samedi 2 mars 2013

Roches tarpéiennes


Il faudra suivre de près le dialogue ouvert par Régis Debray avec Hubert Védrine dans les colonnes du Monde diplomatique de mars, sous le titre « La France doit quitter l’OTAN ». Son occasion ? H. Védrine, dans son rapport de novembre 2012 à la présidence de la République qui le consultait sur « l’avenir de la relation transatlantique et les perspectives de l’Europe de la défense », expose pourquoi, somme toute, il juge le récent retour de la France dans les instances dirigeantes de l’OTAN comme un fait désormais acquis et irréversible. R. Debray défend et détaille longuement l’argument contraire. Controverse qui fera date car elle porte sur l’ensemble des motifs en jeu dans la décision questionnée (ses motifs circonstanciels, ses motifs géopolitiques, ses motifs civilisationnels). Le texte de R. Debray synthétise donc les trois unités qui rythment l’agir et l’existence historiques : durée brève de la décision (un ou deux quinquennats), durée moyenne de la relève générationnelle (trente ans), durée longue d’une époque (l’ère nucléaire, l’économie numérique, qui renversent la hiérarchie classique du politique, naguère prioritaire, et du technique, aujourd’hui aux commandes).
Trois genres de motifs, trois genres de durée, mais aussi trois genres de réalité : les procédures de la décision souveraine sont d’apparence politique (la Ve République bientôt sexagénaire rallie l’Alliance nord-atlantique quittée par son fondateur après que la IVe République, qu’il méprisait, l’avait pratiquée dès 1949), le rythme est celui des classes d’âge dans une époque historique (Hollande à gauche et Sarkozy à droite sont l’un et l’autre, à égalité, des fleurons standard d’après l’après-gaullisme), les valeurs qui orientent l’agir humain sont technologiques (il n’y a plus que des armées professionnelles dans un monde de serial killer, de drones, de logiciels et de boucliers antimissiles).
On ne saurait donc bouder, en 2013, la bonne fortune de cette passe d’armes bien conduite entre les deux amis anciens conseillers de François Mitterrand. En outre, près de trente ans ont passé depuis que R. Debray avait publié les Empires contre l’Europe, réquisitoire instruit contre l’hégémonie étatsunienne et la pax americana. Le désaccord d’aujourd’hui avec Hubert Védrine nous permet, quant à la géopolitique de R. Debray, de retrouver des invariants et de surprendre des inflexions. Rien de plus stimulant, pour l’intelligence politique authentique, que ce genre, peu fréquent, de chassé-croisé : un homme de droite, de Gaulle, tenait aux Etats-Unis la dragée aussi haute que peut le désirer un gramscien comme R. Debray, tandis qu’aujourd’hui, dans le monde d’après l’après-guerre froide où les effets de long terme de la politique gaullienne se sont presque entièrement dilués ou effacés, ce sont des hommes de gauche comme H. Védrine ou F. Hollande dont la politique « atlantique » ou « atlantiste » chagrine le contempteur de la pax americana. Convient-il de voir dans ce chassé-croisé un simple différend idéologique (dès lors, un épisode bénin) ou bien le présage éloquent d’une possible transformation stratégique (et dès lors, un événement géopolitique de longue portée, voire son dénouement) ?
         Pourquoi la lecture du véritable petit manifeste de R. Debray laisse-t-elle surtout une impression poignante ? Pour la raison précise que son auteur, penseur précieux et classique parce que fidèle au tragique comme à l’élément matriciel de l’histoire universelle, argumente du point de vue symbolique et mélancolique d’un « empire » français dont l’opposition à l’ « empire » américain fait sciemment l’impasse sur les raisons substantielles de son hégémonie actuelle. Sans doute la sympathique phobie de R. Debray pour le nom « Occident » (« notion chérie de la culture ultra-conservatrice », dit-il au risque d’affaiblir son propre argument stratégique, qui est latin, celui, au fond, du Kojève de 1945-1950, quand cet hégélien plaidait pour la restauration d’un ensemble méditerranéen sur lequel appuyer la puissance française face aux deux géants de la guerre froide), sans doute ce pli explique-t-il cette impasse : de même que Kojève, confondant 1945 et 1918 et oubliant que de Gaulle lui-même avait déjà anticipé à Brazzaville en 1942 le chapitre de la décolonisation progressive, imaginait la fabrication d’un nouvel empire