samedi 13 avril 2013

L'empire du terminal

-->
Pourquoi la philosophie du politique s’interdirait-elle l’humour ? Lui seul peut en aiguiser la lucidité autocritique et nous retenir sur la pente toujours mirobolante des rationalisations idéologiques ou pathologiques. Ainsi en va-t-il des figures et des modèles théoriques de l’empire : pour peu que leurs auteurs s’imaginent maîtres et possesseurs réels ou virtuels de la réalité qu’ils schématisent, les voilà bien près de tomber dans le régime de l’intelligence critico-paranoïaque, qui confond toujours les mots et les choses et s’imagine tantôt les gouvernant (phantasme de la toute-puissance), tantôt subissant leur emprise (phantasme complémentaire de la persécution). Il s’en faut souvent de peu pour que l’esprit de système succombe à ses propres inventions et manifeste toute la cruauté sado-masochiste qui l’a inspirée.
Sous la plume d’Adam Smith, la métaphore de la main invisible réglant l’offre et la demande sur le marché des ressources utiles respire un franc optimisme, proche de toutes les visions providentielles de l’histoire humaine, fréquentes dans une époque encline à n’imaginer de forces occultes qu’aussi bienveillantes que le bon sauvage de Rousseau. Que l’humeur toujours capricieuse du siècle s’assombrisse, et la même métaphore penchera au contraire vers l’idée d’un Léviathan omnipotent et infaillible, voire vers celle du complot fomenté dans l’ombre contre une humanité innocente et impuissante.
« Les sociétés transnationales répartissent directement la force de travail sur les différents marchés, attribuent fonctionnellement les ressources et organisent hiérarchiquement les divers secteurs de la production mondiale. L’appareil complexe qui sélectionne les investissements et dirige les manœuvres financières et monétaires détermine la nouvelle géographie du marché mondial, c’est-à-dire réellement la nouvelle structuration biopolitique du monde », écrivent récemment deux théoriciens l’un et l’autre universitaires, et passant pour des spécialistes de l’Empire : rien de décidément faux dans ces lignes (on aura peut-être reconnu cet extrait de la page 58 de l’édition de poche française d’Empire, de M. Hardt et T. Negri) – rien que la musique lugubre de l’imagination paranoïaque fascinée par le spectacle d’une Machine à la fois monstrueuse et infaillible, s'alimentant de sa propre totalisation d'ectoplasme, telles les figures autodévoratrices des cauchemars de Goya ou d’Odilon Redon.
Mais peut-on espérer qu’elles tournent à vide, ces ratiocinations ni vraies ni fausses, et tout simplement proches du délire bien qu’adossées – ou parce qu’adossées – aux traités sociologiques les plus doctes ? Il n’y a qu’un moyen efficace de désarmer le désespoir méchamment caché dans un tel hyperréalisme de la domination : montrer qu’il vaticine sur une Horloge qui n’existe pas, sur un big brother de papier, et qu’il confond le seul devoir de l’intelligence – ni rire ni pleurer mais comprendre – avec la rhétorique sentimentale des victimistes, ces nouveaux dévôts, apparus dans le sillage et la dépression des religions politiques. Or, derrière l’oncle Sam et ses dollars, il faut savoir que se cachent toujours un Ubu et sa citrouille, comme l’oublient tous les hyperréalistes qui préfèrent les ogres vociférants de Berthold Brecht aux fantoches bégayants d’Alfred Jarry.
Des puissances grandes et moyennes qui se cooptèrent il y a vingt-cinq ans pour former le G7, puis le G8 puis le G20, lesquelles mériteraient aujourd’hui de passer pour un empire ou postuleraient la couronne de l’Empire du monde ? Ni la Grande-Bretagne ni la France qui décolonisèrent, l’une avec adresse, l’autre en catastrophe ; ni la Russie dont le PIB ne dépassait pas celui de l’Italie quand l’URSS s’effondra, et tout son glacis avec elle ; ni la Chine qui n’a, même de nos jours, que de bonnes raisons de s’en tenir au style géopolitique non expansionniste et continental que lui légua le très vieil Empire effondré en 1911 ; ni, enfin, les États-Unis, convaincus, soit de protéger les nations contre toute politique impériale (thèse de G. Kennan), soit de représenter le dernier empire de l’histoire universelle (thèse de Z. Brzezinski). Aucune de ces puissances ne projette non plus de se faire le noyau d’une confédération impériale visant à régir le reste du monde pour en dicter ou en contrôler les frontières ou les positions sur l’échelle des puissances.
On pourrait prolonger à loisir cette énumération négative. Son intérêt, surtout indirect, consiste seulement à avancer en creux une proposition de méthode : apprenons à ne rechercher désormais les effets institutionnels de l’empire, cette forme, invariante mais plastique, cette forme donc fractale de l’histoire universelle – apprenons à ne la prospecter que dans la numérisation binaire des durées de l’existence humaine, et non plus dans le contrôle formel ou organique de ses surfaces démographiques.
Il y a une façon simple (mais non pas simpliste) d’introduire à cette généalogie de la domination impériale sur le mode technique du retraitement binaire des durées : se demander pourquoi les empires hitlérien et stalinien auront été les ultimes tentatives de conquête impériale de l’espace (et du « grand espace » cher aux géopoliticiens allemands et impérialistes de cette génération). La réponse tombe sous le sens : ces empires ont fini par subir la loi et la volonté d’un vainqueur, les techno-sciences informatiques, domaine de fabrication binaire des durées et des simulacres où les États-Unis les avaient précédés (de peu, n’est-il que juste de préciser). Sans cette arme techno-scientifique, pas de débarquement en Normandie, pas de fission nucléaire, pas de logistique du deterrent. L’URSS qui l’avait compris dès août 1945 se ruina en se lançant dans la course. Après elle, il n’y aura plus d’empires intéressés à une quelconque maîtrise de l’espace terrestre. Non que cette perspective n’intéresse personne – mais elle a pour condition de possibilité la maîtrise de la stratosphère, réalisable à son tour à la condition impérative de maîtriser les durées : de les réduire à la nullité du 0 et à l’unité du 1 des codes applicables partout, donc nulle part et n’importe quand. Or, pour l’histoire concrète de la forme empire, que signifie cette technique aussi rapide que la lumière ? Que l’ère romaine ou britannique des transports d’hommes et de marchandises est révolue car elle a cédé le pas au flux, autant vaut dire au codage électronique qui précède ces hommes ou ces marchandises. J’appelle empire du temps tout ce qui précède le transport (qui amène à bon port) et commande ainsi tout espace réel ou possible. Quel est le trait particulier, le trait plus qu’impérial du transport électronique ? C’est un transport qui tend à rendre superflu son support. Nous n’en sommes qu’aux débuts de la miniaturisation des corps semi-conducteurs. Sur cette dématérialisation progressive et accélérée du transport par miniaturisation du support repose l’histoire de l’empire qui vient. Derrière les remparts, il y avait un arrière-pays, un contado. Derrière le port, il y avait un estuaire, un pays. Or, qu’y a-t-il après un terminal ? Un autre terminal.
J.-L. Evard, 13 avril 2013

