coup double : à moyen terme, il signifiait aussi l’appui russe à l’autonomie nucléaire militaire iranienne. Téhéran, en cas de troubles en territoire islamique de la Fédération russe, saura payer sa dette en y faisant éventuellement la police, comme aujourd’hui en Syrie.

Bien des signes indiquent qu’au bout d’une décennie d’éloquents atermoiements, et dans la logique du désengagement moyen-oriental inauguré par Obama à rebours de Bush 1 et 2,  Washington s’est résigné et calcule déjà les conséquences du dénouement prévisible, un nucléaire militaire iranien. L’obstacle le plus sérieux, sur cette voie, s’appelle « Likoud ». Netanyahou, s’il pensait plier sous les injonctions de Washington, pourrait-il faire face à son aile droite ? Non, car il l’a lui-même choyée avec fidélité, tant, au fond, la perspective du « Grand Israël » était celle déjà de son maître Begin et que, par ailleurs, la solitude géopolitique d’Israël s’est aggravée ces dernières années (à l’image de celle des Palestiniens des « territoires occupés ») Et Netanyahou veut-il faire face à son aile droite ? Il ne le sait sans doute pas lui-même – ou pas encore. De Liebermann et d’Obama, lequel redoute-t-il le plus ? (Terrible dilemme, car Israël, d’une part, impatiente beaucoup la Maison Blanche, avec laquelle Tel Aviv ne joue plus désormais que les plus grosses mises, la pression politique des « colons » sur l’ensemble de la classe politique israélienne augmentant, d’autre part, à vue d’œil.) La diplomatie israélienne n’avait vécu, depuis Oslo en 1993, que du maquillage du statu quo en processus de paix : plus le parti des colons progresse, plus ce camouflage devient inutile.

L’« état de seuil » atteint par l’Iran décrit d’abord une situation technologique ; mais l’on voit bien qu’il y va là aussi, et surtout, d’un état limite ; et que cet état limite fait sens aussi et en même temps pour les deux foyers de conflit voisins que représentent, chacun selon son mode, la Syrie et Israël. La seule certitude, à un tel pic d’intensité, ne concerne que l’acteur apparemment inerte – et fort de son apparente force d’inertie – qui parle par la rhétorique châtiée et policée du ministre russe Lavrov : sur le théâtre du Proche- et du Moyen-Orient, le continent russe a récupéré bien plus que la marge de manœuvre conquise lors de l’affaire de Suez et perdue quand s’effondrait l’Union soviétique.

Du temps de la guerre froide, le bon ton et l’intelligence historienne voulaient que l’on dissertât sur le soviétisme comme sur  un « islamisme » de l’âge industriel (Jules Monnerot avait beaucoup contribué à cet engouement pour la comparaison, venue des disciples de Renan). L’empire soviétique disparu, les Russes nous ramènent aujourd’hui, de la métaphore devenue inactuelle, vers l’islam lui-même. Sans doute y placent-ils leurs pièces, comme jadis dans les Dardanelles ou en Crimée. Pour ce faire, il ne leur en faut pas moins opérer en restaurateurs intempestifs du statu quo arabe. C’est pourquoi la Pierre noire de La Mecque occupe elle aussi le centre du monde. Ce centre décentré y prétendait, comme toute théocratie ; mais il se disloque en guerres théologico-politiques. Nous, rescapés et Sisyphe de la sécularisation, devons l’aider à mieux porter ce roc si lourd sur sa nuque. Là-bas, c’est aussi de nous qu’il s’agit.

J.-L. Evard, 13 novembre 2013


dimanche 10 novembre 2013

Errata mea, culpa nostra


« Les Vingt-Sept », ai-je écrit dans le billet d’avant-hier, oubliant la République de Croatie qui, entrée dans l’Union européenne le 1er juillet dernier, en devenait ainsi le vingt-huitième membre actif.

Méditant sur les raisons possibles de cette inattention et sur les moyens d’en prévenir d’autres du même acabit, ou même de moins vénielles, il me vient que l’injuste soustraction ainsi commise coïncide avec une injuste addition. La nuit dernière, après un bref suspense, les négociations sur le nucléaire iranien ont à nouveau achoppé. Rendez-vous fut pris pour le mois de décembre.