français d’inspiration « latine » qui damerait le pion aux empires britannique et américain, de même R. Debray rêve-t-il aujourd’hui d’un Bandoeng new look : d’une France narguant et contrant l’oncle Tom pour encourager par l’exemple les jeunes nations championnes qui daubent l’empire et ricanent de son ton hypocritement protecteur. En fait, ce qui, venant des États-Unis, blesse R. Debray, c’est une métaphore habilement placée : il ne supporte pas (bien né, qui le supporterait ?) qu’un Américain, Robert Kaplan, ait pu mettre les rieurs de son côté en réclamant Mars pour l’Amérique et en laissant Vénus à la vieille Europe. Lourde morgue, il est vrai – du quolibet du parvenu de là-bas, sachons tirer la leçon sans rire ni pleurer.
Un raisonnement gaulliste (martial et seigneurial) tenu dans un monde post-gaullien (pacifiste et terroriste), voilà le hiatus où, sous le panache, le bât du concept blesse plus que la blessure d’orgueil. Sans parler des sources néo-jacobines du gaullisme âme de la Résistance, quel était le secret, donc la puissance de sa noblesse ? Pour une part, la tactique et la stratégie de la guerre mécanisée de mouvement (voilà pour le premier gaullisme, de Gaulle via Guderian et Lidell Hart) ; pour l’autre, le sens lucide de la période historique, l’art de transformer l’autorité de l’empire en prestige moral dans une zone d’influence post-coloniale (voilà pour le second, de Gaulle via Lyautey). Ces annales de la Fleur de lys et de la Croix de Lorraine étant rappelées, il y a surtout urgence à comprendre que les prémisses conceptuelles et les effets géostratégiques de l’ordre nucléaire et informatique où nous sommes désormais largement entrés repoussent dans la préhistoire cette perception moins « gaullienne » que strictement géopolitique et géographique de la domination. Sous les objections mélancoliques de R. Debray travaille donc une thèse à laquelle j’oppose celle-ci : l’époque de la technologie numérique polyvalente a renversé l’ancienne hiérarchie euclidienne qui faisait du temps une dérivée de l’espace, notre espace est la dérivée du temps fabriqué en tant que simultanéité  universelle idéale. Le méridien de Greenwich n’est plus une ligne de démarcation, mais la surface entière du globe connecté à lui-même comme une gigantesque cellule plongée par sa nouvelle horloge – le temps atomique infiniment petit – en régime d’autarcie biologique parfaite (dangereuse parce qu’involontaire et non sue).
Même si les Etats-Unis se maintiennent encore longtemps à leur rang d’empire romain (fonction que par ailleurs exècre leur wilsonisme invétéré), leur prépondérance géopolitique n’en continuera pas moins de s’effriter, pour une raison que le médiologue R. Debray connaît d’ailleurs fort bien : comme l’a illustré l’attaque-éclair du 11 septembre 2001 sur les twin towers, le nomos de la terre ne s’inscrit plus en frontières terrestres ou ne s’affiche plus sur des rideaux de fer, mais aux interfaces fluides et virtuelles de l’hyperpuissance électronique et stratosphérique. Il en va de cette arme post-industrielle comme il en fut de sa grande sœur l’arme nucléaire : par nature, voyez l’Iran, elle ne saurait rester le monopole d’aucun souverain. C’est elle qui accélère l’occidentalisation du monde en sa phase terminale et caricaturale : elle dénationalise les nations comme un pipe-line transforme un désert en boulevard et comme l’agro-alimentaire fait de nos cuisines des égouts, elle chasse les empires de leur étendue et les connecte aux flux tendus de la computation hyperbolique et de la simulation exponentielle sur Terre et au Ciel. « Quoi qu’impose la subversion technocratique en vigueur, l’économie n’est qu’une technique au service du politique, qui seul pose les fins ou les valeurs à défendre, et non l’inverse », écrivait R. Debray dans son livre de 1985 (p. 142). Peut-être – mais cette assertion, aussi romaine et jacobine que peu « matérialiste », sonne comme une pétition de principe Ancien Régime durement bousculée par le Nouveau Régime toujours plus populaire de la technoscience du ni paix ni guerre contemporain.
Faisons donc à R. Debray l’amitié d’un pari risqué. Son livre de 1985 avait anticipé à sa manière la fin de l’Union soviétique. Parions, nous, que les États-Unis se savent au pied du mur technologique qui, derrière le Capitole, leur cache encore la Roche tarpéienne.
J.-L. Evard, 2 mars 2013