mardi 9 avril 2013

Monnaie de sphinge

-->
Les préparatifs de désactivation de la monnaie européenne s’accélèrent désormais, non plus dans les coulisses, mais sous les projecteurs, le suspense opérant selon une dynamique infaillible et connue : plus un drame tend vers son dénouement, et moins on peut y distinguer des causes et des effets. Au degré de dérèglement désormais atteint, et qui touche simultanément les expressions économiques, financières, monétaires et juridiques d’une même impossibilité, la zone euro, qui pourrait prétendre qu’il discerne encore les différentes chaînes de contamination qui corrodent les mécanismes de décision ? Il s’en est fallu d’un cheveu que la panique n’emportât les réserves des banques chypriotes…
Soit par exemple la marge de manœuvre des hauts fonctionnaires européens. Elle voit s’opposer au grand jour deux styles concurrents : d’un côté, aussi peu loquaces que sentimentaux, les recors et les syndics de la banqueroute des budgets publics les plus exténués, unité technocratique que les journalistes surnomment la « troïka » sans bien mesurer quels sinistres souvenirs s’attachent à de tels triumvirats dans l’histoire de toutes les républiques anciennes et modernes ; de l’autre, des think tank militant déjà, et dans le très court terme, pour un retour au régime des monnaies nationales – cénacles experts dont la voix se joint maintenant à celle de l’opinion europhobe, comme en témoigne le bref manifeste signé hier 8 avril dans Le Figaro par un Français, J.-P. Gérard, ex-membre du Conseil de la politique monétaire, et par un Allemand, W. Nölling, administrateur de la Bundesbank, sous le titre peu équivoque de « Organisons la retraite pour éviter la déroute ».
Officiellement, il n’y a donc plus un couple franco-allemand, mais deux : un couple partisan et un couple adversaire de la monnaie commune. Pour tout Européen, c’est là ce qu’on appelle un événement important.
N’insistons pas ici sur le grand silence où reste plongé le Parlement européen, assistant comme tétanisé aux débats et aux prises de décision qui ont lieu comme s’il n’existait pas et ravalant ainsi ses propres principes de représentation démocratique face à la pure initiative bureaucratique. Les deux rôles principaux se jouent ailleurs : d’un côté, la musique des diktats et des comptables, au nom de l’urgence (autrement dit : au nom de la sacro-sainte rotation planétaire des capitaux spéculatifs) ; de l’autre, l’anticipation de l’après euro, non plus seulement par conviction « souverainiste » ou « populiste », mais au nom d’une logique économique d’alternative au fiasco en cours, et sur le modèle de feu le serpent monétaire européen (pratique de la dévaluation dite « concertée », qui fut celle des Finances françaises de Pompidou à Mitterrand I).
L’après-euro commence donc maintenant, il a déjà commencé. Pourquoi la perspective d’un « retour » au serpent monétaire des années 1970 est-elle cependant chimérique ? Pourquoi l’après euro ne ramènera-t-il pas l’Europe d’avant la monnaie commune ? Pour une double raison : quelles que soient leurs orientations et leurs raisonnements proprement politiques, les partisans du retour aux devises nationales surestiment le gain tactique de la manœuvre (l’arme de la dévaluation, par exemple, ne sera d’aucun secours à des économies surendettées, et de plus en voie de désindustrialisation chaotique) et sous-estiment les deux nouveautés stratégiques des dix dernières années.
À l’échelle européenne, la fin du tandem franco-allemand aura scellé la dilution de la vision européenne première dans le « Grand Espace » amorphe et hétéroclite des Vingt-Sept. Une fois la devise européenne mise au rancart, le divorce se consommera au nom de l’argument inverse : on dira partout que le tandem franco-allemand ne « pouvait » pas résister à un échec de l’euro, alors que c’est précisément la paralysie progressive de ce tandem qui a désorienté en substance la perspective communautaire (son régime institutionnel, modèle d’indécision fédérale, donc sa non-politique financière). Car le « Grand Espace » européen dans lequel se perd le couple franco-allemand était précisément son maître ouvrage, et même celui dont il se disait le plus fier (car Jacques Delors, comme son père spirituel Robert Schumann, faisait consensus chez les sociaux-démocrates et chez les démo-chrétiens). Que restera-t-il alors du principe européen des années 1975-1991 dans une Europe sans France-Allemagne, sans défense ni stratégie militaires communes, et sans système électoral unitaire ?  La question se passe de réponse.
La seconde nouveauté facteur de dislocation européenne se lit à l’échelle transcontinentale. La semaine dernière, les BRIC(S) – le Brésil, la Russie, l’Inde la Chine et l'Afrique du Sud – ont annoncé qu’elles constituaient un pôle bancaire commun. Elles entendent se passer ainsi des services de la Banque mondiale. Peu importe quelle efficacité attendre de cette initiative : elle en dit long, ce qui, pour un présage, suffit – elle confirme les nouvelles polarisations transcontinentales en cours, elle nous dessine les conditions de la provincialisation européenne.
J.-L. Evard, 9 avril 2013

