lundi 22 juillet 2013

Made in Snowden


Quant à sa version allemande, l’affaire Snowden s’avère conforme à nos prévisions du 30 juin ; d’abord rampante, devenue bruyante, elle ne fait que commencer. On gagne d’ailleurs à la considérer sous ses deux échelles, la locale et l’impériale.

Échelle locale (proposition directe) : « Germany made in Snowden ». De tous les pays européens dont les réseaux de communication sont passés sous le contrôle de la NSA du général américain Keith Alexander, la RFA paie sur la scène publique le tribut le plus lourd, qui commence même de jeter son ombre sur les élections législatives de l’automne prochain. Les raisons de ce privilège négatif ne surprendront personne : sur le sol européen, la RFA et la RDA (où l’actuelle chancelière, qui y est née, avait commencé sa carrière politique dans l’appareil communiste) avaient dû de voir le jour à leur fonction de laboratoires jumeaux et de théâtres avancés de la guerre froide. L’appareil d’État allemand, à l’ouest, ne surgit pas seulement, en 1949, de l’habileté tactique de l’équipe Adenauer négociant avec les Alliés la Loi fondamentale commune aux onze Länder et le réarmement de la République fédérale sous parapluie nord-atlantique – son personnel politique et administratif avait fait l’objet d’une sélection soigneuse de la part des sections politiques des services secrets américains, l’OSS, créée pendant la Seconde Guerre mondiale en amont de la « dénazification » prévue par la Maison Blanche après capitulation sans conditions de la Wehrmacht. Jusqu’au début des années 1980, la vie politique allemande se constellera donc de « scandales » en tout genre, dus tous au surpoids de l’administration américaine sur l’exécutif ouest-allemand (doctrine Hammerstein ou scandale des Starfighter en 1960-62, par exemple) et sur son utilité pour elle dans l’économie de la dissuasion nucléaire (jusqu’à la crise des missiles des années 1982-1986). Personne de sensé ne s’étonnera donc de bonne foi du profond marquage américain sur l’économie sécuritaire de l’actuelle RFA. On n’hésitera pas à le dire structurel, ou constitutif.

Échelle impériale (proposition réciproque) : « Snwoden made in Germany ». Depuis les premières révélations du transfuge américain réfugié en Russie poutinienne, il est de bon ton, chez les éditorialistes pressés, de citer Orwell et son 1984. Les « aspirateurs » de messageries et de téléphonie partout branchés par les plombiers infatigables de l’oncle Sam n’imposent-ils pas irrésistiblement le souvenir du cauchemar littéraire imaginé par le grand écrivain anglais rescapé de la guerre civile espagnole ? « Big Brother » : Orwell avait Staline en tête, mais le caractère systémique de la mise sur écoutes de la planète par la NSA autorise l’allusion (ou la facilite). Comme si Big Brother venait de changer d’empire, le voici yankee pour l’occasion, chargeant d’un péché de plus l’hyperpuissance déjà en mal d’image.

À cette échelle « macro », celle où la connaissance sérieuse des faits vérifiés et l’usage des hypothèses raisonnables demandent le plus d’effort, les terribles simplificateurs peuvent s’en donner à cœur joie – raison pour laquelle on voit à nouveau fleurir les homélies « anti-totalitaires », celles qui visent dans le « cyberspace » l’infrastructure par excellence de la domination sécuritaire à l’époque de la « guerre hors limites » (cf. La Quinzaine géopolitique du 22 juin 2013). Du coup, telle une vieille éponge qu’on recycle, un non-concept aussi prestigieux et aussi suspect que celui de « totalitarisme » refait surface : comme toute denrée avariée qu’excuse une pénurie, il bénéficie du dérèglement sécuritaire provoqué par le 11 septembre 2001, et il correspond par contrecoup aux pressions implacables exercées par les Etats-Unis depuis la seconde guerre d’Irak sur leurs alliés pour le partage des frais logistiques, policiers et juridiques de cette guerre. L’affaire Snowden, sous cet angle, vaut réplique à l’affaire de Guantanamo : à l’existence déclarée d’une zone américaine de non-droit (droit de la guerre, droit des gens) étendue au Proche-Orient et à l’Europe impliqués dans le « trafic », la détention ou l’exfiltration des prisonniers islamistes ou des talibans captifs de l’US Army. Aucun historien, aucun politologue sérieux n’admettra de voir dans ces séquences erratiques de la « guerre au terrorisme » les prémisses d’un « totalitarisme » new look, il sait en effet que, depuis Hobbes, le Léviathan tire sa légitimité de la garantie de sécurité et de  privacy qu’il offre aux sujets en échange de leur soumission à la volonté du Souverain. Les atteintes qu’il porte, à l’occasion, à la séparation des pouvoirs ou à l’habeas corpus minent ce contrat fondamental, elles n’ont pas besoin pour ce faire de la manipulation pseudo-religieuse du lien politique commune au fascisme, à l’hitlérisme et au stalinisme. Est suffisamment grave en soi qu’un militaire américain ait été habilité à une mission de police secrète par la République des États-Unis et son gouvernement dûment élu – à espionner trois continents avec lesquels toutefois il ne s'imagine ni ne se trouve en guerre. Mais l'épisode n'interroge pas seulement la substance des constitutions républicaines de référence et leur avenir du point de vue sécuritaire des grandes bureaucraties militaires : il indique, dans l'économie du "Ni paix ni guerre" inauguré dans les relations internationales depuis 1945, l'institutionnalisation – nécessairement irréversible – de la guerre virtuelle, au sens d'abord informatique du syntagme, puis en son sens politique propre. La virtualité de la guerre concrétise la disparition du théâtre de la guerre : "hors limites", la formule se lira à la lettre pour décrire ce nouveau régime de la virtualité multiforme, véritable trou noir de la volonté politique où s'abolissent comme par attraction réciproque les oppositions traditionnelles de la paix et de la guerre, du civil et du militaire, de la sécurité et de la liberté. Trou noir des intensités politiques où se dépolarisent simultanément le calcul totalitaire et le principe républicain.

La frivolité qui inspire les raccourcis « anti-totalitaires » n’en trouve pas moins son non-dit dans une réalité amère aux utopies de la communication émancipatrice. La période où les infrastructures du « Nouvel Ordre Numérique » pouvaient passer pour « américaines » et, à ce titre, pour les outils idoines de la domination de l’empire américain sur le reste du monde – cette période s’achève du fait même de la généralisation du Réseau intégral  et de ses désormais nombreuses possibles réplications hard et soft hors la zone de contrôle direct et légal de la Rand Corporation, de Microsoft et tutti quanti. Comme l’avait entrevu Hans Blumenberg dès 1987, le Réseau s’est substitué au sol : « pour les réseaux, il faut un médium, et non plus un sol » (Le Souci traverse le fleuve, p. 119). Au fur et à mesure que l’empire américain, dans la logique même de sa conversion enthousiaste au culte des « autoroutes de l’information », s’est détaché de son sol (ensemble impérial du heartland et du rimland) pour se transporter dans « la Toile » (ensemble hertzien stratosphérique) et a emporté avec lui le reste des continents, il les a éloignés eux aussi de leur sol. (Al Qaida ne fait la guerre ni pour une terre ni pour un nomos, mais pour un réseau de fibres optiques (des chaînes de télévision, des communiqués, un pur passage publicitaire et nomade) – symétriquement, le pouvoir américain a bien pris soin de ne pas mettre le corps de Ben Laden en terre après sa liquidation, mais de le jeter à la mer : tous moments qui affichent un à un leur justification particulière mais concourent tous à la même fin, la liquéfaction de la structure impériale, sa conversion à la loi des flux.)

Cette déterritorialisation-là n’a assurément rien de commun avec les guerres de conquête, prises de terres et autres expropriations de l’histoire des empires – et d’abord pour la raison qu’elle survient comme le résultat voulu et recherché d’une longue surrection technique et technologique universelle. Plus le Réseau se ramifie et prolifère, plus il se décentre – selon la règle première de son économie fractale de boucle matrice de boucles en métastases, prolifération directement opposée à l’espace-temps de l’empire comme principe romain d’hégémonie exercée sur la surface terrestre et maritime comme sur ses voies de transport.