mercredi 20 février 2013

Le silence de l'autruche

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Aux petites raisons de circonstance qui président au silence massif où fait rage la guerre civile syrienne s’ajoute une grande raison, une raison d’époque, une raison souterraine donc, la seule qui engage la responsabilité entière de chacun, une raison souterraine et durable que la perception journalistique et journalière du prétendu « Printemps arabe » rend plus difficile encore à penser dans toute sa portée et son long terme.
Quant aux pays occidentaux (où l’industrie de l’opinion publique sait depuis longtemps comment se censurer elle-même), faisons provisoirement comme si les dirigeants de cette industrie se taisaient parce qu’ils partageraient la décision de non-intervention des politiques et l’appuieraient de cette manière tacite. Tablent-ils ainsi sur le « pacifisme », paraît-il, généralisé, qui, en mode passif, complèterait l’abstention active des Nations Unies ? Devant le paroxysme de violence en jeu, une telle hypothèse est si désobligeante pour l’entendement politique qu’elle ne saurait, si réaliste soit-elle sans doute, avoir ici le dernier mot (si les décideurs avaient décidé de ne pas intervenir, ils diraient d’ailleurs pourquoi, ou le feraient dire). Laissons aussi de côté la question de la chape russe posée sur la région syrienne, ce bastion proche-oriental de l’ex-glacis et de son limes. Demandons-nous donc plutôt à quoi pense le reste du monde arabe : il sait que cette guerre féroce a commencé en même temps que le « Printemps arabe », et que les clefs du dénouement se trouvent dans cette simultanéité et en elle seulement. C’est elle qui, silencieuse, inaperçue, en dit le plus long, comme tout signe d’histoire authentique.
Dans le long terme, à portée longue (celle des générations humaines), la solitude des sunnites syriens en guerre avec l’appareil alaouite trouve là sa véritable explication : la perception sentimentale et mièvre du « Printemps arabe », largement dominante à l’Ouest, cache depuis le premier jour que le monde arabe ne s’est pas tant scindé (entre une moitié « laïque «  et « moderne », d’une part, et une moitié « religieuse » et « traditionaliste », d’autre part), qu’il ne se divise bien plutôt sur les proportions de religion nécessaires à une société et sur le sens même de son institution religieuse, quelle que soit la religion considérée. Le tournant pris depuis quelques mois en Tunisie et en Egypte (où l’événement capital du ralliement unanime de l’armée aux Frères musulmans n’a pas fait autrement l’objet des commentaires qu’il appelait), la grandissante pression salafiste en Afrique noire, la stabilisation du régime iranien – ces moments d’actualité convergent et indiquent ensemble que le monde arabe, à sa manière, aborde la même époque que l’Occident : non pas tant le « retour du religieux » – formule de pacotille – mais la réapparition des religions politiques. (Pourquoi dis-je : « réapparition » ? Pour la raison que leur première apparition s’était produite sous le signe du politique comme religion et avait débouché sur l’ère totalitaire, tandis que, à l’échelle du monde arabe et asiate où des branches entières de l’islam se font la guerre, la question inverse se pose, celle du religieux comme politique. La réapparition dont je parle n’a donc rien à voir avec une répétition : elle se propose au contraire une composition différente du même corps hétérogène où veulent s’articuler le religieux, d’essence rituelle, et le politique, d’essence technique.)
Ainsi s’explique la solitude des sunnites syriens. Ils luttent dans l’œil du cyclone. Autour de ce point médian du déchaînement de la question, des scènes nombreuses – des régions diverses – l’interprètent, la relancent, la ressassent, à seuil fragile de conflictualité (degré maximal dans le cas pakistanais, degré élevé dans le cas égyptien ainsi que, voilé jusqu’à maintenant, dans le cas jordanien) – à seuil bas dans les cas turc ou marocain.
Or, de toute évidence, la réapparition du théologico-politique engage aussi tout l’Occident. Historiquement, il en fut la scène première et primitive. Il a donc toutes les raisons de ne plus jouer à l’autruche, comme le lui enseigne d’ailleurs chaque jour la même réapparition du théologico-politique, à visage découvert… en Israël. Le temps presse.
J.-L. Evard, 21 février 2013