mardi 2 avril 2013

Parsifal en géopolitique

-->
À la fin du premier acte de Parsifal, Gurnemanz adresse ces mots au héros éponyme : « Ici, vois-tu, mon fils, le temps se fait espace. » Au sortilège qui décourage les chevaliers du Graal, Wagner, par anticipation mythologique, prête donc la particularité que, cinquante ans plus tard, les sciences de la nature déchiffreront dans la fonction espace-temps : elles comprennent l’espace et le temps comme des proportions l’un de l’autre, comme le champ de commensurabilité que définissent les uns pour les autres des corps en mouvement ininterrompu. Une fois clairement établi que les grandeurs de temps et d’espace ne quantifient que ces relations de mobilité et leurs variations, on saisit du même coup qu’elles n’ont pas d’au-delà – mais seulement des valeurs limites, dont la vitesse de la lumière, à un extrême, et la masse « hyper » des trous noirs à l’autre. La différence sensible de l’espace et du temps correspond donc aux différences topologiques d’accélération et de décélération enregistrées dans un même champ de gravitation. En astrophysique contemporaine aussi, « le temps se fait espace », et réciproquement. (Un jour, il faudra reconstituer l’histoire de cette intuition et de ses progrès : Wagner, Bergson, Poincaré, Hubble, autant de chapitres de cette épopée, de la genèse obstinée d’une idée perçant les couches les plus indurées du dispositif galiléen.)
Science et poésie s’accordent plus souvent qu’on ne le croit, mais rarement comme on le souhaite. Les conditions de leur bonne entente ne se présentent que par exception. Il y faut un esprit contemplatif et visionnaire, donc allergique à tout ce que tolère la vie contemporaine – et surtout la vie dite intellectuelle, qui ne contemple pas, mais calcule. Mesurons donc d’abord en technologue à quel point l’accélération induite par la mécanisation et l’électrification du monde a puissamment orienté l’imagination scientifique et poétique vers la grande découverte de la réversibilité fonctionnelle de l’espace et du temps au sein d’un seul et même champ gravitationnel : la fascination de la vitesse y tint le rôle d’une véritable addiction, jusqu’à inspirer à des mélancoliques comme Ortega y Gasset l’hypothèse emphatique et oiseuse selon laquelle seule la peur de la mort peut pousser l’espèce humaine à de telles extrémités.
« Grande découverte » ? Au moins aussi grande que celles liées, dès le XVIe siècle, à la soudaine expansion européenne vers les mers et les continents : elle mettait fin à cette époque puisqu’elle annonçait que, dans le monde géographiquement clos de la fin du XIXe siècle, une toute nouvelle colonisation se préparait – non plus spatiale, mais temporelle. Le fameux thème de l’« accélération de l’histoire » signale que ce nouveau mode ne passa pas complètement inaperçu. De fait, dans un espace raréfié et verrouillé, l’énergie de la domination se convertit à la passion du gain de temps, dont la dynamique orchestre l’ensemble des phénomènes de l’accélération. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale offre une image à la fois sombre et limpide du conflit entre ces deux modes de la domination, l’ancien et le nouveau : la France et la Grande-Bretagne y figurent le vieux monde océanique et terrien, l’Allemagne hitlérienne y tenant le rôle de la motorisation à outrance (Stukas, Blitzkrieg, V2), dédaignant cependant l’arme nucléaire que les Etats-Unis s’efforcent au contraire de fabriquer les premiers. Et pourtant, il ne suffit pas de noter cette « accélération », pas plus qu’il n’avait suffi de risquer un oxymore, « la colonisation intérieure » (A. Gouldner, J. Monnerot, P. Brückner), pour saisir l’essence intime des régimes totalitaires. Il ne le suffit pas car c’est encore y spatialiser les durées.
Tel le héros du poème, la  réflexion géopolitique rôde encore aux alentours de son Graal, elle parle encore la langue de l’ancien monde. Or elle ne peut retrouver la puissance de synthèse de ses grands auteurs qu’à la condition de se pénétrer des conséquences encore mal entrevues de la réversibilité de l’espace et du temps établie par la cosmologie relativiste et relationniste. Première condition de possibilité de cette réforme : comprendre que notre cosmologie post-galiléenne ne s’intéresse ni aux surfaces ni aux volumes mais aux champs. Corrélat technologique de cette conversion : nos machines, comme des embrayages, connectent des signaux au moyen d’interfaces. Corrélat géopolitique de cette technologie : le territoire dont répond le Prince résulte non d’une surface terrestre et maritime, mais du contrôle de ses interfaces. Ou encore : la valeur du pouvoir résulte non de son capital, mais de ses flux. Ou encore : ce contrôle se structure comme une computation, ce réel comme un simulacre, ce vivant comme un automate.
Voici comment le monde a changé : nous avions cru accumuler, voici venu le moment de dépenser. Regardez nos « villes », elles disparaissent, se retirent, cèdent la place à leurs chantiers. La mégalopole, ruine permanente – bègue, le futur y bat des ailes.
Jean-Luc Evard, 3 avril 2013