Le contenu de l’affect néo-anti-totalitaire que cristallisent les affaires Wikileaks et Snwoden ne tient pas à autre chose qu’au vertige croissant au fur et à mesure qu’augmente la faille qui écarte du sol, sur lequel avait toujours vécu homo erectus, le Réseau hors sol et hors temps qui nous attend. Sous cet angle, il faut souhaiter, comble de l’ironie, que les Américains comprennent les premiers cet événement, son élémentaire logique interactive, celle-là même qui ébranle tous les pouvoirs dictatoriaux ou autarciques, mais qui exige aussi des sociétés ouvertes qu’elles choisissent entre la Terre, lente, lourde, et le Réseau, nébuleuse électronique en suspension galactique. Tendance de longue durée, déjà sensible dans le fait que nous enterrons de moins en moins nos morts, et les incinérons. Eux les premiers nous montrent la voie : nous hissons les voiles, nous quittons la Terre. Événement encore lointain mais déjà vertigineux.

J.-L. Evard, 22 juillet 2013

mercredi 17 juillet 2013

La domination par les astres. Ou : De l'avenir géopolitique des exoplanètes


« Gouverner, c’est prévoir » : à ce lieu commun venu du plus vieux fonds proverbial, la volonté de domination par l’art de la prédiction exacte et calculée, projet déterministe s’il en est, aura insufflé une nouvelle vie. Fruit des succès de l’encore jeune astronomie copernicienne et képlérienne, l’idée maîtresse de Laplace, celle d’un univers de causes et d’effets intégralement calculables, donne, au début du XIXe siècle, légitimité mathématique à une antique image du gouvernement du monde née au sommet des ziggurat chaldéens et sous les pyramides égyptiennes : qui perce la trajectoire des astres dicte leurs lois aux hommes. Kant ne pensait pas autrement, et Cournot non plus. Au moment de dégager les principes de la cité idéale, Socrate remarque : « As-tu déjà remarqué que ceux qui sont nés calculateurs saisissent rapidement presque toutes les sciences, et que les esprits pesants, lorsqu’ils ont été exercés et rompus au calcul, à défaut d’autre profit, en retirent tous au moins celui d’accroître la pénétration de leur esprit ? » (La République, 526b, traduction Chambry). C’est sur ces « calculateurs nés » que le philosophe roi fonde l’empire des lois : le géomètre au pouvoir tire sa science et sa légitimité de l’observation méthodique des astres. Ce pythagorisme nous gouverne aujourd’hui encore : l’antique temps calendaire qui précéda et inspira les arts du calcul résultait de la mesure des durées, et toute mesure des flux de temps revient à les étalonner en les exprimant par des unités spatiales (le cycle des saisons que les premiers géomètres spatialisent dans la figure du cercle, ou le temps mécanique des horloges, ou l’écriture de la musique : autant de projections mathématiquement  réglées de la durée sur l’étendue euclidienne où, par équivalence, l’esprit la « calcule » parce qu’il a pu d’abord la morceler en la spatialisant, rapporter le continu et le multiple des durées au discontinu et au segmentaire des intervalles et des parcelles).

Physiques ou humaines, nos sciences du différentiel et du sériel recherchent elles aussi leur validité dans l’idée de « loi », par quoi elles entendent la récurrence régulière d’un événement typique – effet inaltérable d’un agencement enchaînant de façon prévisible un processus (une transformation) et une structure (un invariant). Cet idéal d’explication et de construction du réel doit l’essentiel de son autorité à l’astronomie, reine des sciences nées aux Temps modernes et sous les Lumières : si nos universités transmettent aujourd’hui des « sciences économiques » ou des « sciences sociales », elles le  doivent à la conviction déterministe selon laquelle les révolutions et les périodes prévisibles des corps célestes entrevus au télescope par les premiers astronomes mathématiciens matérialisent à la perfection, tel un principe universel, les cycles cachés de tous les règnes organiques et inorganiques. Jusqu’à Einstein inclus, le cycle astronomique aura magistralement illustré et soutenu l’idée de fonction mécanique, parce qu’il schématise un schéma déterministe pur : une horlogerie – métaphore banale du Dieu grand Horloger une fois l’imago galiléenne et copernicienne devenue bien commun –, mais une Horloge qui, ne devant rien à la main de l’homme, servira donc de paradigme universel et idéal, de sanctuaire éminent à tous les projets de rationalisation intégrale de l’existence humaine. (Avec la récente biologie génétique, le dispositif a changé, non pas l’intention du déterminisme inconditionnel théorisé par Laplace : les « sciences de l’information » rêvent elles aussi d’un traitement unifié du vivant et de l’inerte, d’une interaction ou d’une fusion de l’organique et du cybernétique.)

On lira donc avec intérêt l’article de Ron Cowen publié par La Recherche de juin dernier (à la suite de sa première parution dans la revue américaine Science). D’ici peu, y apprend-on, un immense nuage interstellaire de gaz G2 approchera le trou noir situé au centre de notre galaxie, la Voie lactée, qui l’absorbera. Événement considérable ! De son observation, les astrophysiciens attendent deux bénéfices : une analyse spectrale de la composition physico-chimique de ce nuage, une vérification de la théorie de la relativité générale (grâce à la propriété des trous noirs : altérer la courbure de l’espace-temps, donc la vitesse de la lumière et « filmer » alors la disparition du nuage « mangé » par le trou noir). Technique subtile envisagée pour cette phase : discerner et jauger, au fil de l’approche du trou noir par le nuage qui navigue vers lui pour finalement s’y disloquer, les contre-effets d’attraction gravitationnelle d’une certaine étoile en particulier, parmi toutes celles situées dans le champ hertzien ciblé – spécifiques, ces contre-effets devraient permettre des mesures fiables, à haute valeur pronostique. En somme, il s’agit, dans ce champ, d’isoler l’atypique qui est mesurable – les ondes émises par cette étoile suspecte et leur impact sur le nuage – du normal qui n’est pas mesurable – les paquets d’ondes dus à l’interaction du trou noir et de la poussière stellaire diffuse qui gravite aux alentours. Technique de filtrage qui n’est pas sans rappeler le principe et la finalité du repérage radar, « provoquer » des corps étrangers à se signaler dans un champ hertzien bien défini : dans un champ de longueurs d’onde ou de fréquences connues, toute longueur ou fréquence inconnue prend alors valeur précise de signal d’alerte du fait même qu’elle est incongrue.

Pour ce faire, les astrophysiciens comptent sur un modèle statistique : utiliser les logiciels de calcul des « séries chronologiques qui permettent de prévoir la volatilité des marchés boursiers » (écrit Cowen). Le rapprochement vaut comparaison, et comme toute procédure de mesure il s’effectue par projection : de même qu’on enregistre les variations des cours des bourses censées révéler la présence de valeurs indésirables (facteurs de baisse), donc adverses au processus général d’évaluation des titres et des fonds (sa finalité en durée longue, c’est bien évidemment la hausse, qui manifeste et confirme le bon fonctionnement attendu, l’apparition régulière de valeur ajoutée signifiant « croissance » pour la raison économique), de même pourrait-on mesurer les tensions électromagnétiques entre matière – ici, sa phase gazeuse – et antimatière (le trou noir). Dans ce raisonnement analogique, au krach (effondrement des valeurs boursières) équivaut l’implosion du nuage G2 absorbé par le trou noir, par ressemblance avec la destruction de valeur (donc de capital), comme si l’offre qui diminue faute de demande à la corbeille signalait ainsi qu’il n’y a plus d’attente, plus de liaison entre cambistes – elle dessine alors, sur les écrans des traders, l’encéphalogramme en chute libre des grandes crises boursières. Le fading stade suprême du trading ! Le stock intoxiqué par le flux, et l’inverse aussi bien : catalepsie, stade létal, extase de l’économie politique et numérique ! (« Extase » ? comme celle des mystiques, l’extase de l’économie politique et numérique manifeste l’implosion de l’espace-temps, l’indistinction de l’espace et du temps confondus parce que suspendus, leur plus court circuit, leur psychose.)