mardi 12 février 2013

L'athlète du Vatican

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Nanni Moretti avait intitulé son film de 2011 Habemus papam. Michel Piccoli y tient le rôle d’un cardinal élu au trône de saint Pierre. Cette consécration inattendue le contrarie au point qu’il commence par la décliner, mais avec une maussaderie trop capricieuse pour convaincre ses pairs (peut-être soulagés de voir le fardeau s’éloigner d’eux). Un soir, notre homme, plutôt que, contre trop bonne fortune, de faire bon cœur, se rebiffe, s’éclipse, fugue, se réfugie incognito dans quelque hôtel romain qui héberge une troupe de joyeux acteurs et de jolies actrices en tournée. Ses conseillers l’y retrouveront attablé avec ses nouveaux amis, déclamant avec eux le répertoire de sa jeunesse ainsi retrouvée. On finira donc par le laisser en paix. Le bon vieux, rassuré, pourra, comme toute âme souffrante, s’abandonner soulagé à la paralysante crise d’indécision qui l’avait envahi sur le tard. Happy end, Bartleby réconcilié avec lui-même.
Après coup, la prescience pénétrante de Moretti nous rappelle pourquoi il vaut souvent mieux consulter la subtilité des grands poètes que celle des grands stratèges. (Et Benoît XVI le premier, en se comportant aussi simplement qu’un dirigeant d’entreprise ou qu’un champion sportif atteints par la limite d’âge ou du grand âge, nous suggère qu’il a vu le film de Moretti et médité sa leçon : ce qui est drôle sur l’écran, un vieillard coincé comme un môme dans le mensonge des formes rituelles et apaisé par celui de la commedia dell’arte, se fait sérieux quand un pape réputé conservateur rigide résilie son mandat tel un véritable révolutionnaire du droit canonique.) Dès qu’un événement politique échappe à sa vulgarité constitutive pour se charger de significations profuses qu’il ne maîtrise pas et qui provoquent aussi simplement toute conscience, il devient un événement poétique : un haut fonctionnaire de la catholicité, Allemand devenu cardinal et cardinal promu pape donc titulaire en chef des charismes de l’Église d’Occident, « démissionne » comme l’administrateur de n’importe quelle entreprise profane. Sur le visage creusé du grand vieillard, on reconnaît le masque des monarques de Shakespeare à bout de forces et de solitude. Celle du coureur de fond résolu à ne pratiquer ni doping ni lifting. L’anti-Berlusconi.
En répétant en apparence le geste de son prédécesseur Célestin V, Benoît XVI n’en prend pas moins une initiative sans précédent : avec l’aide fraternelle de Moretti et de Piccoli, ces très fins psychologues, il précipite, en bon révolutionnaire conservateur, la crise interminable du principe d’autorité – et Dieu sait l’efficacité du Vatican en la matière ! Il n’y a rien d’aussi salubre qu’une idole ou une star se déshabillant hors toute étiquette devant ses serviteurs, les  tièdes et les fervents. Spectacle aussi violent que celui de tout désenchantement, mais spectacle pacifique. Chez les psychanalystes, on parlera de contre-transfert réussi. Chez les politiques, d’un sens heureux de l’opportunité. Et chez les musiciens, d’une exécution irréprochable.
J.-L. Evard, 12 février 2013