Parcourant les manchettes de la presse qui se juge autorisée à évaluer en connaissance de cause l’attitude de la diplomatie française – plus « dure » que de raison, répètent les fiers échotiers –, je remarque l’événement à demi-caché dans le non-événement de la suspension des tractations qui durent depuis dix ans : font partie des puissances en palabres et la République française, représentée par Laurent Fabius, et l’Union européenne, représentée par Catherine Ashton.

Je ne suis donc pas le seul à cafouiller, et les transitions que nous traversons mettent la logique, le langage et le monde à épreuve de plus en plus plus rude : face à la République islamique d’Iran, chaque État européen ne compte donc pas pour un, mais pour 1 + 1/28, tandis que la République fédérale des États-Unis (51 États) ou la fédération de Russie valent chacune une voix et une seule. À moins que je me trompe et qu’en fait la fraction vaille multiplication : qu’il faille ajouter au solde positif de l’Union européenne les 28 voix des 28 membres du club, et que madame Ashton ne s’imagine parler au nom de 29 unités politiques ? 1 point pour l’Union + 28 points, si du moins l’on raisonne comme certains des amis d’Alice au pays des merveilles, ou comme le Vatican, dont le chef, élu par quelques dizaines de cardinaux, parle, dit-on, au nom d’un milliard de chrétiens.

Seulement, l’anomalie du 1/28 – ou celle du 29 = 1 – ne relève ni du régime des erreurs ni de celui des fautes, mais de celui des symptômes éloquents. Elle signale sans équivoque l’état des lieux : l’inconsistance juridique où s’enferme un corps politique – l’Union européenne – qui se comprend encore comme la somme de chacune de ses parties, mais comme une somme… partielle, aussi… partielle que le transfert ou le partage de souveraineté effectif mais non consommé en quoi consiste le régime hybride de l’Union depuis la signature du Traité de Lisbonne. (« Hybride » ? oui, donc incohérent et paralysant.) Somme par conséquent bancale, bancroche, somme malheureuse, somme encombrée de son reste insoluble, somme bègue, triste handicap.

Le 1/28 de légalité absurde ainsi mis en scène pèse sans aucun doute plus lourd que mes bévues de publiciste. Que mes  lecteurs – et ceux de Croatie d’abord – ne m’en excusent pas moins. Quant à ceux d'Iran, ils savent le sérieux de l'affaire : l'arithmétique de l'identité européenne leur rappelle sans doute la géométrie des négociations de paix menées à Paris entre le FNL vietnamien et les diplomates de Kissinger elles n'avaient pu commencer qu'une fois admise l'exigence des Vietnamiens de substituer une table ronde à celle rectangulaire d'abord proposée aux deux délégations. Sens des nuances venu en droite ligne de la haute école; grand style, auquel la vieille institutrice Europe devrait la première rendre un hommage aussi vibrant que sincère.

J.-L. Evard, 10 novembre 2013

vendredi 8 novembre 2013

Sinistre jubilé


Méconnaissable, il l’est devenu en peu de temps, le président. Ce ton de jovialité permanente qui tranchait aussi bien par son affectation de désinvolture, par l’exception louable de cet effort de légèreté au sein d’une classe politique plus portée vers le masque toujours exaspéré de Poutine que vers celui toujours hilare de Tony Blair ; cet œil toujours au bord du pétillement, invitant à la détente, au bon mot, au verre pris sur le zinc ; ce ton de pince-sans-rire apte à la gouaille : cette silhouette de notable bon enfant a disparu. Celle qui lui succède ne laisse pas d’intriguer : après la bonne franquette, le blues, la berne, la bile. Les rumeurs de commères des journalistes qui commentent les habits neufs du président Hollande – le nouveau look du pouvoir, sa plainte discrète mais insistante – invoquent la catastrophe du leadership, les sondages. Soit ; mais il faut aussi parier que ce masque du pouvoir consterné ne représente pas seulement ses états d’âme de capitaine impopulaire, la passivité souffrante du mal-aimé de service, et qu’il en commente aussi les actes, l’activité calculée, les intentions perplexes. Comme sur la scène du théâtre , le Masque n’a pas tant pour fonction mélodramatique de cacher le visage du comédien que d’enseigner à temps au public, dès le début de l’intrigue, la série des actes plausibles de la part de qui incarne tel rôle, ou tel autre : le Preux, le Traître, le Fantôme, la Courtisane – toutes positions et professions constantes dans un récit rendu intelligible du fait que seules les péripéties en forment le moment de variation, d’inattendu, de pathétique. Les personnages, quant à eux, ne souffrent que de vivre dans un monde qui change : eux, le Masque le souligne, ne changent pas, ne changent jamais. Essence de la tragédie, grecque ou nippone. Raide et lent, ennuyeux, le Masque – brève et fluide, palpitante, la tragédie. Immobile, le caractère – électrique, l'anecdote.