Or cette modélisation audacieuse des explorateurs du trou noir et du nuage de gaz ne prolonge pas simplement la vieille alliance entre l’astronomie des débuts et les sciences sociales. Car l’outil de comparaison qu’utilisent ces nouveaux argonautes n’est pas déterministe, mais probabiliste (puisque statistique) – différence pour le moins décisive, et dont la portée dépasse largement leurs intentions ; ils exploitent avec astuce la valeur statistique d’une anomalie (le signal incongru), mais surtout ils prennent le risque d’une analogie entre interaction physique et péréquation marchande. Comment raisonnent-ils au juste pour faire du marché des valeurs une image approchée du champ hertzien ? Comment réussissent-ils à comparer les années-lumière de l'univers en expansion avec les nanosecondes de la spéculation en bourse ?

Nous comprendrons l’enjeu de la manœuvre si nous élucidons le genre de risque entraîné par la procédure. Tout statisticien procède « par ressemblance » puisqu’il compare des formes similaires des « distributions de grands nombres de mesures, que celles-ci portent plusieurs fois sur un même objet, ou une fois sur plusieurs objets » (A. Desrosières, La Politique des grands nombres, 1993, p. 95). Il n’a pas à se demander pourquoi ni comment se produisent de telles « ressemblances » – à cela même tient le risque, risque pour le moins considérable puisque le savoir-faire des statisticiens présuppose leur ignorance de principe quant à la nature intrinsèque de ce qu’ils mesurent. Leur objet, c’est le Grand Nombre, et non pas ce dont il énonce (et dissimule) le nom en le dénombrant : en résumant son identité à sa probabilité. Au fond, nous retrouvons là la même dénaturation que celle commise par les techniques de mesure du temps : en le spatialisant, elles en effacent la nature intrinsèque de durée. La mesure statistique des fluctuations (boursières par exemple) ne procède pas autrement : elle projette sur la surface d’un graphisme ce qui est durée pure. On peut certes dire que le temps « ressemble » alors à l’espace : mais ce qui admet ainsi une évidente signification technique est tout simplement absurde pour l’esprit, qui veut connaître, mais sans confondre connaissance et domination – connaître non par comparaison, mais par raison. À ce point de la réflexion, on touche donc au moment où les chemins de la science et ceux de la technique bifurquent et où il faut prendre congé de Pythagore, des télescopes et des logiciels si l’on veut approfondir le travail de pensée.

Que l’astrophysique ne soit plus déterministe, nous le savions déjà (du vivant d’Einstein déjà, le déterminisme se savait menacé). Que la mathématisation des sciences économiques ait progressé au point de pouvoir fournir, par analogie, des modèles de computation aux sciences de la nature, voilà en revanche le plus significatif et le plus nouveau – le plus actuel. (Il ne serait pas difficile aux astrophysiciens, en effet, de se souvenir que les paniques boursières n’ont pas de cause puisqu’elles en ont plusieurs – et jamais les mêmes – et que tout champ statistique, comme tout champ hertzien, est susceptible de brouillage par pollution ou saturation. Eh bien non, ils écartent ces raisonnements déterministes, et optent pour l’hypothèse moyenne et probabiliste de la perception et du traitement statistiques. Pourquoi ?)

L’événement caché dans cette nouveauté concerne pourtant moins la question de l’alliance entre les sciences dites physiques et celles dites humaines que celle de leur autorité : les sciences avaient servi de référence à des modèles de pouvoir, par exemple celui des ingénieurs chez les positivistes, parce qu’elles étaient déterministes et tant qu’elles le restaient – et pour cette seule raison. Devenant probabilistes comme c’est le cas de nos jours, elles vont perdre cette utilité, ainsi que l’appréhendait déjà Ilya Prigogine. Certes, c’est grâce aux modèles statistiques que, comme l’escomptaient Condorcet et les premiers statisticiens, on peut « mieux » prévoir – mais, telle la plus belle femme du monde, les techniques prédictives numériques ne peuvent donner au pouvoir que ce qu’elles ont, et en tout cas pas le pouvoir de décider, en quoi consiste, en substance, toute autorité légitime. Décider, en effet, c’est décider d’en finir avec le possible et passer du probable à l’irréversible. Que des astrophysiciens du plus haut niveau forcent des arcanes cosmologiques en y projetant le temps réel et spatialisé des places financières, en y introduisant donc l’Indécidable dont l’entendement probabiliste a fait sa finalité spécifique (à commencer par la théorie des jeux), ne peut donc avoir qu’une seule signification, contenue dans les implications mêmes de leur procédure ici décrites : dans notre espace-temps, le temps l’emporte désormais sur l’espace (il renverse la vieille domination euclidienne et mécanique de l’espace sur le temps), et c’est l’événement en cours de cette subordination qui explique le surgissement de l’Indécidable à l’horizon du pouvoir et du savoir légitimes. L’Indécidable provient en droite ligne de la prise du pouvoir par la raison statistique. Pour elle, l’heure du désenchantement commence de sonner : grâce à la computation numérique des durées, elle pensait étendre l’emprise du déterminisme à l’ensemble de la vie humaine, et, pour ce faire, avait généralisé les procédures de spatialisation de la durée. Comme tout processus qui atteint son apogée, celui-ci aussi se répète en s’inversant (règle diabolique des réplications ironiques – projeté sur le temps pour l'immobiliser dans l'étendue et l'y segmenter, l'espace nous revient en boomerang, mais déformé et disloqué par sa fonction rythmique de capteur statistique de durées, sous la figure creuse de l'écran, pure surface, bulle de transparence sans substance) : le temps, autant vaut dire l’Imprévisible même, la puissance insensée de l’Inattendu, le temps commence de déformer et de pervertir l’espace où nous habitons, et que nous traversons de plus en plus vite sans savoir ni vouloir savoir où nous allons.

J.-L. Evard, 17 juillet 2013


dimanche 14 juillet 2013

Eloge de la fonction Poubelle

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De tous les handicaps inhérents à la pensée économique depuis ses premiers jours, le pire et le plus dangereux passe inaperçu : l’économie politique, science des proportions entre les stocks et les flux du travail, ignore la fonction Poubelle, pour nommer  ainsi le moment d’élimination des produits de l’activité humaine jugés nuisibles ou inutiles à ses cycles (à supposer que les économistes, par définition tous disciples de l’utilitarisme, distinguent le nuisible et l’inutile). À vrai dire, les économistes n’ignorent pas la fonction Poubelle, ils la délèguent, ils l’abandonnent à des gens qu’ils dédaignent – quitte à les consulter (mais après la bataille) quand les déchets inconnus de leurs modèles et dont leurs raisonnements n’ont cure s’accumulent au point de refouler au plein jour du cycle économique et de le dérégler (comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, comme les hedge funds polluent les portefeuilles licites ou légaux). Passe encore, se dit l’économie, que Michelet prenne note, dans ses Journaux, du retraitement des cadavres de chevaux de Waterloo pour servir d’épandage fertilisant à l’agriculture betteravière anglaise : l’observation date des débuts de l’économie politique (les années John S. Mill), elle peut encore passer pour une perception excentrique inintelligible au sens exact et rassis des comptables. En revanche, quand un autre poète, Georges Bataille, témoin des ravages de la grande crise de 1929, décide d’ajouter à la dyade élémentaire des économistes (valeur d’échange et valeur d’usage) le moment symbolique de la valeur sacrificielle, qu’il nomme la « part maudite », c’en est trop : l’homme passera pour empiéter, et en dilettante, sur le territoire des esprits sérieux, et le mythographe pour un mythomane. De ce jour date le crépuscule véritable de la pensée économique : elle exclut, voici désormais sa raison d’être, de prendre en vue et en considération les moments destructifs de l’existence humaine. Elle se constitue en une pure analytique du produire et du consommer, tel un biologiste Folamour qui envisagerait d’étudier le métabolisme vital exception faite des fonctions d’excrétion.