jeudi 24 janvier 2013

Israël devant la seconde mondialisation

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En Israël, le sens commun s’étonne et s’agace souvent du traitement réservé par l’opinion et les décideurs internationaux aux vicissitudes politiques que connaît le pays embourbé dans la « question palestinienne ». « N’y a-t-il donc pas, partout ou presque, quantité d’autres conflits décourageants de complexité et de durée, et qui n’émeuvent pourtant que ceux qu’ils concernent ? », se demandent les Israéliens, « pourquoi faisons-nous, nous et nous surtout, toujours les plus grosses manchettes ? » Cette question se nourrit bien sûr de la mémoire des siècles de persécutions, quand la vitupération anti-judaïque puis antisémite incriminait indifféremment le peuple juif des calamités les plus diverses et prenait ainsi le timbre obsessionnel que prolongeront les discours tenus sur la « question » juive – une particularité sans équivalent dans le vaste ensemble des pathologies occidentales, leur idée fixe et invariante. Même après la Shoah et même doté de l’État destiné à lui faire rejoindre le concert des nations, le peuple juif se voit ainsi marqué aujourd’hui encore d’une « différence » qui lui rappelle les pires souvenirs.
Alors la « question palestinienne », par l’effet pervers de l’usage vulgaire de la langue politique, survient comme pour prolonger la « question juive », et pour la raison évidente que les terribles simplificateurs qui enferment le concret complexe dans une « Question » réussissent par là même à le rendre inintelligible. Ne philosophe-t-on pas depuis longtemps, et fièrement, à coups de marteau ? Ce que les pauvres d’esprit ne peuvent comprendre, ils commencent par le défigurer pour s’en donner une représentation rudimentaire à leur mesure. L’évidence qu’ils censurent date des premières années du sionisme : à l’exception de quelques rares individualités comme Israël Zangwill ou Jabotinski, la génération des fondateurs de l’État hébreu n’avait pas mesuré au plus juste possible, mais plutôt sous-estimé la réaction de rejet des contrées arabes au rétablissement juif sur place. Depuis, le siècle qui a passé n’a pas effacé les effets de l’erreur de calcul, il les a déplacés, en en multipliant l’amplitude : à l’échelle locale de la question des terres achetées – ou spoliées – à des propriétaires indigènes ou latifundiaires s’ajoutent l’échelle régionale du voisinage géopolitique en phase de décolonisation (les empires se retirent, les nations arabes émergent en même temps que l’État hébreu) et l’époque de la SDN et des Nations Unies, signifiant, pour les Juifs, que leur exil parmi les nations prend fin au moment même où l’ensemble (incomplet) des nations de l’œkoumène s’institue pour la première fois en communauté juridique contractuelle. Aussi incongru qu’il y paraisse, la « question palestinienne » naît et persiste de cet enchevêtrement d’horizons historiques : des ensembles (des peuples) se réassemblent en changeant d’échelle (en passant de la dispersion à la cohésion), chaque ensemble en changeant, et l’ensemble de ces ensembles aussi. Toute la difficulté tient dans l’art d’agir en même temps sur ces trois échelles de grandeur, art d’autant plus délicat qu’une des parties concernées, le prolétariat arabe palestinien, n’en maîtrise aucune : jadis, en 1948, les bourgeoisies et les patriciats arabes l’ont royalement ignoré, et aujourd’hui une nouvelle « question », celle de l’islamisme, déplace une fois de plus les données du conflit (aggravé par la sécession et la partition territoriale du Hamas) et sa nature (modifiée par le retour du théologico-politique, simultané en Israël et dans le monde musulman).
Ce caractère interminable de la conflictualité proche-orientale amène donc toute intelligence à se demander spontanément ce qui, dans cet imbroglio de conflits, fait signe d’histoire, et d’histoire non pas passée mais à venir. La réponse, elle l’a sous les yeux, si elle recherche les raisons de l’impossibilité manifeste de tracer des frontières durables au Proche-Orient non pas seulement dans « l’histoire du Proche-Orient » (comme le font les historiens et les géographes qui, s’ils sont des prophètes, ne le sont que du passé et du fait accompli), mais dans l’époque qui est la nôtre, et que le sens commun nomme la « mondialisation ». Autant vaut donc se demander ce qui distingue la première mondialisation (celle des grandes découvertes) de la seconde (la nôtre), car cette question indique d’elle-même la différence la plus claire et la plus distincte des deux époques : la première mondialisation des nations fut l’époque de l’État universel, du stato universale (de Charles Quint au Komintern), la seconde est celle des flux dont se compose l’ordre numérique (décrit par des auteurs comme L. Cohen-Tanugi ou Manuel Castells). La seconde inverse donc du tout au tout le sens de la première : décline ce qui avait érigé et fixé les nations à la surface de l’œkoumène, augmente ce qui les déterritorialise et les transforme en simples relais de la circulation accélérée des biens et des hommes. La première mondialisation avait sécrété la norme universelle de la « frontière naturelle », la seconde l’invalide et la corrode – l’intermède de la colonisation du territoire américain et de sa Frontière mouvante repoussée chaque jour jusqu’à l’océan Pacifique nous donnant comme la préfiguration la plus édifiante du basculement d’un Nouveau Monde à un autre. Les mots le disent tout cru : l’État (le statut du stato) immobilise, il opère en force centripète, il centralise, le flux emporte, comme s’il était pure force centrifuge, il connecte en disséminant, ses arborescences, qui prolifèrent, ignorent toute frontière d’espace et de temps. La seconde mondialisation assigne une seule Église et un seul empire à l’ensemble encore disloqué du genre humain : l’écran d’ordinateur.
D’où la grave question qui, en Israël, se pose de manière particulièrement aiguë : à l’heure de la seconde mondialisation qui s’en prend à la substance et au principe géopolitiques de l’État, donc à sa forme première, la frontière, comment vivre dans un État sans frontières durables, état contre-nature du temps de la première mondialisation, mais anomalie conforme aux règles de la seconde ? Question qui appelle des décisions, et des plus difficiles. Là s’entend le motif profond de la perplexité générale.
J.-L. Evard, 24 janvier 2013