L’acte commémoratif célébré hier au palais présidentiel – introduire cérémonieusement à l’anniversaire n° 100 de la Grande Guerre – fait certainement déjà partie des gestes les plus lourds de sens et les plus tragiques du quinquennat, et ce d’autant plus qu’il porte en lui, et avec quelle éloquence ! l’épais silence des nations en guerre – en guerre totale – il y a cent ans. Sauf erreur de ma part, elles étaient vingt-sept en 1918 (six en 1914 : les trois de la Triplice et les trois de l’Entente cordiale augmentée de la Russie des czars). Seul un romancier de talent aurait pu imaginer et oser la coïncidence numérique : que l’une d’entre elles, toute seule, et de sa seule et solitaire initiative, se détacherait de la communauté des Vingt-Sept – l’actuelle Union européenne – pour inviter à cet anniversaire comme on invite chez soi à l’occasion de quelque circonstance festive, privée ou privative.

Nous avions déjà relevé, dans nos billets, de ces messages subliminaux délivrés au monde par la France quand, par exemple, elle vend des Airbus A320 comme s’ils étaient sa progéniture, sa créature, sa prouesse propres : le pouvoir, depuis qu’en Europe la « troïka » a succédé à l’entente franco-allemande, le pouvoir parle de nouveau un langage… national (même quand la juteuse marchandise placée avec habileté chez quelque pays émergent pressé d’acheter le dernier cri porte label européen, ou franco-allemand, comme c’est le cas des grosses machines EADS). Dans cette manière indirecte, pour les responsables européens, de déclarer d’eux-mêmes, mais à voix basse et peu fière, qu’ils ne veulent pas du grand projet européen et qu’ils traînent désormais comme le pire des boulets l’impuissance des institutions transnationales nées des Traités de Rome, Maastricht et Lisbonne, dans ce drame inglorieux la France ne fait pas exception (elle n’est pas la seule à pratiquer un inconsistant double langage national et à n’inventer aucun langage vraiment transnational, elle n’est pas la seule à faire comme si une puissance politique pouvait longtemps reculer pour mieux sauter – mais sans jamais… sauter). Seulement, hier, sur l’initiative de François Hollande et à propos de la Grande Guerre de 1914-1918, elle vient, à ce désenchantement morbide et massif,  de rajouter une énorme louche, une dose létale.

À cette inconduite européenne, à ce retour (mal) dissimulé du national dans le transnational, s’ajoute une seconde erreur, tout aussi fatale. Hier aussi, un proche du pouvoir, J.-P. Chevènement, le rappelait à des journalistes qui l’interrogeaient – en vrac – sur le sens du titre de son dernier livre en date (1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?) : pourquoi dire, aujourd’hui encore, « Première Guerre mondiale », en dépit de ce qu’enseigne la rétrospective d’un siècle écoulé, à savoir qu’en août 1914 c’est une seconde Guerre de Trente ans qui avait commencé ? L’idée n’est pas neuve : dès le début des années 1960, elle apparaît sous la plume de Raymond Aron (qui lui-même la devait à des intuitions de disciples allemands de Schelling), elle réapparaît sous la plume de Romain Gary (on connaît peu son Éducation européenne, un des plus grands livres nés des années atroces de la « Seconde Guerre mondiale »). Mais l’ironie parfois glaciale de l’histoire en décide autrement : c’est à la minuscule postérité de Jaurès internationaliste hugolien mort pour son utopie européenne, c’est à un socialiste français devenu chef d’État qu’il reviendra donc, cent ans après le début de la seconde Guerre de Trente Ans, de renationaliser ce conflit. Tout honnête homme, et depuis longtemps, aurait d’abord convoqué l’Europe entière à se souvenir collectivement – et à associer à ce travail de deuil les États d’Amérique, d’Asie, d’Afrique (les colonies françaises ! le sang des zouaves dans les cratères de Douaumont !) et d’Océanie entrés comme par un enchaînement fatal dans la Grande Guerre. La solennité aurait commencé dans l’enceinte du Parlement européen – non pas dans une capitale. Le collège des chefs d’État concernés l’aurait présidée – non pas l’un d’entre eux, profitant, qui plus est, de cette impudence historienne, pour suggérer aussi, au passage, dans quelles intempéries lui-même se débat.