dimanche 31 mars 2013

L'empire GPS

-->
Tout animal apprend à calculer ses mouvements, l’homme aussi bien que la sauterelle ou la seiche, et ne persévère dans son être qu’à la condition de réussir cet apprentissage. Le calcul nécessaire à sa vie de corps automobile porte sur ses orientations – sur les positions qu’il doit s’assurer en rapport avec tous les autres corps, mobiles et immobiles, qui définissent son environnement. Le calcul qui règle l’ensemble des mouvements de chacun de ces corps exprime donc la proportion d’espace-temps de tous ses transports. Dans le règne animal caractérisé par cette fonction espace-temps, l’espèce humaine se distingue par sa capacité d’instrumentation de son mouvement : tout animal se transporte d’un port à un autre, quant à l’homme il s’outille, se fait transporter – par un autre animal, par un esclave, par un véhicule. Ainsi s’est-il arraché à la condition animale : tous les mammifères se transportent, sauf l’homme qui se transporte en se faisant transporter et a transformé le transport en en faisant une technique et en ajoutant cette technique à son mouvement inné d’animal bipède. Avec l'animal humain, la puissance animale de transport s'est mise à se retraiter elle-même - s'érigeant en fonction de fonction.
Les conséquences de cette transformation du transport animal en une fonction autonome, il faut les examiner avec autant de méthode que leurs conditions de possibilité. En effet, pour celles-ci, l’homme se distingue de l’animal en ce qu’il le domestique, ou bien, dans le cas de l’esclavage, en ce qu’il traite son prochain comme un animal qu’il domine ; quant au stade du véhicule, depuis l’introduction du machinisme et de l’automation dans la manufacture, il met au service du véhicule et du réseau aussi bien celui qui le fabrique (le travail à la chaîne) que celui qui le pilote ou l’utilise (codes du transport). Mais ces présupposés politiques et éthiques du transport n’épuisent pas la question spécifique posée par sa transformation permanente, laquelle équivaut à la transformation ininterrompue de l’espace-temps calculé en termes d’accélération voulue (le moteur à explosion, la turbine) et de décélération subie (la surproduction, l’embouteillage). Comment cette transformation, d’abord lente (pendant des millénaires), s’est-elle elle-même dénaturée quand elle a commencé de s’accélérer ? Du simple fait que le moyen devint une fin (événement ritualisé par la passion du record de vitesse tous azimuths), le transport, qui servait les déplacements, devint valeur de mobilité, autant dire un inconditionnel et un intransitif de l’existence. De nos jours, on se transporte comme jadis on habitait.
L’accélération connue par le transport humain depuis l’époque des grandes découvertes a fait depuis longtemps l’objet de nombreux commentaires. Ajoutons-leur celui-ci : dire d’un corps qu’il « accélère » son mouvement revient à rappeler que les deux composantes de la fonction espace-temps, l’espace et le temps, tendent à se confondre à l’horizon de la vitesse absolue, comme elles se confondent à l’horizon contraire de l’inertie parfaite ou de l’éternité : espace et temps ne semblent se distinguer que pour des corps en mouvement, mais non pour des concepts limites comme le Dieu des philosophes ou la lumière des physiciens. Entre ces deux extrêmes se gradue une infinité de positions possibles, correspondant à des étendues mesurables en unités de temps aussi bien qu’en unités d’espace (ces deux genres d’unités discrètes ne formant en réalité qu’une seule et même espèce dynamique continue : elles valent en tant que coordonnées physiques d’un corps « dans » son environnement, en tant que, corps distinct d’autres corps, il calcule ses positions et les leurs comme formant l’univers un qui résulte de leurs mouvements les uns par rapport aux autres).
Dans cette perspective technologique se dessine une nouvelle possibilité de conceptualiser la fonction empire. Pour l’intelligence géopolitique classique, l’idée d’empire désigne la tendance de la cité à déborder l’espace-temps de ses remparts et à subvertir sa finalité première, celle du refuge ou de l’autosuffisance, en se transformant en centre et capitale d’une conquête outre-mer ou lointaine. Dans cette tradition gréco-romaine, les figures de l’empire ne font sens que par leur rapport à celles de la frontière – le raisonnement se fondant ainsi sur le mode de l’espace (extension, limites, …). En revanche, en référant, comme je me le propose, les figures de l’empire à celles du transport et de ses accélérations, on considère au contraire la composante spatiale de la fonction espace-temps comme subalterne à la composante temporelle : vouloir la vitesse, et la vouloir par-dessus tout, cette religion de toutes les révolutions industrielles, présuppose infailliblement que l’on donne au gain de temps la priorité sur le gain de surface, à l’espace traversé la priorité sur l’espace occupé.
À l’évidence, tout un programme de recherche découle de cette méditation préliminaire. Car le questionnement technologique ici condensé présente un avantage sensible : il simplifie l’énigme géopolitique de l’empire sans la dénaturer. Il ne suggère pas d’introduire une cause de plus (la logique du transport) dans la liste (déjà replète) des causes de la genèse et de la chute des empires ; il observe plus modestement qu’à partir d’une certaine date, la motorisation du monde devient elle-même un moteur (un mobile) et que les empires vont se défier dans une course de vitesse qui vient de connaître sous nos yeux une nouvelle accélération, celle induite par le nouvel ordre numérique.
En 1995, Gérard Chaliand publiait ses Empires nomades – titre heureux de par son allusion espiègle à toute la problématique géopolitique, qu’il invitait ainsi à revoir ses préjugés d’espace-temps. La démarche technologique ici brossée à grands traits suit une intuition analogue : il s’agit de se détourner de la tradition romaine (un centre, un environnement, des voies continentales et des axes maritimes) et de se placer sous l’éclairage essentiel de l’accélération du transport comme moteur de tous les moteurs. Ce qui était vrai de l’histoire du Blitzkrieg en 1939 s’applique de nos jours au reste de l’existence. En tradition gréco-romaine, on pense comme Aristote : le moteur des moteurs (le principe des phénomènes) est lui-même censé immuable et immobile. Cette métaphysique ne saurait nous faire comprendre l’époque des accélérations exponentielles où nous vivons. En interrogeant leur mobile (il se cache derrière leurs utilités affichées, communicationnelles ou cyberspatiales), nous apprendrons à démonter leurs moteurs et à comprendre ce que nous font nos transports. Automobilistes ou touristes, internautes ou joggers, nous voici tous nomades, pour ne pas dire SDF – à la veille et au seuil d’un nouvel ordre impérial. Il y a même longtemps que nos cités ne sont plus que des connexions et des stations de transit le long des voies d’un Réseau d’antennes sans bords et sans frontières. Quel droit et quelle loi voudront régir ce technosystème fractal et satellitaire ?
Jean-Luc Evard, 31 mars 2013