On condensera la définition de la fonction Poubelle en une formule due à Hugo : « On n’élimine pas la poussière, on la déplace. » Idée qui va loin pour peu qu’on l’applique ne serait-ce qu’à la surface visible des événements les plus révélateurs des effets de cette censure économiste de la relation d’échange. Car je ne parle pas ici de la « poubelle de l’histoire » chère au jargon plébéien et à son triste hyperréalisme de la domination, je ne parle pas du point de vue des vaincus  (je ne parle pas de l’enfer qu’est devenue l’existence quotidienne des Gitans depuis l’abolition des frontières européennes par application des accords de Schengen, je ne parle pas non plus de la réapparition, lente mais irréversible, d’un prolétariat européen de disoccupati à vie nommés « chômeurs » par des statistiques que ni la vérité ni les scrupules n’ont jamais étouffées, ni non plus de la promotion officielle de l’inculture souriante en bande organisée et bavarde, grâce aux bons offices des mass media), je parle de la Grande Poubelle la plus officielle, je parle de la réallocation méthodique des déchets les  plus encombrants de nos activités les plus prestigieuses. Ce que la théorie économique censure, la pratique le relègue aux marges du monde habitable, tel le système pénitentiaire britannique se déchargeant au XIXe siècle de ses détenus dans le no man’s land australien département du Commonwealth.

Méthodique, cette redistribution passe pourtant aussi inaperçue que la face cachée de la Lune. Quelques exemples significatifs illustreront peut-être les raisons de cette censure et la gravité des conséquences de son régime – à commencer par notre illusion la plus primitive : nous  nous targuons de produire (des biens et des services), en « oubliant » que pour produire il faut au préalable avoir détruit (avoir transformé une forme), en négligeant, pour cause d’économisme impénitent, qu’il n’y a pas de vie sans déchets de cette vie. (Le déchet comme œuvre et comme opération de la vie, nous pensons pouvoir l’oublier depuis que, sortis de notre passé théologique, nous vivons sans le péché originel, le dernier grand mythe à avoir thématisé la vie comme déchéance, la vie humaine comme chute dans l’existence.)

Soit par exemple (grinçant) le cas de la malchanceuse Russie : ce looser de la guerre froide semble bien prêt d’endosser un nouveau rôle, celui de la puissance Poubelle de référence pour notre époque d’économisme clean et soft. La voici transformée en zone refuge des grands voyous internationaux, comme il y eut jadis les Caraïbes pour la flibuste : Depardieu exilé fiscal, Snowden traqué par les gorilles d’Obama, DSK coqueluche franco-américaine reconvertie en conseiller-syndic d’une banque russe… toutes ces pannes de la vie bourgeoise trouvent à Moscou quelque manitou à talisman, et l’assurance d’un second départ. Ce que la morale réprouve à l’Ouest, l’Est slave le recycle, comme s’il offrait à la planète une prestation de services d’un nouveau genre : en Suisse, aux Bahamas ou aux îles Caïmans, on blanchit l’argent sale – en Russie, on fait d’un voyou maussade un repenti hargneux, d’un transfuge incontrôlable une star apaisée. Cette industrie poutinienne du doping et du relooking des gouapes ou des chevaliers d’industrie ne relève pas d’une simple extension de la fonction de séduction touristique, naguère celle des chœurs de l’Armée rouge : elle correspond aussi à la géopolitique russe en vigueur au Proche-Orient depuis le premier jour de la guerre civile syrienne – la Russie ne craignant pas de défier le sens commun démocratique en armant et en soutenant un régime de massacre déclaré. Le peuple syrien tient ainsi, de nos jours, le rôle symbolique dévolu au peuple polonais au XIXe siècle. Et comme la Pologne d’Adam Mickiewicz, la Syrie est à nos portes : par gazoducs, l’ouest de l’Europe, à commencer par la RFA, s’avitaille pour moitié en gaz naturel russe. Dépendance stratégique tout à fait décisive. Ce qui s’échange ainsi entre nous et la Russie ne relève toutefois ni de l’économie ni de la stratégie : l’inavouable, l’excrément comme face cachée de la valeur ajoutée, et surtout quand il a puissance symbolique, relève du troc, cette zone grise de la vie humaine (ou son marché noir).

Certes, on plaindra le peuple russe, qui prend peut-être le chemin de Scylla quand il avait pu sortir du Charybde soviétique. Mais on se dira surtout qu’en matière de fonction Poubelle il doit déjà s’assurer qu’il ne remportera jamais de médaille d’or, la concurrence battant son plein. Quels États aménagent des galeries souterraines de déchets nucléaires radioactifs pour des milliers d’années ? Pas spécialement la Russie. Quels États imposent à leur peuple les pires servitudes industrielles et urbaines de l’accumulation sauvage du capital ? Pas spécialement la Russie. Où partent les masses de non-recyclables des zones post-industrielles, où se forment les maillons les plus faibles de la pollution du biotope humain par la vie humaine source de divers cloaques en expansion aussi rapide que la démographie africaine ou asiate ? Dans quelles Afriques noires, dans quelles nouvelles Tasmanies ?

Je ne m’indigne pas. Je demande seulement qu’on n’écarte pas, et même qu’on entende les questions à haute teneur philosophique, et qu’on se demande pourquoi le même peuple – le peuple japonais – endure deux fois le marquage extrême de la fission nucléaire : une fois à Hiroshima et Nagasaki, une seconde fois à Fukushima. En quoi cette question intéresse-t-elle la philosophie ? En ce qu’elle dévoile avec simplicité la face cachée de l’économisme notre religion idolâtrique : la première fois, à Hiroshima et Nagasaki, le peuple japonais a subi le nucléaire comme flux de feu ; la seconde fois, le peuple japonais a subi le nucléaire comme stock de feu. Du flux au stock en si peu de temps (deux générations humaines) et au même endroit (le même archipel), c’est là ce qu’on appelle un signe d’histoire. Tchernobyl, poubelle nucléaire sur le flanc ukrainien de la Russie, pèse donc moins que, dans la même époque, le destin japonais, le destin du peuple japonais peuple Poubelle du feu nucléaire. De Tchernobyl à Fukushima, pour un philosophe, il y a la même différence qu’entre un accident (angoissant) et un événement (éloquent).

À ce peuple japonais  – les « Prussiens de l’Extrême-Orient », disait-on au XXe siècle – qui, jusqu’à l’entrée en force du commodore américain Perry dans ses eaux territoriales, avait rêvé de vivre à l’écart de l’Occident avant de rêver de l’imiter et de l’égaler, reviendrait donc, dans un monde raisonnable donc utopique, une sorte de responsabilité particulière, et noble : à nous qui sans vergogne avons installé nos poubelles hors les murs, enseigner la vie sans mensonge, la vie sauve et sincère. Car parler de flux et de stock sans penser le déchet aggrave la faute originaire de la pensée technicienne, ainsi résumée par Valéry : « Nous savons ce que nous faisons, mais nous ne savons pas ce que fait ce que nous faisons. »

J.-L. Evard, 14 juillet 2013


dimanche 30 juin 2013

Si insidieuse, la sécurité

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L’affaire Snowden ne fait sans doute que commencer – non pas seulement pour la raison que ce transfuge de l’espionnage américain bénéficie pour le moment de la protection russe dont va renforcer l’efficacité l’esclandre provoqué ce 30 juin par l’Union européenne cible soudain outrée des écoutes de la NSA ; mais aussi et surtout pour la raison de fond qu’elle illustre de manière spectaculaire la pathologie institutionnelle de la sécurité à laquelle concluait notre précédent bulletin, celui daté du 23 juin (« La sécurité insidieuse »).