vendredi 18 janvier 2013

L'effet Ben Laden bis

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Comprendre le tournant pris par la guerre au Mali depuis le début de l’intervention armée française passe par un rapprochement surprenant : la soudaine intensification du conflit réveille, d’abord par intuition, le souvenir du 11 septembre 2001. Pourquoi donc, puisque, et même s’il s’agit bien, au fond, de la même guerre, elle engage des protagonistes et occupe des théâtres différents ?
Si cette soudaineté rappelle la surprise massive provoquée par la destruction des twin towers et l’annihilation de plus de trois mille New-Yorkais, la raison de cette réminiscence ne tient pas du tout à quelque maigre manœuvre compensatoire de nos mémoires de civils démunis de toute information sérieuse (réservée aux décideurs et à quelques rares experts) et dès lors réduits à bricoler quelques pauvres images de guerre ; non, cette réminiscence n’est pas un déjà-vu sans contenu réel, elle tient à un trait bien visible de l’événement : à l’évident élément de style tout à fait décisif qu’est, comme toujours dans l’agir politique, le coup de théâtre. L’avantage tactique va à qui crée la surprise, et à lui seulement. À lui de l’exploiter de manière à le transformer en gain stratégique. Les jours qui viennent – en cette matière, tout se joue très vite – diront donc si le coup de poker tenté par François Hollande le président normal se justifie dans la durée, car, n’en doutons pas, la guerre malienne va durer. Parce qu’elle va durer, il faut déjà risquer une première évaluation stratégique.
Passons d’emblée à ce qui la distingue le plus nettement des épisodes précédents du conflit : son caractère territorial beaucoup plus accentué (renforcé par la cassure de l’État malien) en fait non seulement une guerre au sol (comme en Afghanistan), mais surtout une guerre dans le désert ou la steppe désertique – forme de territorialisation spectaculaire qui tranche avec l’incertain de la forme afghane et, à plus forte raison, avec la forme spectrale de l’attaque par attentats avec ou sans « bombes humaines ». Au Mali, ce sont des corps constitués en armées qui, après destruction en règle de sanctuaires à haute valeur symbolique, à Tombouctou en particulier, ont choisi de s’installer en enclave entre le Maghreb et l’Afrique Noire. L’ensemble de ces éléments géopolitiques indique bien et délimite désormais le seuil d’intensité stratégique de la guerre en cours : élevé, ce seuil, puisqu’il agrafe trois continents (certains des djihadistes au combat circulent certainement d’un front à l’autre, la proximité géographique se renforçant, au fil du temps, entre les théâtres multipliés du conflit), puisqu’il inclut maintenant des touaregs, donc des nomades se dressant contre des sédentaires (affrontement de cultures matérielles), et puisqu’il enchaîne sans fard sur des conflits antérieurs eux-mêmes très violents (révolution libyenne, guerre civile algérienne). La territorialisation de la guerre malienne ne caractérise donc pas seulement le type de guerre probable devant lequel nous nous retrouvons : il récapitule aussi des conflits précédents non résolus, et commence à ce seuil d’intensité élevé parce qu’il les prolonge. C’est la seconde raison pour laquelle nos mémoires ne s’égarent pas en nous rappelant le 11 septembre 2001 : dans un cas et dans l’autre, on a passé un seuil d’intensité supplémentaire de la guerre en cours, comme un avion passe le mur du son.
La forme d’enclave choisie pour cette guerre par les armées djihadistes du désert malien a d’ores et déjà des conséquences stratégiques : au Proche-Orient comme en Afghanistan, les groupes armés vivent en transfrontaliers dont les bases de repli, en cas de besoin, s’étendent à l’échelle d’un demi-sous-continent… hospitalier comme le Liban ou comme le Pakistan. En revanche, comme forme géopolitique, l’enclave malienne a valeur de message sans équivoque pour les États africains comme pour la République algérienne : les voilà mis au pied du mur, sommés de rendre leurs frontières hermétiques ou de les maintenir… poreuses. Pression factuelle qui, quant à l’internationalisation du conflit, aura des effets aussi puissants que, par ailleurs, la nécessité, pour les Occidentaux, de ne pas devenir des réservoirs à otages esquivant toute initiative militaire (scénario illustré par le déroulement de l’attaque d’In Amenas, la raffinerie algérienne). En enclave, ce nouveau théâtre de guerre occupe le cœur du continent africain. Si l’on observe comment de théâtre en théâtre cette guerre s’est propagée, on le voit avec netteté : son cordon serpente maintenant sans discontinuité sur l’ensemble du monde musulman. L’effet Ben Laden  (la prose de la guerre « mondiale », il y a dix ans et plus) ? Plein pot. On le dira donc accompli. Effet en boucle (typique de la vidéo-guerre logée dans cette guerre). Et retour à la case départ, après la mort de Ben Laden ? Non, bien sûr. Mais, au contraire, passage au seuil supérieur : les formes contemporaines de la sale guerre et de l’info-guerre s’ajoutant aux formes classiques (la guérilla dans le désert, merci colonel Lawrence !) et à celles de la guerre civile (la guerre à la Femme, entre autres, cible martyre de l’intégrisme).
Dans le quasi-désert et l’enclave où se sont enfermés quelque 7000 djihadistes résolus, le dénouement, ils le déclarent par le choix du style et de la stratégie, exclut d’avance les solutions en demi-teinte (celles justement qui ont mené à la situation extrême d’aujourd’hui). Au Mali, nous ne vivons pas face à une guerre ou une guérilla de plus, mais à une intensification de la guerre en cours depuis des années. Chacun des huit ou dix jours qui viennent commandera la suite : le rythme, la durée, l’après-guerre.
J.-L. Evard, 18 janvier 2013