mardi 19 mars 2013

Le totem Europe et son lapsus


Comme on l’a compris grâce aux Frères Karamazov (1880) et à Totem et Tabou (1912), les fêtes de famille permettent aux fils, après le meurtre du père, de commémorer leur crime et d’en dissimuler les traces. On dit « tabou » tout geste qui dérange cette subtile mise en scène de la violence originaire et tend à nous remettre en mémoire le sens latent de nos institutions civiles, politiques et religieuses, sachant qu’il ne s’agit pas de le censurer ni de l’oblitérer, mais au contraire de le remémorer en le déformant, les deux opérations d'où résulte par synergie le totem d’une communauté. Dostoïevski et Freud nous ont ainsi expliqué pourquoi nous ne pouvons vivre que dans ce double langage : du principe de construction de notre commune réalité, il indique le prix symbolique (un parricide) et la fragilité extrême. Maquiller n'est pas tuer.
La littérature et la psychologie de l’inconscient ont précisément pour fonction de nous consoler des déguises, trompe-l’œil et autres chausse-trapes sans lesquels il n’y aurait aucune possibilité d’instituer une quelconque vie en société. Comme les contes ou le théâtre et ses effets cathartiques, elles veulent nous réconcilier avec sa violente vérité. Seuls les politiques s’imaginent qu’on peut la manier à volonté et sans contrepartie. Avec Machiavel, premier théoricien reconnu de cette technique, ils se flattent de l’espoir de maîtriser tous les contrecoups qu’appelle chaque nouveau coup.
Nous eûmes hier un exemple remarquable de la virtuosité indispensable à cette prétention et des effets les plus crus de son contraire. Qu’arrive-t-il aux dilettantes du totem, à ceux qui le manipulent sans respecter les règles du double langage qui en fait l’efficacité ? Soit le cas du totem Europe. La flotte d’Airbus A320 vendue à l’Indonésie à raison de quelque 18 milliards d’euros réunissait hier au palais de l’Elysée les deux PDG, celui de la République et celui de l’aviation civile, pour célébrer les mérites de la marque, de l’entreprise, du savoir-faire et pour fêter the big money. À aucun moment, il ne fut question de l’élémentaire réalité : Airbus est une entreprise européenne gérée par un consortium franco-allemand nommé EADS et dont les principaux ateliers se répartissent entre Toulouse, Hambourg et l’Espagne. Airbus et EADS doivent leur existence à une préoccupation ancienne de l’aéronautique européenne : contenir l’expansion de sa concurrente étatsunienne, Boeing, pour ne pas connaître le sort de l’informatique, par laquelle, jusqu’à nouvel ordre, les États-Unis gouvernent et pilotent la structure et le réseau numériques de la planète.
Ainsi, un des très rares titres de gloire technologique du rêve européen aura été nationalisé hier en grande pompe et sans vergogne. Une des dernières occasions de faire vibrer l’« idée européenne », non pas avec des lieux communs de potache ou de touriste, mais avec un bel objet volant, joli jouet sorti de mains soigneuses, a été escamotée avec un naturel et une unanimité qui en disent long.
Remercions au moins les organisateurs de ce raout hexagonal. Nous nous demandions encore quelles chances ils donnent à l’« idée européenne », quelle énergie ils désirent lui consacrer. Nous guettions aussi des signes infalsifiables d’une recomposition du tandem franco-allemand, quelques jours à peine après les (modestes) fastes du cinquantième anniversaire du Traité de l’Élysée de janvier 1963. Depuis la fête totémique d’hier, nous voici fixés. Le travail de deuil de l’idée européenne s’achève, et les derniers tabous sautent. Même à ses dignitaires, il est désormais possible de faire au grand jour comme si elle n’existait plus. La digue de phrases qui contenait encore l’assaut généralisé des Européens contre l’idée européenne, celle de Robert Schumann en tout cas, vient de céder. Ce qui explique sans doute, mais comme un effet de style involontaire, la violence non dissimulée de la potion administrée à la République de Chypre. Le lapsus fait l'homme.