       « Pathologie » : le terme ne sert pas ici d’outil rhétorique trivial, de clin d’œil vulgaire et moralisateur – mais vaut citation littérale du diagnostic dû à un des grands historiens militaires de notre temps, Martin Van Creveld. Pour lui, en effet, l’érosion actuelle de la vieille distinction entre dimension tactique et stratégique des conflits armés exprime une tendance de longue durée pour une raison en particulier : la « saturation des capacités de traitement des signaux émis et collectés dans un espace de combat global » (Command in War, cité par J. Sapir, Le Nouveau XXIe siècle. Du siècle « américain » au retour des nations, Le Seuil, 2008, p. 218).

L’affaire Snowden, variante militaire hard et hot de l’affaire Wikileaks elle-même encore chaude, vient à point nommé pour confirmer avec éclat l’analyse théorique de Van Creveld : l’intégrale mise sur écoutes américaines de la planète entière, du « village global » (y compris des alliés les plus fiables) nous indique sans ambiguïté quelle image géopolitique s’en fait aujourd’hui l’empire américain, et comment le débordent et le désarment les armes et les outils de sa propre construction de cette image. La « saturation des capacités de traitement des signaux émis et collectés » – non pas même dans un « espace de combat global », mais uniformément et indistinctement –, cette exacte formule d’ingénieur des transmissions appelle son exacte traduction politique : la perte de la différence ami / ennemi, allié / adversaire ; et c’est bien entendu la perte de ce discernement qui impose le diagnostic de la « pathologie » informationnelle, donc institutionnelle. (Mais les Américains n’ont pas de chance : ils vont servir de bouc émissaire, leur maladresse décidément insigne permettant à une opinion publique toujours plus vertueuse que nature de poser à la victime d’une Technique que par ailleurs elle idolâtre. Qui l’emportera en mauvaise foi ? Les militaires indélicats ou la société civile et ses « réseaux » ?)

Cette situation dessine donc déjà un nœud crucial dans la nouvelle configuration des empires : l’indistinction de la paix et de la guerre avait surgi à l’acmé de la guerre totale, la période de la guerre froide l’avait étayée, le nouvel ordre numérique l’a pérennisée. Pour l’empire américain, l’affaire Snowden aura des conséquences au moins aussi lourdes que le 11 septembre 2001, puisque son surarmement informatique finit par en dénoncer les incertitudes, les perplexités ou les points aveugles. N’est plus en cause l’inaptitude de quelques officiers à parler arabe sans accent ou même à l’apprendre (rendant la CIA aveugle à certains signaux dont le 11 septembre avéra rétrospectivement la haute valeur), mais celle, génétique, de toute une classe et une génération géopolitiques à penser sa propre situation historique. Émerge au grand jour, trahie par ses bêtes noires, la boîte noire du Pentagone, sa géographie secrète, ses hantises – un bien involontaire Watergate bis, qui n’emportera pas un simple président à plombiers, mais bien pis.

Signe certain de l’importance de l’événement, il coïncide dans le temps avec la parution, à Boston (édité chez Houghton Mifflin Harcourt), de Big Data : A Revolution That Will Transform How We Live, Work and Think, un ouvrage signé par deux Américains, V. Mayer-Schönberger et K. Curier. Contentons-nous, aujourd’hui, de ces quelques lignes, que j’emprunte au Monde diplomatique de juillet : « Identifier des criminels qui ne le sont pas encore : l’idée paraît loufoque. Grâce aux données de masse (big data), elle est désormais prise au sérieux dans les plus hautes sphères du pouvoir. En 2007, le département de la sécurité intérieure – sorte de ministère de l’antiterrorisme créé en 2003 par M. George W. Bush – a lancé un projet de recherche destiné à identifier les “terroristes potentiels”, innocents aujourd’hui mais à coup sûr coupables demain. Baptisé « technologie de dépistage des attributs futurs” (Future Attribute Screening Technology, FAST), le programme consiste à analyser tous les éléments relatifs au comportement du sujet, à son langage corporel, à ses particularités physiologiques, etc. Les devins d’aujourd’hui ne lisent plus dans le marc de café, mais dans les logiciels de traitement des données. Dans nombre de grandes villes, telles que Los Angeles, Memphis, Richmond ou Santa Cruz, les forces de l’ordre ont adopté des logiciels de “sécurisation prédictive”, capables de traiter les informations sur des crimes passés pour établir où et quand les prochains pourraient se produire. Pour l’instant, ces systèmes ne permettent pas d’identifier des suspects. Mais il ne serait pas surprenant qu’ils y parviennent un jour. »

« Suspects » : voilà bien, et en toutes lettres, la catégorie qui pèse son kilo-octet de sens, car loin de désigner quelque créature numérique ou robotique elle a ses racines politiques, juridiques et policières, qui plongent dans les périodes les plus sombres (en France, en septembre 1793, à la veille de la  Grande Terreur, sur proposition du Comité de Salut public, la Convention adopte la « loi des suspects »).

Que la condition juridique de « suspect » cède aujourd’hui la place à sa définition et à sa fabrication numériques, la « pathologie » entrevue par M. Van Creveld n’en devient que plus lourde – atteignant la phase critique où les maux et leur prévention, loin de se neutraliser ou de se compenser, ne tendent plus qu’à former une seule et même chaîne panique. Thermidor mit fin à la Terreur. Mais rien n’arrêtera le Nouvel Ordre Numérique.