dimanche 6 janvier 2013

Géopolitique par l'Enéide

Tout système d’orientation répond à une fonction première : à une question qu’il transforme en une réponse jugée pertinente. Ainsi en va-t-il de la philosophie politique, conçue à ses origines pour comprendre pourquoi la cité, cette sorte d’enclave et de sanctuaire où le pouvoir se retire comme pour surplomber l’étendue, déborde ses limites, pour se faire, et comme en sens inverse, le centre hégémonique d’un empire. Or cette question souffre d’un handicap irréparable : elle connaît presque autant de réponses que l’histoire a connu d’empires.
Ne reste alors qu’une alternative : soit disqualifier la question comme spécieuse (sans même chercher à agir sur elle), soit la modifier – la rendre utilisable par celui qui la pose, au moment où il la pose et dans les conditions d’espace-temps où il le fait. Modifions-la donc (au fond, l’éviter ne se peut), refermons les manuels d’histoire des empires et réduisons la complexité des formes d’empire à la possibilité d’une fonction aussi régulièrement relancée qu’interrompue, au gré (obscur) des peuples et des époques. Il s’agira alors d’interroger une fonction intermittente, et la diversité des formes historiques, loin d’interdire une méthode d’approche, permettra d’envisager l’empire, non comme le nom propre d’un régime dynastique ou guerrier de transgression de frontières, mais comme un type d’événement – soit le mouvement double, ici suggéré, du retrait et de la transgression.
L’idée d’empire, quelles qu’en soient les formes empiriques, s’avère alors correspondre à une forme singulière de la durée historique : le geste premier de la retraite à l’abri des remparts de la cité crée une réserve de temps, un capital de sécurité, comme en échange de l’espace concédé par les hommes qui se resserrent ensemble dans l’enclave protectrice, en renonçant à l’habitat dispersé, donc exposé, de la vie rustique. Puis le geste second de la transgression et de la conquête réalise l’opération inverse : l’extension dans l’espace exige le risque d’une dépense de temps que l’économie sédentaire de la cité, non seulement ne prévoyait pas, mais encore excluait. Il est rare que les partisans de l’empire ne rencontrent pas une opposition résolue parmi les défenseurs de la tradition, conservant le lieu des origines au nom de la piété républicaine qui blâme les aventuriers et le Rubicon.
Or c’est ce bruyant antagonisme qui abuse la bonne intelligence de la question, et dont détrompe une lecture plus attentive du mythe politique. « L’ancêtre de l’Empire romain, à l’image duquel tous les autres empires devaient et devront se conformer à l’avenir, puisqu’ils ne sont tous en réalité qu’autant d’essais fragmentaires visant à la résurrection de cet Empire qui n’a pas encore disparu ni ne disparaîtra jamais, l’ancêtre de l’Empire romain n’est pas un homme orgueilleux, mais un homme pieux, pius Aeneas », fait remarquer Theodor Haecker, le traducteur allemand de Virgile. L’homme pieux, attaché au culte des ancêtres, surgit ici comme celui qui leur assure aussi un avenir – ce que, le mot l’indique, fait aussi par définition l’aventure, par où viennent l’imprévu et l’inattendu du temps non répétitif le plus extrême.
S’entrevoit donc ici, sous les apparences d’anecdote d’un détail mythologique, un des effets décisifs de la fonction interrogée : les aventuriers à qui répugne le temps monotone de l’espace circonscrit par la cité se présentent à elle comme ceux qui la protègent de la répétition, et ce d’autant mieux qu’ils répètent la procédure de la fondation, mais en l’inversant. Au gain de temps permis par la contraction d’espace (époque de la cité) ils opposent un gain d’espace grâce à la perte de temps par quoi commence toute aventure (époque de l’empire).
Moyennant description rigoureuse de cette permutation de l’espace et du temps, en transformant sa version mythologique en une topologie de la cité et de l’empire comme des supports réversibles de la durée historique, on pourra libérer l’intelligence géopolitique de son préjugé euclidien et géographique. Durée ne nomme ici  évidemment pas une quelconque extension « dans le temps », ni quelque « dilatation » du temps à l’image de la multiplication d’une surface (autant de spatialisations naïves de la puissance de la durée, d’ailleurs utiles aux idéologies de l’empire, millénaristes ou coloniales par exemple) – mais ne désigne que la plasticité première de l’espace-temps humain, la possibilité constante de subvertir la mécanique de la répétition des formes pour s’ouvrir à leur invention – à leur poésie. À Rome nous ne donnons d’avenir qu’en cherchant à nous souvenir de Troie. Le nom propre de Rome ne généralise donc pas indûment un cas particulier, par vulgarité idéologique ou par subtilité casuistique, mais désigne une possible synergie d’espace-temps, l’art universel de les composer et de les transformer d’aventure en une durée incommensurable parce que partout, toujours ouverte à la refondation.
J.-L. Evard, janvier 2013