Jean-Luc Evard, 19 mars 2013

lundi 18 mars 2013

Le petit Grand Israël


La semaine où nous entrons pèsera lourd dans les prochaines années du Proche-Orient géopolitique – au moins autant que les jours maintenant lointains de la signature des  accords d’Oslo. Entre le discours prononcé il y a moins d’une huitaine devant le Parlement européen par le président Peres et l’arrivée imminente du président Obama à Jérusalem, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU exige aujourd’hui, 18 mars, de Genève, par la voix d’une mission d’experts, l’« arrêt immédiat de la colonisation dans les territoires occupés ».
         Le drame en cours se lit maintenant à fleur de peau, et surtout son accélération. À Strasbourg, Shimon Peres a pressé l’Union européenne de livrer armes et soutien logistique à l’opposition syrienne, plaidant que c’était là le moyen le plus sûr de contenir l’extension régionale de la guerre civile. À Jérusalem, un Netanyahu fort des camouflets déjà infligés à la Maison-Blanche  s’apprête à recevoir un Obama affaibli par ses concessions multipliées ces dernières années à la politique palestinienne d’Israël. À Genève, la diplomatie des Nations unies interpelle Israël comme du temps de Durban : dans son rapport, la mission d’expertise, non seulement entonne et bétonne la rhétorique qui ignore superbement le peu de marge de manœuvre d’Israël face à son hinterland arabe (la formule hypocrite de « territoires occupés », en vigueur depuis juin 1967, aura rendu la géopolitique israélienne inintelligible dans le meilleur des cas, et de plus illégitime a priori), mais encore parle-t-elle d’un « système de ségrégation total », ajoutant ainsi une dimension juridique et idéologique au conflit territorial en cours.
On imagine le reste : tandis que les Etats-Unis renoncent à la présence diplomatique directe ou active (entre autres raisons : faute d’interlocuteurs fiables du côté palestinien, clivé depuis la sécession du Hamas), le nouveau gouvernement israélien s’achemine peu à peu, et de plus en plus vite, vers la construction d’un petit Grand Israël – et s’y emploie maintenant, fort qu’il est de deux atouts de circonstance : sa position de première ligne stratégique dans la question du nucléaire iranien, d’une part, sa position géographique exposée depuis le début de la guerre syrienne.
L’audace géopolitique à même de réduire le danger consiste donc à dire l’évidence à haute voix : plus le temps passe, et moins la « question palestinienne » pèse dans la puissante métamorphose qui travaille les mondes arabe et musulman – ce qui signifie, in concreto, que même l’instauration (tout à fait invraisemblable) d’un quelconque État palestinien jouxtant Israël sur ses flancs méditerranéen et jordanien ne changerait rien, n’aurait rien changé, ni au conflit arabo-arabe, ni à la conflictualité interconfessionnelle au sein du monde musulman. Comment exclure, d’ailleurs, que la spectaculaire assurance du cabinet israélien face à Washington n’ait pas son ressort le plus puissant dans ce discernement même de la situation locale, régionale et théologico-politique ? Si tel n’était pas le cas, le discours de Peres à Strasbourg eût été pour le moins farfelu : donne-t-on des conseils de sagesse stratégique au Vieux Monde quand soi-même on est menacé de figurer sur la liste des indésirables de l’humanisme ?
Un seul aspect de cet imbroglio nous échappe, et le plus décisif : à quoi ressemble l’imaginaire géopolitique du judaïsme américain ? Soyons studieux, lisons, nous le saurons bientôt.
Jean-Luc Evard, 18 mars 2013