J.-L. Evard, 30 juin 2013

samedi 22 juin 2013

La sécurité insidieuse

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Dans l’histoire des hyperboles de la guerre contemporaine, la dernière escalade en date marquera certes une césure, si l’on apprend du moins à y lire l’image choisie par ses deux auteurs : La Guerre hors limites, ainsi que s’intitule, en traduction française (2003), l’ouvrage publié en 1999 par deux colonels des forces armées chinoises, Qiao Liang et Wang Xiangsui. Que signifie donc ce passage au-delà des limites de la guerre, sachant que par là il faut entendre tant la différence de la guerre et de la paix – elle les délimite par corrélation – que la différence de la guerre d’avec elle-même, ses paliers d’intensité, son degré d’emprise sur le vivant ?
En 1915, un Français, Alphonse Séché, publie un essai qui comptera dans la conduite de la Grande Guerre : Les Guerres d’enfer ne décrit pas seulement le théâtre de la guerre en cours (Verdun et la bataille de la Somme en fournissant les exemples les plus saisissants), mais en souligne surtout, amplifiés par l’industrialisation des sociétés européennes, des traits typiques datant des premières levées en masse (les guerres de la Convention française) et des combats d’artillerie de la stratégie napoléonienne. Séché raisonne en « technicien » de la guerre de masse, s’intéressant surtout aux modifications essentielles du champ de bataille et de ses coulisses logistiques. Sa perception n’en est pas moins d’une grande perspicacité. L’ « enfer » du titre du livre connote la déréliction du soldat dans la guerre de matériel où s’affrontent à longues distances des armes de destruction déjà massive, l’immobilisation des masses militaires mobilisées en exposant l’effet le plus inattendu. Dans cette phase, pourtant, « théâtre de la guerre » reste une métaphore utilisable, même si elle s’applique à des lignes de front de centaines de kilomètres, à la guerre sous-marine qui fait ses débuts en même temps que la guerre aérienne, à celle des transmissions (le téléphone en campagne devient courant). La guerre semble encore se circonscrire aux zones où s’affrontent les corps d’armée, en dépit des indices de son extension polymorphe.
Mais on n’a pas longtemps à attendre pour voir ce théâtre fermer ses portes, congédier ses acteurs, changer de répertoire. En 1935, l’« enfer » que Séché situait loin de l’arrière où la population civile attend le dénouement, annonce son invasion, impose son ubiquité : le général Ludendorff publie La Guerre totale (mais les thèses de l’opuscule circulaient déjà en milieu militaire, comme l’indique la publication par Ernst Jünger, en 1930, de La Mobilisation totale). « Totale », la guerre, explique Ludendorff, car, opposant des puissances de rang géopolitique égal, elle rend improbable et indécise la bataille décisive, la victoire ne pouvant, de surcroît, revenir qu’à l’État qui aura concédé à temps au pouvoir militaire tous les pouvoirs de commandement dans l’ensemble des sphères d’existence. En fait, la thèse de Ludendorff (conjuré du putsch raté de Munich en 1923) consiste à définir l’ensemble de la « société civile » (droit, économie, églises, etc.) comme un obstacle à la conduite de la guerre et à réclamer pour les professionnels et intellectuels de la guerre industrielle que sont les officiers d’active les pleins pouvoirs en toute légalité. « Totale », la guerre, puisqu’elle généralise l’état d’exception : l’empire des lois, ce sera leur suspension ; le souverain, ce sera le Grand  État-major – au nom d’une victoire qui, de son côté, se définit désormais comme anéantissement de l’adversaire.
On le voit, de la « guerre totale » à l’époque totalitaire, le pas se franchit on ne peut plus vite. Ludendorff, à sa manière, ne s’en cache pas : de la part de ce pur produit de la caserne prussienne, dire « totale » la guerre efficace, c’est, explicitement, prendre congé de Clausewitz et de sa notion de « guerre absolue » (laquelle visait au contraire à maintenir l’autorité de l’État à l’écart des effets révolutionnaires de la guerre de mouvement apparue avec la Révolution française – Ludendorff, lui, le note en toutes lettres p. 205, il entend au contraire, non pas contraindre l’adversaire, mais l’anéantir : « transformer la défaite en déroute »). Les historiens ont bien repéré cette première brèche dans la tradition républicaine de la séparation des pouvoirs (Hans-U. Wehler en 1969, par exemple) ; reste à mieux éclairer la synergie de la guerre totale et des empires totalitaires. Elle tient en une formule aux conséquences formidables : la guerre nouvelle annonce, dit Ludendorff, l’ère de la « politique totale », et Jünger célébrera, lui, le « soldat politique » – autrement dit, l’unification institutionnelle des attributs du militaire, du militant, du milicien et du missionnaire.  « Soldat politique » : ce syntagme connaîtra les applications que l’on sait (y compris chez les SS), le militaire-militant personnifie l’indifférenciation du citoyen et du soldat, du civil et du militaire, de l’armée et de la police, du théâtre de la guerre et du camp de concentration ou d’extermination. Et cette « politique totale » désigne un avènement de portée bien supérieure à celle des idéologies qui s’en réclament : elle concerne, au premier chef et à égalité, aussi bien la révolution que la contre-révolution, elle signale l’extension de la guerre hors de son théâtre et hors du champ de bataille, elle scelle l’indifférenciation de la guerre et de la paix.
De nos jours, disent les deux colonels chinois de La Guerre hors limites, ce processus se proportionne : non seulement aux « nouvelles armes », mais surtout au fait que les armements eux-mêmes ont changé de fonction en changeant de structure. « Un chasseur bombardier est aujourd’hui l’équivalent d’un ordinateur avec des ailes » : la formule que j’emprunte à Alvin Toffler (1990) peut illustrer avec efficacité leur thèse. Coupez en imagination les ailes de ce bombardier (ou de ce drone), reste l’ordinateur – autrement dit, la puissance computationnelle du Réseau des réseaux –, et vous obtenez l’allégorie exacte de la « guerre hors limites ». « Le déplacement véritablement révolutionnaire du champ de bataille provient de l’extension de l’espace non naturel. Il est en effet impossible de considérer l’espace du spectre électromagnétique comme un champ de bataille au sens conventionnel du terme. L’espace du spectre électromagnétique est un nouveau type d’espace de combat fondé sur la créativité technique et qui dépend de la technique. Dans cet “espace artificiel” ou “espace technologique”, les notions de longueur, de largeur et de hauteur, de terre, de mer, d’air et d’espace n’ont plus aucun sens, car les signaux électromagnétiques ont la propriété spéciale de remplir et de contrôler l’“espace conventionnel” sans occuper le moindre espace » (p. 79).
Nos deux colonels ne s’en tiennent pas à cette approche de l’espace-temps artificiel de la guerre en mode binaire (« microscopique » ou « nanométrique », disent-ils), ils cherchent aussi à en évaluer les valeurs politiques : elle « augmente en fait grandement la possibilité d’actions non militaires menaçant la sécurité des États. Et la communauté internationale, désemparée, face aux menaces non militaires de destructions non moins graves que celles qui sont causées par une guerre, manque pour le moins des moyens nécessaires et efficaces de les limiter. Cela a objectivement accéléré l’apparition de situations de guerre non militaire et, en même temps, a presque fait voler en éclats les vieux concepts concernant la sécurité des États » (p. 185).
Ici, les euphémismes se substituent à la parole vertueuse ! Car la « guerre hors limites », on le voit bien, ne modifie ni n’altère ni ne subvertit la « sécurité des États » : elle l’abolit. De même que la guerre totale avait indifférencié la guerre et la paix, la défaite et la victoire, de même la guerre dans l’espace-temps virtuel arase-t-elle toute limite conventionnelle et toute délimitation possible de cette valeur éminemment politique qu’est la sécurité. Ludendorff signalait la rupture avec Clausewitz ; la « guerre hors limites » signale, elle, la rupture avec Hobbes (le premier penseur à avoir proposé une définition juridique et anthropologique de la sécurité, que le citoyen obtient du souverain en échange de l’autorité absolue qu’il lui reconnaît). « Peu importe la façon dont chaque pays fait la sourde oreille face à la menace urgente de guerre non militaire, ce fait objectif exerce sa pression sur l’existence de l’humanité, en s’amplifiant selon ses règles et à son rythme propres. Inutile de le signaler, car chacun pourra constater que lorsque l’humanité concentre son attention sur les appels à la paix et à la limitation des guerres, beaucoup d’éléments qui constituent à l’origine une partir de nos vies paisibles commencent peu à peu à se transformer en armes meurtrières nuisibles pour la paix » (p. 187). Certes, c’est la Chine qui, dans de telles phrases, défie sans fard la pax americana et dénigre son internationalisme wilsonien. Vues d’Europe, elles ne s’en vérifient pas moins de la manière la plus crue : les valeurs d’insécurité répandues depuis quelques années par la conduite de la « guerre au terrorisme » aboutissent à la longue à l’érosion spectaculaire des principes fondateurs de la cité républicaine (généralisation des mises sur écoutes téléphoniques, vidéosurveillances en tout genre, trafics clandestins des banques de données, biométries médico-policières, etc.). À l’extension des « guerres sales », pratique pirate de francs-tireurs démunis en zone de paupérisation intense, fait donc pendant celle de la guerre d’en haut, celle menée contre les fondements institutionnels de la sécurité en tant que conquête éminente des Temps modernes – lutte menée, bien sûr, au nom même de la sécurité.
C’est là, très exactement, qu’il est temps de prendre nos deux colonels chinois en flagrant délit de double langage : « Les menaces nouvelles exigent une nouvelle conception de la sécurité nationale et celle-ci exige à son tour que les militaires élargissent leur champ de vision avant d’étendre leurs victoires » (p. 188). Eux-mêmes ne viennent-ils pas de montrer que, de sécurité nationale, il n’y a plus que sous les espèces de la sécurité impériale et cybernétique ? Eux-mêmes ne viennent-ils pas de montrer que les militaires ne sont pas des guerriers traversant le théâtre de la guerre avant de rentrer dans leurs foyers de citoyens – mais des ingénieurs et des techniciens qui légitiment tout ce qui leur semble efficace ? Et jugent efficace tout ce qui leur paraît susceptible de bricolage, puces électroniques, colonies bactériennes, manipulations génétiques ou monétaires, crétinisations médiatiques et publicitaires ?
Notre sécurité avait-elle déjà connu pareil danger ? Nous habitons désormais l’état d’urgence à plein temps. Situation extrême et exceptionnelle il y a encore un siècle, et que nous avons littéralement domestiquée. Pour cette raison même – cette familiarité –, nous ne la reconnaissons plus. La « guerre hors limites » donne ainsi à voir et à vivre le vrai péril : la perte du discernement qui faisait de la stratégie une vie politique par excellence.
J.-L. Evard, 22 juin 2013