Gâchis d’autant plus stupéfiant (au fond, qu’est-ce qui y oblige ? les anniversaires ne coûtent rien et ne demandent qu’un peu de cœur et de noblesse), instrumentation d’autant plus déplacée que cette renationalisation intempestive de la seconde Guerre de Trente Ans, près de vingt ans après l’échec européen autour de Sarajevo assiégée et des débuts de génocide sur le sol balkanique post-communiste, s’organise sur fond de retour de l’hypernationalisme dans les plus vieilles nations européennes où montent vers le pouvoir légal « populisme » (situation hongroise, néerlandaise) et « régionalisme » (situation catalane, flamande). Tous ces -ismes, réduisons-les plutôt à un seul, et qui a le franc avantage de désigner la double inconvenance de temps et d’espace de cette régression et de son orchestration : si le provincialisme se déchaîne aujourd’hui en Europe comme il le fait désormais sans plus aucune vergogne, c’est pour dire – à son insu ou à son corps défendant ? – que l’Europe devenue province du monde, non seulement s’y résigne (cela ne date pas d'hier), mais qu’en outre elle choisit les médecines douces et lâches qui lui permettront de survivre – mais sous anesthésie générale. (Il est vrai que, d'ici peu, l'euthanasie sera légalisée.)

Province, nous l’étions déjà dans l’espace – depuis l’entrée en lice des États-Unis (un avènement qui, produit en deux temps, avait duré un siècle : 1823, doctrine Monroe ; 1917 : entrée en guerre sur le sol européen). Nous voici désormais province dans le temps : nos princes commémorants ne consultent plus Clio la muse de l’histoire. Commémorer pour oublier : le devoir de mémoire arrive enfin à ses fins.

J.-L. Evard, 8 novembre 2013

jeudi 31 octobre 2013

Essorer pour penser


Dans Judaïsme au présent, paru en 1987 (la traduction française date de 1992), le rabbin Emil Fackenheim s’interroge, au chapitre 9, sur l’expérience de la prière – quand il s’agit de « choses graves », de situations extrêmes. Il s’appuie, entre autres, sur le cas de la guerre, du combattant s’exposant à la mort : « Durant la Première Guerre mondiale, les soldats allemands devaient choisir entre deux livres à prendre avec eux sur le champ de bataille : la Bible, ou l’œuvre de l’athée Nietzsche, Also sprach Zarathustra (Ainsi parlait Zarathoustra). Il est peu probable que le haut commandement militaire allemand s’intéressât aux états d’âme des soldats allemands ; il ne recherchait qu’une seule chose : les  motiver à se battre pour la patrie ; et dans leurs vues, ils pouvaient indifféremment sacrifier leur vie avec ou sans Dieu. »

Lignes des plus édifiantes ! Grâce à elles, nous pouvons comprendre ce qui nous désarme tellement, aujourd’hui, dans notre propre conjoncture, dite à la légère de « retour du religieux ». Car une simple anecdote nous enseigne d’un seul vif éclairage dans quelle obscurité patauge le « haut commandement ».

Le haut commandement militaire, d’abord, qui, indifféremment, alourdit la besace du fantassin, soit d’une Bible, soit du livre dont l’auteur avait lui-même prévu de l’intituler « Le Cinquième Évangile » et n’en passait pas moins pour « nihiliste », ou « libre-penseur » – mais, quoi qu’il en soit sur le fond, l’état-major juge indispensable de munir le soldat d’un bréviaire, d’un viatique pour la foi et la conscience, remis officiellement par l’État : le fantassin allemand, apprenons-nous, part aussi en guerre comme fantassin chrétien ou, osons cette insolence : comme fantassin judéo-chrétien. (Et au Ciel où il apprend la nouvelle, Nietzsche, l’anti-Bismarck, s’est-il senti honoré ou ridiculisé ? Malin qui le dira.)