samedi 2 mars 2013

Roches tarpéiennes


Il faudra suivre de près le dialogue ouvert par Régis Debray avec Hubert Védrine dans les colonnes du Monde diplomatique de mars, sous le titre « La France doit quitter l’OTAN ». Son occasion ? H. Védrine, dans son rapport de novembre 2012 à la présidence de la République qui le consultait sur « l’avenir de la relation transatlantique et les perspectives de l’Europe de la défense », expose pourquoi, somme toute, il juge le récent retour de la France dans les instances dirigeantes de l’OTAN comme un fait désormais acquis et irréversible. R. Debray défend et détaille longuement l’argument contraire. Controverse qui fera date car elle porte sur l’ensemble des motifs en jeu dans la décision questionnée (ses motifs circonstanciels, ses motifs géopolitiques, ses motifs civilisationnels). Le texte de R. Debray synthétise donc les trois unités qui rythment l’agir et l’existence historiques : durée brève de la décision (un ou deux quinquennats), durée moyenne de la relève générationnelle (trente ans), durée longue d’une époque (l’ère nucléaire, l’économie numérique, qui renversent la hiérarchie classique du politique, naguère prioritaire, et du technique, aujourd’hui aux commandes).
Trois genres de motifs, trois genres de durée, mais aussi trois genres de réalité : les procédures de la décision souveraine sont d’apparence politique (la Ve République bientôt sexagénaire rallie l’Alliance nord-atlantique quittée par son fondateur après que la IVe République, qu’il méprisait, l’avait pratiquée dès 1949), le rythme est celui des classes d’âge dans une époque historique (Hollande à gauche et Sarkozy à droite sont l’un et l’autre, à égalité, des fleurons standard d’après l’après-gaullisme), les valeurs qui orientent l’agir humain sont technologiques (il n’y a plus que des armées professionnelles dans un monde de serial killer, de drones, de logiciels et de boucliers antimissiles).
On ne saurait donc bouder, en 2013, la bonne fortune de cette passe d’armes bien conduite entre les deux amis anciens conseillers de François Mitterrand. En outre, près de trente ans ont passé depuis que R. Debray avait publié les Empires contre l’Europe, réquisitoire instruit contre l’hégémonie étatsunienne et la pax americana. Le désaccord d’aujourd’hui avec Hubert Védrine nous permet, quant à la géopolitique de R. Debray, de retrouver des invariants et de surprendre des inflexions. Rien de plus stimulant, pour l’intelligence politique authentique, que ce genre, peu fréquent, de chassé-croisé : un homme de droite, de Gaulle, tenait aux Etats-Unis la dragée aussi haute que peut le désirer un gramscien comme R. Debray, tandis qu’aujourd’hui, dans le monde d’après l’après-guerre froide où les effets de long terme de la politique gaullienne se sont presque entièrement dilués ou effacés, ce sont des hommes de gauche comme H. Védrine ou F. Hollande dont la politique « atlantique » ou « atlantiste » chagrine le contempteur de la pax americana. Convient-il de voir dans ce chassé-croisé un simple différend idéologique (dès lors, un épisode bénin) ou bien le présage éloquent d’une possible transformation stratégique (et dès lors, un événement géopolitique de longue portée, voire son dénouement) ?
         Pourquoi la lecture du véritable petit manifeste de R. Debray laisse-t-elle surtout une impression poignante ? Pour la raison précise que son auteur, penseur précieux et classique parce que fidèle au tragique comme à l’élément matriciel de l’histoire universelle, argumente du point de vue symbolique et mélancolique d’un « empire » français dont l’opposition à l’ « empire » américain fait sciemment l’impasse sur les raisons substantielles de son hégémonie actuelle. Sans doute la sympathique phobie de R. Debray pour le nom « Occident » (« notion chérie de la culture ultra-conservatrice », dit-il au risque d’affaiblir son propre argument stratégique, qui est latin, celui, au fond, du Kojève de 1945-1950, quand cet hégélien plaidait pour la restauration d’un ensemble méditerranéen sur lequel appuyer la puissance française face aux deux géants de la guerre froide), sans doute ce pli explique-t-il cette impasse : de même que Kojève, confondant 1945 et 1918 et oubliant que de Gaulle lui-même avait déjà anticipé à Brazzaville en 1942 le chapitre de la décolonisation progressive, imaginait la fabrication d’un nouvel empire