lundi 10 juin 2013

L'horloge à reculons

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Sous quelles formes d’accélération de l’espace-temps, et par quelle inspiration la puissance de la durée nous fit savoir qu’elle se subordonnait désormais la puissance de l’étendue – pour quelles raisons à la fois mathématiques et poétiques la raison géopolitique dut procéder à sa révolution copernicienne et apprendre à mettre toute géographie (les trois dimensions de la mécanique) en rapport avec des synthèses ou des catastrophes du temps (le multidimensionnel quantique), nous en trouvons le récit sous la plume d’un jeune Allemand anti-hitlérien interné en 1940 au camp de Gurs, dans les Pyrénées-Orientales.
À la fin de l’hiver 1940-41, se sachant promis par Vichy à la Gestapo, Ulrich Sonnemann a pu faire négocier par des amis un visa d’entrée aux États-Unis. Il ne lui manque que l’argent indispensable aux multiples étapes du périple (rejoindre Marseille, puis l’Espagne, avant d’acheter sa place de passager sur un des rares transatlantiques assurant encore la traversée). Entre autres compagnons de baraquement (îlot J), il côtoie tous les  jours, et quelques officiers français tuant le temps devant un échiquier (où lui-même peut se flatter de quelque talent), et le groupe surnommé « les banquiers », les quatre internés les plus riches de cette communauté d’infortune. Parmi eux, un certain Gerson, joueur invétéré possédé par la passion du pari. Fin mars, Ulrich Sonnemann le défie : il parie, lui, Sonnemann, que bientôt l’Allemagne de Hitler, l’alliée de la Russie de Staline depuis l’été 1939, va se retourner contre elle et lancer ses armées contre l’Union soviétique. « À terme, Gerson ne jugeait pas aberrante l’idée d’une rupture du pacte Staline-Ribbentrop, mais pour l’année en cours, à plus forte raison d’ici au 1er juillet, elle lui paraissait d’un ridicule achevé. S’ensuivit le pari que, comme je m’y attendais il me proposa : 800 dollars contre un – il s’agissait du cours d’autrefois. » Près de trois mois plus tard, l’après-midi du 20 juin, « j’avais 800 dollars en poche ; Gerson n’hésita pas une seconde à me payer, le ton même de ses félicitations était sincère. Il y avait à cela une bonne raison : l’événement apportait avec lui la certitude pleine de toutes ses conséquences pour ceux qu’Hitler persécutait que celui-ci allait finalement perdre la guerre ».
Quelle intuition avait guidé le raisonnement d’Ulrich Sonnemann ? « Ce que j’avais découvert était quelque chose de bien simple. L’empire hitlérien ne frappait pas seulement tout autour de soi mais encore, et l’on ne risquait pas de forcer la lettre de l’image, frappant à la ronde il était bien loin d’improviser mais suivait dans l’espace géographique une direction planimétrique : il frappait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. De Vienne en mars 1938 en passant par Prague un an plus tard, par Varsovie en septembre, le Danemark et la Norvège en avril 1940, jusqu’à la grande offensive sur le front ouest, quelques semaines plus tard, contre la France et les pays du Benelux, il suivait là plus qu’un simple mouvement circulaire – dans le sens inverse des aiguilles d’une montre ; ce mouvement justement, cette unité d’espace et de temps, on ne pouvait le saisir adéquatement qu’en tenant compte de son accélération, au joug de laquelle il était soumis selon une nécessité apparemment aussi stricte et inconsciente qu’à la force d’attraction des lointains espaces. Et comme pour accroître encore la prévisibilité de ces interventions, elles se caractérisaient par l’intervalle de temps de plus en plus court qui les scandait régulièrement – sur la carte d’Europe, on pouvait à chaque fois  repérer quelque chose de plus que le futur objectif de cette progression. Que l’offensive sur le front ouest fût loin d’y mettre un terme, on pouvait d’ores et déjà s’en aviser ; avec l’attaque allemande en Libye – le mois précédent, Rommel venait de déclencher son offensive et la développait –, cette progression manifestement circulaire, devenue spirale entretemps, était revenue sur son flanc méridional ; tout imminente, sa phase prochaine devait être le sud-ouest, la Yougoslavie ou  la Grèce, puis tout de suite après elle devait reprendre son cap vers l’est : cette fois, par-delà la Pologne – et la spirale serait alors complètement dessinée » (cité d’après la traduction française parue en février 1990, Le Château-Lyre 2).
Schématisé à son extrême, le raisonnement revenait donc à décrypter le sens, l’orientation géographique de la stratégie allemande et à interpréter la carte ainsi obtenue comme la métaphore d’une ligne de temps : le « sens inverse des aiguilles d’une montre », cette image digne du meilleur Edgar Allan Poe, n’indique pas tant un simple renversement (une carte de jeu ou un gant qu’on retourne, l’envers d’un miroir, la face cachée de la Lune et autres variantes enfantines de la superposition qui, en géométrie euclidienne, définit a priori l’égalité des corps et l’identité des grandeurs) – qu’elle ne signale une contraction des durées, comme le confirme du reste la figure finale de la spirale, schéma géométrique commun aux cinétiques en tout genre et au principe énergétique de toute montée aux extrêmes (la spirale figure en effet avec une précision toute classique les polarisations et dépolarisations des champs magnétiques dont l’extension se convertit en intensités, la stabilité immobile en mobilités discontinues). Et la métaphore de la montre montrant comment la guerre en cours « renverse » littéralement le cours du temps, n’emprunte pas seulement aux accessoires de la meilleure poésie surréaliste : elle ravive aussi de vénérables intuitions eschatologiques, à commencer par la tradition de l’apocalypse. (Or toute apocalypse se fonde sur un même motif invariant : l’espace n’est que du temps « au ralenti », une dilatation du temps s’éloignant irréversiblement de son noyau de vide pour se figer dans la matière étendue – inversement, le temps, en s’accélérant et en se condensant, trahit et inverse la contraction corrélative de la matière dont il s’émancipe pour revenir, avec elle, à son mode d’énergie « pure », c’est-à-dire déliée de ses stases d’étendue, livrée à son immémorial et à son incommensurable quantique.)
L’audacieuse intuition d’espace-temps qui, en juin 1941, permit à Ulrich Sonnemann de franchir l’Atlantique… à temps compte au nombre des très riches heures de l’imagination cosmologique la plus libre et la plus fidèle – elle vaut pour l’intelligence géopolitique ce que la pomme de Newton donna à l’astronomie ainsi étendue d’un coup à l’ensemble du ciel étoilé (visible et invisible), ou ce que la plastique des gouttes d’eau enseigna à René Thom de la précipitation catastrophique des processus physiques ou biologiques. Que dans le même camp de Gurs, à quelques mètres du baraquement d’Ulrich Sonnemann, une autre intelligence prophétique guettât aussi le moment propice de l’échappement – j’ai nommé Hannah Arendt –, voilà qui ne dépare pas les péripéties de cette intuition exceptionnelle de l’époque par elle-même (car je pose en thèse que les deux moments ne se séparent pas : comprendre le nouvel espace-temps géopolitique et comprendre l’institution totalitaire de la société.)
Pour en approfondir la leçon, qu’il nous suffise d’abord de retenir une règle générale (dans le phénomène extrême, apprendre à lire le processus banal dont le sens profond n’apparaît précisément qu’à ces limites) ; ensuite, de nous familiariser avec ces métamorphoses et ces métastases de l’espace-temps. Elles nous enseignent le nouveau monde où nous vivons depuis quelques générations : depuis que le régime des durées catastrophiques (aléatoires, explosives, virtuelles, répétitives, etc.), fondé sur l’industrie hertzienne de la communication ondulatoire et numérique, a réduit notre espace géographique – notre niche  – à une quantité négligeable.
J.-L. Evard, 10 juin 2013