Le haut commandement théologique, ensuite, qui, en la personne d’un rabbin lettré plus que fin, ne juge pas utile de méditer l’évidence : si l’État harnache ses soldats d’un livre pieux (les Psaumes ou Zarathoustra, celui-là ou un autre, mais une lecture scripturaire obligatoirement), la guerre qu’ils mènent relève-t-elle alors de la politique religieuse de leur empire ? Ou bien mènent-ils, et même à leur insu, une guerre de religion ?

Passe encore que ni Moltke ni Ludendorff n’aient pris le temps de trancher la question. Ces stratèges s’en remettaient sans doute au jugement des experts (en août 1914, dans toute l’Europe et en Russie, les écrivains ne manquaient pas qui dissertèrent sur les motifs théologiques de la guerre des nations ou de l'apocalypse des empires). Qui se doutait alors que bien peu de temps après le grand ébranlement commencerait le siècle des « religions politiques », et que celles-ci, à commencer par le fascisme, se fonderaient d’abord sur le culte de la violence guerrière érigée en métal précieux des vertus civiques ? Culte d’autant plus tragique que la Grande Guerre avait justement annoncé la dépossession du guerrier sous l’effet peu héroïque de l’industrialisation de la guerre, laquelle rapprocha d’ailleurs l’ensemble des non-combattants aussi de la zone infernale des massacres mécaniques, balistiques et chimiques.

Qu’un demi-siècle plus tard l’équivoque ne soit pas dissipée chez ceux-là même auxquels s’imposent toutes les raisons les plus urgentes de faire la lumière sur le malentendu premier – voilà qui ne peut qu’intriguer. L’équivalence fabriquée à la louche par l’intelligence militaire et politique entre des littératures baptisées religieuses pour la même raison qui fait dire « musique » la chamade ou la diane des casernes, ce catalogage relève de la logique des ratons laveurs chers à Prévert – et du quotidien forcément expéditif des escadrons et de leurs subrécargues. L’historien profite de l’aubaine : il note qu’en 1914, et en terre luthérienne, la sécularisation est cause et chose encore si confuse que les plus hautes autorités ne voient pas malice au clair-obscur du sacré et du profane. Mais le philosophe en fait autant, et il note qu’un homme de foi, un rabbin né en Allemagne et rescapé de la Shoah, ne sourcille pas, lui non plus, quand, plus de soixante ans plus tard, il voit l’intelligence militaire allemande de 1914 mettre à égalité tant d’incompatibles. Un tel homme a toutes les raisons de se demander pourquoi, à défaut de la Bible, Nietzsche, en 1914, doit garnir le havresac d’un soldat (allemand) ; et de se demander, devant le fait en question : « Politique religieuse ou religion politique ? » Mais cet homme peut, faut-il croire, s’en passer.

Je ne m’attarde sur le cas d’Emil Fackenheim que pour une seule raison : sa parfaite valeur d’exemple dépourvu de toute fioriture. N’en sommes-nous pas, aujourd’hui, au même point d’ignorance, de perplexité et d’incertitude que lui ? (Un cas flagrant : celui d’un des spécialistes reconnus des « religions politiques », Emilio Gentile, dont l’ouvrage de 2001 traduit en français en 2005, Les Religions de la politique, ne distingue jamais entre lesdites « religions de la politique » et les « religions politiques ».) Et cette ignorance, cette perplexité et cette incertitude, égales à elles-mêmes de génération en génération, ne sont-elles pas la raison massive, voire unique, de nos pataugements sans fin dans les brouillards épais des nouvelles guerres… que, hélas, il faut dire, par défaut, « de religion » tant qu’une tête bien faite n’aura pas réduit l’équivoque ? épuré les concepts ? nettoyé le langage ?

Cela ne va-t-il donc pas de soi : quitte à devoir vivre en animal de conflit, ne serions-nous pas bien avisés de donner à nos conflits leur nom juste et leur juste nom ? de cesser de faire passer Nietzsche pour un athée, à la manière simpliste du père Henri de Lubac s. j. ? de les nommer, ces conflits, selon leur nature véritable, et d’accroître ainsi nos chances de les conduire en loyaux adversaires instruits plutôt qu’en fielleux ennemis ignares ?

J.-L. Evard, 31 octobre 2013