français d’inspiration « latine » qui damerait le pion aux empires britannique et américain, de même R. Debray rêve-t-il aujourd’hui d’un Bandoeng new look : d’une France narguant et contrant l’oncle Tom pour encourager par l’exemple les jeunes nations championnes qui daubent l’empire et ricanent de son ton hypocritement protecteur. En fait, ce qui, venant des États-Unis, blesse R. Debray, c’est une métaphore habilement placée : il ne supporte pas (bien né, qui le supporterait ?) qu’un Américain, Robert Kaplan, ait pu mettre les rieurs de son côté en réclamant Mars pour l’Amérique et en laissant Vénus à la vieille Europe. Lourde morgue, il est vrai – du quolibet du parvenu de là-bas, sachons tirer la leçon sans rire ni pleurer.
Un raisonnement gaulliste (martial et seigneurial) tenu dans un monde post-gaullien (pacifiste et terroriste), voilà le hiatus où, sous le panache, le bât du concept blesse plus que la blessure d’orgueil. Sans parler des sources néo-jacobines du gaullisme âme de la Résistance, quel était le secret, donc la puissance de sa noblesse ? Pour une part, la tactique et la stratégie de la guerre mécanisée de mouvement (voilà pour le premier gaullisme, de Gaulle via Guderian et Lidell Hart) ; pour l’autre, le sens lucide de la période historique, l’art de transformer l’autorité de l’empire en prestige moral dans une zone d’influence post-coloniale (voilà pour le second, de Gaulle via Lyautey). Ces annales de la Fleur de lys et de la Croix de Lorraine étant rappelées, il y a surtout urgence à comprendre que les prémisses conceptuelles et les effets géostratégiques de l’ordre nucléaire et informatique où nous sommes désormais largement entrés repoussent dans la préhistoire cette perception moins « gaullienne » que strictement géopolitique et géographique de la domination. Sous les objections mélancoliques de R. Debray travaille donc une thèse à laquelle j’oppose celle-ci : l’époque de la technologie numérique polyvalente a renversé l’ancienne hiérarchie euclidienne qui faisait du temps une dérivée de l’espace, notre espace est la dérivée du temps fabriqué en tant que simultanéité  universelle idéale. Le méridien de Greenwich n’est plus une ligne de démarcation, mais la surface entière du globe connecté à lui-même comme une gigantesque cellule plongée par sa nouvelle horloge – le temps atomique infiniment petit – en régime d’autarcie biologique parfaite (dangereuse parce qu’involontaire et non sue).
Même si les Etats-Unis se maintiennent encore longtemps à leur rang d’empire romain (fonction que par ailleurs exècre leur wilsonisme invétéré), leur prépondérance géopolitique n’en continuera pas moins de s’effriter, pour une raison que le médiologue R. Debray connaît d’ailleurs fort bien : comme l’a illustré l’attaque-éclair du 11 septembre 2001 sur les twin towers, le nomos de la terre ne s’inscrit plus en frontières terrestres ou ne s’affiche plus sur des rideaux de fer, mais aux interfaces fluides et virtuelles de l’hyperpuissance électronique et stratosphérique. Il en va de cette arme post-industrielle comme il en fut de sa grande sœur l’arme nucléaire : par nature, voyez l’Iran, elle ne saurait rester le monopole d’aucun souverain. C’est elle qui accélère l’occidentalisation du monde en sa phase terminale et caricaturale : elle dénationalise les nations comme un pipe-line transforme un désert en boulevard et comme l’agro-alimentaire fait de nos cuisines des égouts, elle chasse les empires de leur étendue et les connecte aux flux tendus de la computation hyperbolique et de la simulation exponentielle sur Terre et au Ciel. « Quoi qu’impose la subversion technocratique en vigueur, l’économie n’est qu’une technique au service du politique, qui seul pose les fins ou les valeurs à défendre, et non l’inverse », écrivait R. Debray dans son livre de 1985 (p. 142). Peut-être – mais cette assertion, aussi romaine et jacobine que peu « matérialiste », sonne comme une pétition de principe Ancien Régime durement bousculée par le Nouveau Régime toujours plus populaire de la technoscience du ni paix ni guerre contemporain.
Faisons donc à R. Debray l’amitié d’un pari risqué. Son livre de 1985 avait anticipé à sa manière la fin de l’Union soviétique. Parions, nous, que les États-Unis se savent au pied du mur technologique qui, derrière le Capitole, leur cache encore la Roche tarpéienne.
J.-L. Evard, 2 mars 2013