samedi 1 juin 2013

Nanosphères

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Bout à bout, depuis un an, La Quinzaine géopolitique construit une hypothèse : dans l’espace-temps géopolitique, l’espace ne décrit plus qu’une fonction résiduelle d’un enchaînement d’accélérations successives de l’existence historique. Notre tout premier billet (16 mars 2012) revenait sur les figures de l’« accélération » de l’histoire popularisées par Daniel Halévy et son livre fameux de 1948. Au moment d’inaugurer, il sied d’honorer d’abord ses dettes.
Voici quelques jours, découvrant l’essai récemment paru de Georges Sebbag, Les Microdurées (éditions de la Différence, 2012), nous y lisions ceci : « On se convainc vite, en comparant les chiffres, que la Terre est aujourd’hui six fois moins étendue qu’en 1850 puisqu’elle est six fois plus peuplée qu’alors » (p. 29) – et ceci encore : « En quoi le “sans fil” du télégraphe et du téléphone du XIXe siècle, et, à plus forte raison, le “sans fil” de la radiodiffusion, de la télévision, de l’internet ou du téléphone portable d’aujourd’hui, en quoi donc le “sans fil” de la technique a-t-il pu mettre KO l’image classique et moderne du fil du temps ? Proposons quelques éclaircissements : 1. La transmission sans fil, à l’aide d’antennes terrestres ou satellitaires, déconnecte complètement le temps de l’espace. La transmission instantanée d’un événement en direct autonomise radicalement le temps. Par exemple, dix événements contemporains peuvent coexister simultanément sur un même écran. Bref, on peut dire de l’espace et du temps, les deux formes pures de la sensibilité selon Kant, que l’un est réduit à la portion congrue et que l’autre prend son essor ou son envol. 2. Si l’on ajoute à la transmission sans fil tous les supports d’enregistrements propres au cinéma, au disque ou à l’ordinateur, alors les trois modalités du temps – le passé, le présent et le futur – deviennent des entités maniables et des objets interchangeables » (p. 16-17).
De ce bilan lui-même compact, que retenir d’essentiel ? Qu’il nous permet de prendre congé définitif de la thèse d’école des accélérations de l’histoire (D. Halévy), qu’il nous montre en quoi elle occulte désormais l’événement déterminant de la « déconnexion » de l’espace et du temps – et en quoi cet événement vaut à la fois comme phénomène technique, médiologique et comme avènement d’une tout autre logique, puisque nos sens ont déjà commencé de s’accommoder à la nouvelle réalité empirique et instrumentale de la fabrication de l’espace-temps « sans fil ». Évidence empirique sur laquelle se fondaient déjà, dans les années 1980-2000, les travaux de Friedrich Kittler.
Pour bien rendre et faire valoir la coupure ici en jeu, revenons d’abord sur le modèle classique de l’accélération, celle-ci ne supposant, par définition et par équation physique, qu’une réduction du temps de déplacement d’un mobile au sein d’un espace constant et invariable. C’est bien dans ces termes newtoniens purs que tel historien note en 1955 : « Aujourd’hui, où il importe de mesurer la vitesse de l’histoire, chaque cas observé doit être rapporté à un cas antérieur, afin de connaître les différences qui les séparent. C’est pourquoi il ne peut y avoir d’enquête sociologique contemporaine sans un minimum de sens historique » (Philippe Ariès, Le Présent quotidien, Seuil, p. 97). Autrement dit, la solidarité des modèles historiques et des modèles sociologiques, sur laquelle on insistait tant depuis Max Weber, avait eu pour motif sous-jacent de faire place à cette « accélération » présumée. C’est à elle encore que se réfère Raymond Aron quand il note en 1962 : « La sociologie est un intermédiaire indispensable entre la théorie et l’événement » (Paix et Guerre entre les nations, p. 26). Comparons les dates de ces propositions : de 1948 (D. Halévy) à 1962 (R. Aron) et au-delà, c’est bien la même génération intellectuelle (mais non pas biologique ni historique) qui raisonne dans les catégories spatio-temporelles enseignées par les premiers penseurs romantiques du déchaînement des vitesses de l’agir historique au sein de l’espace hérité depuis la fin du Moyen Âge. Aux historiens, les vitesses supérieures du défilement événementiel – aux sociologues, au contraire, les vitesses réduites. Toutes les Annales auront vécu de l’utilisation en règle de ce véritable tachymètre de la durée historique. (Mais non sans s’inquiéter, et à juste titre, puisqu’apparaissaient déjà de terribles adversaires : les journalistes, historiens impossibles puisque chroniqueurs de l’actuel donc de l’éphémère – les anthropologues de la post-histoire et des sociétés sans histoire.)
En peu de mots, G. Sebbag montre comment cette construction « kantienne » de l’espace-temps vient de nous tomber des mains : non, les durées ne se « réduisent » pas (à espace par ailleurs constant), elles se déconnectent – ce qui, décidément, est tout autre chose. L’image ainsi reprise au quotidien élémentaire du nouveau monde numérique (on est connecté ou on ne l’est pas – logique binaire) affiche aussi sa véritable ambition théorique : elle vaut hypothèse physique et cosmologique, celle selon laquelle la modalité binaire sensible de la connexion généralisée et du réseau de réseaux présuppose la rupture complète et non sensible des deux termes composants de la fonction espace-temps. Ce n’est pas ici encore le moment d’examiner du plus près cette intuition capitale  (il ne s’agit encore que de rassembler les éléments de la réflexion en règle), il s’agit bien plutôt, dans un premier temps, d’achever de la situer dans son époque : elle ne fait pas seulement objection rédhibitoire au thème romantique et newtonien de l’« accélération », elle en revient à la controverse feutrée qu’avaient entamée en leur temps Bergson, d’une part, et Valéry, d’autre part. Car les « microdurées » thématisées par G. Sebbag descendent en droite ligne de la « durée » bergsonienne, que Valéry le pythagoricien voulait réfuter au nom du caractère exclusivement introspectif (« subjectif »), donc non mesurable, du vécu bergsonien.
L’élément sans doute décisif de l’argument de G. Sebbag vient de ce qu’il n’oppose pas du tout le mesurable (Valéry)  et l’incommensurable  (Bergson), mais anticipe sur le moment déjà sensible où la possibilité même de toute mesure aura disparu : les « microdurées » ne proviennent pas seulement de l’atomisation (évidente) du temps techniquement retraité, mais résultent aussi du rétrécissement de la spatialité humaine pour cause d’envolées démographiques et d’urbanisation déréglée. Nous avons donc bel et bien changé d’époque, et d’urgence : s’annonce en effet, non pas la dissipation ou la dislocation du temps vécu sous la violence des accélérations cumulées, mais l’impossibilité potentielle de les contrôler (contrôle neuronal, d’abord, contrôle technique ensuite). Le maître argument de G. Sebbag n’est donc ni romantique ni bergsonien, mais pragmatique. Il vise le moment imminent du dérèglement endogène et perceptif du temps collectif (sensible dans des phénomènes comme le télétraitement informatisé des opérations boursières, cet Alzheimer de la monnaie électronique). Ce maître argument admet même une formulation mathématique précise : il revient à démontrer que l’espace-temps, qui fut, depuis les horloges du Moyen Âge, une fonction continue, est récemment devenu une fonction discontinue (celle propre à nos horloges atomiques et à plusieurs légalités biologiques). Cantor n’est pas loin.
Autant dire que cet argument, aussi sobre qu’un bilan clinique, concerne au premier chef notre propre recherche. Et la stimule.
J.-L. Evard, 1er juin 2013