mardi 1 janvier 2013

Pour une chronopolitique, suite


Comme toutes les sciences devenues populaires, l’usage géopolitique de la fonction espace-temps rencontre le succès que l’on sait pour une raison que l’on ne sait pas, parmi celles que l’on croit connaître : il flatte notre propension à ne concéder au temps que la quatrième et dernière place dans l’ensemble dont l’espace euclidien occupe les trois premières. Comme monsieur Jourdain fait de la prose, chaque fois que nous pensons géopolitique, nous plaquons donc à notre insu sur nos conditions de vie le schéma d’un système mécanique et géométrique des plus primitif. L’espace n’y consiste qu’en une surface inerte (la planète couturée de ses frontières), où le temps s’écoule avec la régularité d’un rouage en mouvement perpétuel. Sur l’étendue invariante des continents et des océans, nous nous projetons comme les marins géographes qui étalonnèrent l’espace-temps international grâce au méridien de  Greenwich et mécanisèrent ainsi le système international de la transhumance des hommes et du transport des choses. Il n’y va pas simplement d’une simplification ingénieuse de l’empirie, d’un expédient facilitant la maîtrise d’une réalité dont il respecterait par ailleurs les données et l’organisation inhérentes. Euclidien, l’espace-temps géographique et géopolitique traduit le temps qui dure en étendue qui se coordonne (et cet appareil ne connaît même pas les grandeurs négatives explorées par les mathématiques dès la fin du XVIIe siècle) – c’est ainsi qu’il subordonne le temps à l’espace. Le procédé scientifique et technique a fini par s’imposer à l’esprit, comme une seconde nature ajoutée à la première finit par la rendre inutile ou chimérique. L’effet de vérité et de puissance qui fait le prestige du discours géopolitique s’autorise de l’efficacité sans phrase du geste graphique et technique de Mercator le bien-nommé. Il vérifie crûment la portée de l’adage avec l’ironie insolente duquel Hobbes justifia le nouvel empire des lois : auctoritas, non veritas facit legem, et confondit ce jour-là la force factuelle de l’hégémonie avec la puissance normative de la justice.
Si le monde s’est occidentalisé, c’est parce qu’un jour nous avons su comment assujettir le temps à l’espace et enseigner cette doctrine faustienne (« n’est vrai que ce qui fonctionne », dit le technicien : ne dure que ce qui s’étend, dit en écho le géographe). Le temps quatrième roue du carrosse de l’espace : cette équation et cette technique opèrent aussi comme un standard de la perception, comme la cellule mère d’un geste aussi irréfléchi que vital.
Pourtant, cette doctrine et cette procédure, nous n’en finissons pas de la mettre en doute, tant elle nous coûte d’efforts peu glorieux, à nous ses apôtres, et tant augmentent les dangers de ce conformisme. L’exemple de l’état d’urgence écologique où nous rentrons n’est que le plus évident : seule l’indifférence massive à la question de la durée de la vie (et son sinistre corollaire, l’obsession de la durée de vie) peut expliquer l’inertie active des grandes puissances en matière écologique, et seule l’idolâtrie faustienne de la performance technique peut expliquer cette résistance. Les impératifs énergétiques invoqués ne font sens, en effet, qu’à la seule condition de raisonner dans l’hypothèse d’un espace-temps euclidien : invariant. Objectif implicite de cette projection géopolitique : prolonger et maintenir aussi longtemps que possible en son état momentané le déséquilibre engendré par la polarité sino-américaine (les deux puissances concernées étant justement les deux pollueurs les plus actifs). Le conservatisme inhérent à cette hypothèse, comme toute pratique conservatoire, se fonde en effet sur une croyance indigente et sur le pire des pragmatismes en la matière : celui du court terme, cet usage du temps qui ignore la durée, voire la méprise. L’urgence écologique s’aggrave donc pour une raison bien connue : l’écologiste pense dans la durée, l’économiste raisonne par échéances. Bien connue, cette raison n’en reste pas moins une interprétation inutile – pourquoi ? Parce que l’empire de l’économie n’enseigne pas d’autre vie que celle, besogneuse, du au jour le jour. Il faut donc entrer dans une sorte de dissidence éprouvante pour sauver la vérité du temps qui dure et vouloir vivre, à contretemps, mais pas en exilé. Pour vouloir vivre d’une vie moins irréfléchie. (Réfléchir ? Penser la différence des mélodies du vivant et des cycles de l’économie.)
Faute d’analyser les effets géopolitiques pervers de cette subordination du temps vivant à l’étendue inerte, les décideurs en poste se voient donc dépossédés de l’exercice authentique de la décision, celle qui méprise la politique du fait accompli et aime répondre de ses actes. Que des voix s’élèvent pour dénoncer l’emprise croissante du temps médiatique sur le temps politique, du scoop et du flash sur le fil des durées, il n’en faut pas plus pour garder courage et subvertir la fonction espace-temps.
J.-L. Evard, janvier 2013